Industrie

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Sommaire

L’industrie en Alsace : l’évolution d’ensemble (XVIIIe siècle-1815)

Parler d’industrie en Alsace avant la création des premières filatures mécaniques de coton à Strasbourg et Wesserling en 1801-1802, c’est anticiper sur un processus d’accélération de la croissance économique qui démarre alors, fondé sur la concentration des forces productives, la mécanisation du travail et le changement de système technique. Mais les racines de cette histoire sont à rechercher en amont, en 1746 avec la première manufacture d’indiennes à Mulhouse, en 1685 avec l’achat de la forge de Jaegerthal par Jean Dietrich, ou encore par la prise en considération d’une accumulation d’activités manufacturières dont l’héritage s’est révélé durable et qui annonce certains caractères de l’économie alsacienne contemporaine, comme la diversité des fabrications, la dispersion sur le territoire, voire l’importance des petites et moyennes entreprises. Ainsi, les 1 650 moulins hydrauliques d’Alsace (avec 3000 tournants) de la fin du XVIIIe siècle broient certes des céréales, mais aussi des oléagineux, du tabac, du tan, des substances colorantes et même du plâtre, foulent le chanvre ou les draps, actionnent des scies, des soufflets, des marteaux ou des pilons. L’Alsace manufacturière procède tout autant de cette diversité que de quelques coups d’éclat d’entrepreneurs audacieux.

Une lente accumulation d’activités complémentaires des travaux agricoles

Dans un contexte conjoncturel de hausse des prix à partir de 1720, la croissance démographique conduit la paysannerie à intensifier ses pratiques et à se tourner vers des cultures commerciales (chanvre, tabac, garance, oléagineux), qui fournissent des revenus et offrent un travail manufacturier de première transformation, une activité de complément pouvant s’intercaler dans le calendrier agricole et se substituer au manque de terres.

Le chanvre est cultivé sur 8 000 ha de Basse-Alsace en 1778, particulièrement dans le Ried au sud de Strasbourg. Le chanvre blanc, roui dans les eaux courantes, est destiné à la toile à voile ou aux cordages. Il est de ce fait considéré comme un produit stratégique, interdit d’exportation en 1735. Sa mise en œuvre fait la réputation des cordiers de Strasbourg qui fournissent toutes les villes du Rhin jusqu’à la Hollande et se répartissent encore en 54 ateliers au début du XIXe siècle. Une manufacture de toile à voile, créée en 1757 par Louis-Antoine Gau des Voves, travaille pour la Marine de Toulon et emploie 5 à 6 000 fileuses dans les campagnes. Le chanvre gris, roui sur prés, à la rosée, sert à la fabrication des toiles de ménage. Sa préparation mobilise une main-d’œuvre considérable à partir de l’été, pour la plupart familiale, ce qui n’exclut pas une certaine division du travail : les premières opérations se font à la ferme, puis le chanvre teillé est porté au moulin pour être assoupli (ribage) avant que n’interviennent des peigneurs de chanvre ambulants. La filature mobilise 86 000 femmes et jeunes filles (1813), le tissage 18 000 tisserands (1792), parfois professionnels, mais le plus souvent des paysans exerçant une activité accessoire au cours de l’hiver. Si on mesure à peu près l’importance de cette activité pour l’économie rurale vers 1800, les éléments manquent pour connaître son évolution antérieure.

La récolte de tabac, cultivé entre Sélestat et Haguenau, reste longtemps stable autour de 50 000 quintaux, puis augmente rapidement pour atteindre 120 000 en 1785. La plus grande partie est manufacturée par des fabriques locales et exportée en Allemagne. En 1787, 53 fabriques emploient 1 500 personnes à Strasbourg, une cinquantaine d’autres fonctionnent dans les principaux bourgs de Basse-Alsace. Cette activité est ruinée brutalement sous sa forme privée par l’établissement du monopole en 1810.

La culture et le traitement de la garance restent longtemps enfermés dans un ensemble réglementaire strict : monopole de culture à Haguenau, Brumath et Krautwiller, obligation pour les cultivateurs de vendre leur récolte séchée et réduite en poudre à un seul marchand de Haguenau. En 1729, Joseph Hoffmann (1699-1769) introduit des méthodes modernes apprises en Hollande et prend en charge le traitement des racines. En 1755, la culture devient libre, des séchoirs et des fours sont construits dans de nombreuses communes ; l’année suivante, la mise en culture de friches vaut exemption de taille : ces deux mesures provoquent un véritable boom (200 quintaux en Basse-Alsace en 1710, 5 000 en 1766, 50 000 en 1778). En 1774, Hoffmann fils, construit à Geisselbronn près de Schweighouse la plus grande usine du royaume avec 30 paires de meules pour le traitement de la production de 120 communes et les 2/3 de celle de Basse-Alsace. Sa faillite en 1781 met fin à l’entreprise, mais pas à la transformation de la garance qui se prolonge jusqu’à la synthèse de l’alizarine en 1869.

La culture des oléagineux (pavot, colza, navette) est traditionnelle en Alsace et leur transformation effectuée par de nombreux moulins à huile qui voient leurs pilons généralement remplacés par des meules et des presses au XVIIIe siècle. Les équipements et les investissements nécessaires à ce type d’établissement les rapprochent des moulins, brasseries et tanneries qui se multiplient dans certains bourgs et donnent, de longue date, à certains quartiers urbains leur identité et leur physionomie (Petite France à Strasbourg, quartier des tanneurs à Colmar). Ils sont le plus souvent aux mains d’une petite bourgeoisie luthérienne. Brasseries et tanneries se multiplient au cours de la Révolution : à Strasbourg, l’abolition des corporations, des droits sur les boissons et les octrois et l’augmentation de la demande, liée au passage et au stationnement des troupes, entraînent un quasi-doublement du nombre des établissements qui passent de 36 à 64 en 1802, moment où le préfet Laumond dénombre 280 brasseries en Alsace. La tannerie connaît également son âge d’or : avec 218 établissements en 1812, le Bas-Rhin se classe premier sur 75 départements avec trois centres prépondérants, Strasbourg (38), Wasselonne (23) et Barr (21).

Ces activités, limitées ici à la transformation des produits de la terre, contribuent à faire des campagnes et des villes alsaciennes au début du XIXe siècle de « véritables usines polyvalentes », selon l’expression de Gabriel Désert.

Les arts du feu (poterie, verrerie, métallurgie)

Le bois est très abondant, permettant également le développement de nombreuses activités de transformation (scieries, ébénistes, tonneliers, tourneurs, sabotiers, etc.), mais son utilisation comme combustible est telle que son prix augmente de 400% de 1729 à 1790. Les recherches de houille aboutissent à Lalaye dans le Val de Villé (28 ouvriers en 1769, 40 en 1785 avec une production de 2 000 t. par an). Les ressources minérales sont également variées : on dénombre une centaine de minières de fer (66 en Basse et 39 en Haute-Alsace), des mines de cuivre et d’argent et une mine d’asphalte à Pechelbronn, exploitée depuis 1745, par la famille Le Bel à partir de 1763.

Certains établissements s’installent à proximité de ces ressources, c’est-à-dire des forêts et des richesses du sous-sol : les verreries sont plutôt sur le déclin au XVIIIe siècle, passant d’une dizaine environ à trois en 1800, parmi lesquelles les deux créations les plus récentes, la verrerie de Wildenstein en 1700 et la verrerie du Hochberg, à Wingen, en 1715. L’évolution de la céramique, sur laquelle nous renseigne une enquête de 1799, est inverse : la grande époque de la manufacture de faïences Hannong, à Strasbourg et à Haguenau, mobilise trois générations de 1721 à 1780, mais se termine par une faillite et il ne subsiste plus qu’un atelier de faïence à Haguenau, fondé par Joseph Rozé en 1776. Mais on dénombre environ 150 ateliers de potiers pour le seul Bas-Rhin dont beaucoup sont récents et datent de la fin du XVIIIe siècle. Les centres les plus importantes sont Hatten (11) et Obernai (10), devançant Soufflenheim (9), puis Strasbourg, Saverne, Haguenau. Betschdorf se développe au XVIIIe siècle sous l’impulsion d’immigrants protestants, venant de Rhénanie à partir de 1717 et jusqu’en 1780, qui choisissent de développer la technique du grès au sel. Ils refranchissent presque tous le Rhin sous la Révolution, pour revenir par la suite.

Mais la grande affaire, c’est la métallurgie. Hormis une tentative sans suite de manufacture de cuivre jaune et de fil de laiton fondée en 1722 à Munster par Jean-Ulric Goll, deux grandes entreprises sidérurgiques se développent au XVIIIe siècle en Alsace. La première est celle des Anthès (puis d’Anthès), originaires du Palatinat, de religion réformée, mais convertis au catholicisme dès la deuxième génération et anoblis en 1730. Ils réalisent une concentration financière, mais ne peuvent pallier la dispersion des sites et les incertitudes liées au renouvellement des baux, car les mines, les forêts et les forges restent aux mains des autorités seigneuriales. Leur fortune n’étant pas immobilisée, ils reconstituent à chaque génération une entreprise aux contours mouvants et par là, singulièrement fragile. Le fondateur de la dynastie, Philippe-Michel (1640-1708), réussit à la fin du XVIIe siècle à prendre le contrôle de toutes les mines et forges du sud de l’Alsace (région de Belfort et vallée de Masevaux). Son fils Jean-Henri (1670-1733) récupère une partie de l’héritage paternel (haut-fourneau de Masevaux et forge d’Oberbruck) et s’affirme comme un grand entrepreneur : il crée en 1720 la manufacture royale de fer blanc de Wegscheid dans la vallée de Masevaux, une forge à Rothau en 1724, reprend en 1727 le contrôle des forges du comté de Belfort et s’associe en 1730 avec le baron de Mackau pour fonder la manufacture royale d’armes blanches de Klingenthal. Son fils Jean-Philippe (1699-1760) se dégage de Klingenthal, Rothau, et Belfort, accroit sa fortune foncière, puis investit en 1739 dans les forges de Willer créées par Mackau dont il prend peu à peu le contrôle. En 1756, il reprend le bail des usines de Belfort et s’achemine vers un nouveau contrôle de la métallurgie du fer dans toute la Haute-Alsace, mais il meurt en 1760. François-Philippe (1730-1803) enfin, est le liquidateur du groupe : il confie d’abord la direction des usines à des commis avant de s’en dégager au profit du négociant bâlois Jérôme Stehelin. D’autres familles, les Coulaux (Klingenthal), Migeon et Viellard, Zeller bâtissent leur fortune en récupérant les restes de l’empire d’Anthès. Il a manqué à ces derniers un véritable ancrage territorial et une volonté dynastique, d’où une politique industrielle fluctuante, au gré des opportunités, sans vision à long terme.

Toute autre est l’attitude des Dietrich, des luthériens originaires de Lorraine réfugiés à Strasbourg depuis le milieu du XVIe siècle. De 1685 à 1766, ils exploitent uniquement Jaegerthal (un haut-fourneau, une forge avec deux gros marteaux et deux martinets). Jean de Dietrich (1719-1795), de la troisième génération, anobli depuis 1761 par Louis XV pour services financiers rendus au roi de France, construit ensuite le plus puissant ensemble métallurgique du royaume à la veille de la Révolution : il acquiert un important domaine foncier, susceptible de fournir bois et minerai, crée de nouveaux sites de production à Reichshoffen et Rauschendwasser (1767), Niederbronn (1769) et achète en 1768 la forge de Zinswiller, spécialisée depuis le XVIe siècle dans la production de fonte moulée, ainsi que la forge de Rothau en 1771. En 1789, 1 500 ouvriers, pour la plupart employés à l’approvisionnement en bois et en minerai, produisent 3000 t. de fonte. La Révolution a des conséquences dramatiques : Philippe-Frédéric de Dietrich est guillotiné en décembre  1793, les usines souffrent beaucoup des opérations militaires. Frédéric, dit Fritz, prend la succession de son père et de son grand-père en 1795, vend de nombreux biens non stratégiques, mais les difficultés financières l’obligent à faire entrer en mars 1800 ses créanciers dans une société par actions, les Forges du Bas-Rhin, dont il demeure gérant et actionnaire minoritaire. L’entreprise redevient bénéficiaire, les dettes sont en parties remboursées, mais il meurt en 1806, laissant une veuve de vingt-neuf ans, Amélie de Berckheim, quatre enfants en bas âge et une succession déficitaire. Il reviendra à cette dernière de poursuivre le redressement et de transmettre l’entreprise à la génération suivante.

Les développements des industries textiles

La draperie de la laine est en crise au début du XVIIIe siècle avec la déconfiture de la manufacture strasbourgeoise Herff & Hofer, créée en 1666, confirmée par un privilège royal de vingt ans en 1683, qui faisait travailler 400 drapiers, dont 200 dispersés à la campagne. Dès la fin du privilège, elle est ruinée par la concurrence étrangère qui subsiste tout au long du siècle, les marchandises entrant librement en Alsace, province à l’instar de l’étranger effectif. Néanmoins, la draperie ne disparaît pas totalement : elle subsiste à Sainte-Marie-aux-Mines, elle se développe aussi à Bischwiller, qui, sous l’autorité du duc des Deux-Ponts depuis le début du XVIIe siècle, est devenu un refuge pour les huguenots. Les 23 drapiers de la fin du XVIIe siècle sont 90 un siècle plus tard. La filature est réalisée à domicile dans les campagnes. La production s’écoule dans la région, mais aussi sur le Rhin vers Bâle et Francfort. À la fin du XVIIIe siècle, s’ajoute la fabrication de gants et de mitaines au crochet. On peut également mentionner une manufacture de bonneterie fondée en 1762 à Morvillars qui emploie 400 ouvriers en Suisse et 150 seulement dans la proche région, ainsi qu’une manufacture de drap à Herrlisheim créée en 1780 par François-Joseph de Schauenbourg.

Les premiers essais de travail du coton en Alsace remontraient à l’initiative d’un certain Jacques Michelet qui aurait installé un premier atelier de tissage et de teinture en 1743 à la sortie sud de Colmar, mais l’expérience s’arrête dès 1745 à la suite d’un procès intenté par la tribu des jardiniers, mécontente de la pollution des eaux par les résidus de teinture. C’est donc hors de la province d’Alsace, à Mulhouse, petite république alliée aux cantons suisses jusqu’en 1798 que la nouvelle industrie prend véritablement son essor et sous une autre forme. L’initiative historique revient au peintre Jean-Henri Dollfus et aux négociants Jean-Jacques Schmaltzer, Samuel Koechlin et Jean-Jacques Feer qui fondent en 1746 la première manufacture d’indiennes, Koechlin, Schmaltzer & Cie. La fabrication et la vente de toiles de coton imprimées avaient en effet été interdites dans le royaume de France en 1686, à la fois pour protéger l’industrie traditionnelle de la soie et de la laine, mais aussi, un an après la révocation de l’Édit de Nantes, parce que cette industrie était entièrement dans des mains protestantes.

Très vite, c’est le succès, les produits s’écoulant aux Pays-Bas, en Allemagne et en Italie du Nord. Les pionniers sont imités par d’autres entrepreneurs, en 1752, 1754, 1756, qui créent une dynamique collective au sein de la bourgeoisie réformée de la ville. Lorsque la fabrication des indiennes devient libre dans le royaume en 1759, les Mulhousiens ont pris une longueur d’avance qu’ils perdent vite à cause des droits d’entrée dans le royaume, représentant le quart de la valeur marchande. Avec la multiplication des manufactures à Mulhouse (15 en 1768, 19 en 1786), le marché français devient vital. Mulhouse se spécialise alors, vers 1770, dans les produits hauts de gamme, qui peuvent aussi supporter des droits de douane élevés, et fait venir pour cela des dessinateurs de talent venus de Paris. Par ailleurs, l’impression est au point de départ d’un processus d’industrialisation remontante : en 1786, la filature du coton fait travailler à domicile dans les campagnes et les Vosges 25 000 fileuses et 2 000 tisserands. Enfin, la diversification est précoce : Jean-Jacques Dollfus crée en 1790 une manufacture de papiers peints à Rixheim.

Face aux initiatives mulhousiennes, le gouvernement royal cherche à favoriser l’implantation d’une industrie concurrente en Haute-Alsace en accordant des privilèges, puis des avantages douaniers : ainsi l’intendant Pineau de Lucé donne en 1756 à deux fabricants, Philippe Steffan à Sainte-Marie-aux-Mines et Joseph-Jérôme Bian à Sierentz le monopole de la fabrication des toiles de coton en Alsace. L’initiative du premier, associé à Jean-Georges Reber, tous les deux d’origine mulhousienne, est à l’origine de l’industrie de Sainte-Marie : très vite, Steffan & Cie ajoute au tissage de toiles écrues, celui des toiles avec fils de couleur et tissus mélangés qui allait donner son originalité à l’industrie locale. Filature et tissage se font à domicile, notamment au Ban de la Roche où le pasteur Oberlin en 1785 fait appel à Reber, que Steffan avait quitté en 1767 pour s’installer à Ribeauvillé.

Quant aux manufactures d’indiennes de Haute-Alsace, la première est créée à Wesserling en 1762 par Jean-Mathias Sandherr, Stettmeister de Colmar, sous la raison Sandherr, Courageot & Cie. L’entreprise, malgré l’importance des capitaux engagés, est liquidée en 1768. Elle redémarre en 1775 sous l’impulsion du Mulhousien Nicolas Risler qui s’associe en 1783 à la puissante firme de négoce genevoise, Senn, Biderman & Cie. À la veille de la Révolution, elle emploie 1 400 ouvriers dont 700 à la fabrique, les autres à domicile à la filature ou au tissage et 1 000 autres dans une filiale à Thann créée en 1785 ; son chiffre d’affaires représente la moitié des usines de Mulhouse. Elle compte deux autres concurrents importants : en 1775, les frères Haussmann fondent la manufacture d’indiennes du Logelbach près de Colmar (1 200 à 1 300 ouvriers en 1789) ; en 1777, le Mulhousien Jean-Jacques Schmaltzer, très liée à Pourtalès & Cie, de Neuchâtel, ouvre la fabrique d’indiennes de Munster, reprise en 1783 par André Hartmann.

Après la crise révolutionnaire, l’industrie textile se redresse et entre dans l’ère de la mécanisation, qui s’applique à la filature dans un premier temps, bénéficie des progrès de la chimie du blanchiment ou des colorants et… du Blocus continental à partir de 1806. Strasbourg s’y essaye sous l’impulsion du filateur Jean Malapert, du drapier Georges Dietsch et de quelques indienneurs, mais leurs entreprises ne résistent pas aux crises marquant la fin de l’Empire. Le travail du coton reste l’apanage de la Haute-Alsace : Mulhouse investit les vallées vosgiennes, attire les capitaux bâlois, développe l’intégration des fabrications. 29 entreprises nouvelles sont créées entre 1800 et 1815. Le point d’orgue de cette période est sans doute la construction en 1812 de la grande filature Dollfus-Mieg & Cie, la première équipée d’une machine à vapeur. La révolution industrielle du XIXe siècle est vraiment lancée et l’Alsace s’y est préparée !

Bibliographie

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Nicolas Stoskopf

Industrie : les cadres institutionnels, Ancien régime, XVIIIe siècle

La majorité des historiens de l’Alsace situe le démarrage de l’industrie au milieu du XVIIIe siècle avec le développement des manufactures. Quels ont été les cadres juridiques dans lesquels se sont déroulées ces transformations ?

Le « carcan » des corporations, ou la ville « véritable usine polyvalente » ?

Nombreux sont les historiens qui reprochent aux corporations « réfractaires aux réformes » (Reuss, Alsace XVIIe, I, p. 598) mais fidèles à « la prudence naturelle de la bourgeoisie au tempérament luthérien » (B. Vogler, Histoire de Strasbourg, III, p. 231- 233) d’avoir entravé l’essor des manufactures en Alsace, et à Strasbourg. Dans les villes, l’activité productive est encadrée dans des corporations. Ainsi Strasbourg est au XVe siècle une place de négoce, qui vend du vin et des céréales et importe des textiles. Ses ateliers fabriquent aussi des objets en métaux, des armes, du papier, du cuir, des livres imprimés qu’elle exporte. Les banquiers strasbourgeois comme les Prechter (XVIe siècle) ont pris les mines d’argent de Sainte-Marie-aux-Mines à ferme et vendent des lingots d’argent, mais aussi du papier. Établis pour dix ans reconductibles, les statuts de leurs sociétés sont déposés à la Chambre des contrats (Fuchs, Histoire de Strasbourg, II, p. 275-361).

À partir du XVIe siècle, les corporations-tribus évoluent progressivement et deviennent principalement des corps civiques ou « sections politiques de la partie plébéienne » (Hermann, Notices) qui opèrent la désignation des gouvernants de l’oligarchie strasbourgeoise. Mais elles regroupent obligatoirement les chefs d’entreprise ou maîtres par métiers. Les corporations : les drapiers / tucher avec leurs 146 tisseurs de lin, la Mauresse / Möhrin avec 80 cordiers, l’Échasse / Stelz avec 30 orfèvres et 20 imprimeurs, les Tonneliers / Kiefer avec 126 tonneliers et 33 brasseurs, les Tanneurs / Gerber avec 37 tanneurs et 29 selliers, les Tailleurs / Schneider avec 229 tailleurs et 22 couturières, les Maréchaux / Schmiede avec 43 serruriers, 32 armuriers, 22 ferblantiers, 19 cloutiers (B. Vogler, Strasbourg, III) le démontrent : la ville est «  une véritable usine polyvalente ».

Les compagnons sont beaucoup plus mobiles. La ville les attire aussi, et comme pour les ouvriers des manufactures du plat-pays, ils sont exempts de service militaire dans les milices. En 1784, 83% des compagnons sont « étrangers à la ville » et le système corporatif strasbourgeois est intégré à celui de l’Allemagne (Lemoigne, Histoire de Strasbourg, III, p. 133).

Dans son exposé sur « l’industrie, ou ce qu’il faut bien appeler ainsi à défaut d’autre nom » précise-t-il, Reuss a dressé un tableau de l’ensemble des corporations dans les villes d’Alsace (L’Alsace au XVIIe, I, p. 583-602). Dans les villes médiévales et des temps modernes d’Alsace, on note l’importance des corporations de drapiers (Tucher). Les corporations des villes étendent fort souvent leur compétence sur les pays environnants. Et les villes et villages peuvent compter des corporations de laboureurs ou de vignerons.

En 1713, sur une requête des Tanneurs de Colmar, dont les statuts avaient été confirmés par le Magistrat, le Conseil souverain arrête que les statuts des corporations ne seront désormais reconnus que s’ils sont approuvés par lettre patente royale. Il refuse donc aux Magistrats la compétence de « renouveler, confirmer, ratifier ou faire des Statuts de métier ». Par contre, il admet la validité des règlements des corporations comme mesures de police interne des seigneuries et des municipalités (Ordonnances, I, 20 mai 1713, p. 422, Hoffmann, III, p. 376, maîtrises, meistergeld, 531 Zunftgeld). Et dans les années 1740, le Conseil enregistre une série de lettres patentes de corporations.

Dans certains métiers, les corporations montent la garde. Hoffmann cite l’exemple d’une mise en concurrence de serruriers de Sainte-Marie avec ceux de Colmar pour le marché des volets et fenêtres de la fabrique Reber à Sainte-Marie-aux-Mines, construite en 1787. Mais les serruriers de Ribeauvillé obtiennent auprès du bailli, l’annulation puis une indemnité, au nom du droit de travailler dans tout le comté de Ribeauvillé, à l’exclusion de tout ouvrier ou maître étranger (Hofmann, L’Alsace au XVIIIe, I, p. 571 s.). Par l’intermédiaire de confréries (Bruderschaft), certains métiers exercent leur contrôle sur toute la province, ou même dans tout le Rhin supérieur, comme les charpentiers, maçons, tailleurs de pierre, « de Strasbourg à Bâle » approuvées par lettres patentes royales de 1747. La caisse ou boîte de cette confrérie (Büchse) intente donc une action contre les entreprises étrangères, y compris celles adhérant à la confrérie de maçons de l’évêché de Strasbourg, qui prennent ouvrages dans leur ressort sans avoir jamais payé leur maîtrise. Le bailli de Marckolsheim, qui relève de l’évêché a fait droit à la demande de cette dernière, et fait saisir leurs outils et arrêter leur chantier. Le Conseil arrête que la requête de la confrérie alsacienne est fondée et que les saisies opérées doivent être annulées, mais juge que l’exercice du métier doit être possible dans les deux ressorts pour chacune des confréries. Par contre, l’architecte « étranger » Bagnato, qui a construit le prieuré Saint-Morand en faisant appel à des entreprises étrangères est condamné à 100 livres d’amende (Ordonnances, II, arrêt du 23 septembre 1750, p. 360-361).

La doctrine qui s’impose à partir des années 1750 est celle de la nécessité de libérer l’initiative économique et le Conseil a la réputation d’être hostile aux corporations. Il est vrai que nombre d’investisseurs proviennent des milieux de robe, conseillers ou magistrats. Pourtant le Conseil refuse d’enregistrer les édits de 1776 de suppression des corporations puis de leur réorganisation. Le 4 juillet, le Conseil décide que « l’exécution de cet édit était impraticable en Alsace, sans y apporter la confusion et qu’il dérogeait aux privilèges de la province et à ceux de plusieurs seigneurs » (Hold, Journal du palais du conseil souverain par A. Ingold, Bibliothèque de la Revue d’Alsace, 3).

L’abolition des corporations

Les cahiers de doléance des corporations-tribus strasbourgeoises de 1789 demandent le maintien des corporations. Il est vrai qu’en France, « les grandes villes, les régions les plus développées du point de vue industriel telles que les régions du Nord et la Lorraine, sont les champions du régime corporatif ». Mais les nobles et bourgeois libéraux qui abolirent les privilèges pendant la nuit du 4 août étaient hostiles aux corporations. Le 2 mars 1791, d’Allarde obtient la suppression des corporations et le 1er juin 1791, Le Chapelier fait voter en outre l’interdiction de l’association ouvrière (Godechot, Institutions, p. 178-185).

La manufacture

Définition de la manufacture

Manufacture : « lieu où l’on assemble plusieurs ouvriers ou artisans pour travailler à une même espèce d’ouvrages ou à fabriquer de la marchandise d’une même sorte. Ce lieu s’appelle aussi fabrique » (Dictionnaire universel du commerce de Savary des Bruslons, 1741). Colbert et ses successeurs ont mis au point « une politique industrielle » (J.-P. Poussou, Dictionnaire de l’Ancien Régime, p. 660). Elle multiplie les interventions pour encourager, interdire, exempter. Cette politique se déploie de façon particulière en Alsace, province exclavée et à « l’instar de l’étranger », « pour contribuer au commerce d’une province, qui n’ayant ni ports de mer, ni abordage d’étrangers, ne peut, pour ainsy dire, subsister par elle-même ». (Peloux publié par Kroeber, RA, 1867, p. 303).

La manufacture et « la politique industrielle » des intendants d’Alsace

La monarchie a crée une inspection des manufactures, qui a surtout pour tâche de surveiller la fabrication textile. Ils seront 38 dans le Royaume en 1700. On en connaît un seul en Alsace, d’Aigrefeuille (NDBA, J.-M. Schmitt). En 1700, l’intendant La Grange reste succint : « il n’y aucune manufacture en Alsace que celles de Strasbourg ». (Mémoire sur la province d’Alsace de l’intendant La Grange, 1700).

Au XVIIe siècle : pas de manufacture « titrée »

Publié en 1867 par l’archiviste Kroeber dans la Revue d’Alsace de Liblin, le mémoire du secrétaire de l’Intendant de Brou, Peloux (1735) est plus complet. Il n’est pas nécessaire d’établir de « manufacture titrée » ou « royale » affirme-t-il, il suffit d’agir sur les droits de douane qui « décourageraient les marchands à importer des produits d’Angleterre, de Saxe ou de Bavière et les encourageraient à fabriquer en Alsace même, alors que les laines viennent d’Alsace, de Bohème et de Hesse et sont très peu imposées ». C’est souligner que les droits de douane sont le levier principal de la « politique industrielle » dans cette province. Peloux rappelle que le privilège donné à la manufacture strasbourgeoise des Bâlois Herff et Hoseus en 1683, précisait « Ils étaient obligés de fournir les draps suffisamment pour satisfaire aux besoins de la province […] et la laine aux drapiers fabricants ». En échange, ils obtenaient l’exemption pour leurs draps et un droit d’entrée pour les draps étrangers à leur entrée [dans la province] (Mémoire de Peloux publié par Kroeber, RA, 1867, p. 303).

Mais modulation des droits d’entrée et de sortie vers l’étranger ou vers la France

Cependant avec l’abolition des droits sur les marchandises étrangères du début du XVIIIe siècle, un certain nombre de manufactures avaient fermé, comme celle de Deucher à Strasbourg, créée en 1688. Les négociants et banquiers d’Alsace ont longtemps préféré les affaires de négoce et de transit aux affaires d’industrie et l’Alsace à l’extérieur des barrières. Du coup, la politique royale répond à la maxime « La barrière n’étant point entre l’étranger et l’Alsace est de toute nécessité entre l’Alsace et les autres provinces du royaume ». (Barrières).

Manufacture rassemblée, manufacture dispersée

En 1751, l’auteur de l’article « manufacture » de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751) affirme que les articles sur la manufacture sont désormais si abondants que les lecteurs les sautent. Il est pourtant plus complet que le Dictionnaire du commerce de Savary des Bruslons. Pour l’Encyclopédie, il y a deux sortes de manufactures, la « manufacture rassemblée » qui réunit un grand nombre d’ouvriers, et la manufacture dispersée, « où les ouvrages peuvent s’exécuter par chacun dans sa maison, avec le secours de ses enfants, de ses domestiques ou de ses compagnon. Telles sont les fabriques de draps, de serges, de toiles, de velours, petites étoffes de laine & de soie ou autres pareilles ». Et « il faut qu’elles soient protégées par le gouvernement. Cette protection doit avoir pour objet de faciliter la fabrication des ouvrages, en modérant les droits sur les matières premières qui s’y consomment, & en accordant quelques privilèges & quelques exemptions aux ouvriers les plus nécessaires, & dont l’occupation exige des connaissances & des talents ; mais aussi en les réduisant aux ouvriers de cette espèce, une plus grande extension serait inutile à la manufacture, & onéreuse au reste du public ».

Les mines, entreprises affermées par les souverains et des seigneurs

Les mines ont été les premiers établissements où l’on a rassemblé les ouvriers. En Alsace, certaines mines sont exploitées depuis le haut Moyen Âge ; produisant des métaux précieux, ayant pour débouché les « monnaies » proches (Guebwiller, Ensisheim, Strasbourg). Elles relèvent des souverains, des régences seigneuriales ou abbatiales. Ainsi les mines de Lièpvre (argent, cuivre, plomb) de mines de Masevaux et Rosemont (argent) des Habsbourg, Saint-Amarin et Plancher de l’abbaye de Murbach. Équipements souverains, ils peuvent être affermés, en bloc ou par implantations, au gré des compagnies fermières et de la recomposition de leur capital. Le régime de leur exploitation est celui défini par les bureaux et les entrepreneurs des Habsbourg, (Bergbau, Bergordnung).

Les manufactures « rassemblées » alsaciennes : les lettres patentes

Selon l’Encyclopédie, les « manufactures rassemblées » se développent principalement dans la métallurgie. L’Alsace n’échappe pas à la règle. Nombre d’implantations du XVIIIe siècle sont des reprises d’anciennes installations seigneuriales. Le rôle du gouvernement royal et de ses agents en province est déterminant, parce que l’un des débouchés de la manufacture est la livraison aux armées. Ainsi pour « la manufacture d’armes blanches de Klingenthal » pilotée de Paris par l’ancien intendant Bauyn d’Angervilliers, devenu secrétaire d’État à la guerre, lui-même propriétaire des mines du Ban de la Roche, et par l’intendant d’Alsace (et des Armées) de Brou.

La lettre patente du 15 juillet 1730 autorisant le banquier strasbourgeois Mackau de Hurtigheim à établir « une manufacture d’armes blanches à l’usage de nos troupes de même qualité que celles produites à Solingen » est un concentré de tous les leviers d’une politique industrielle moderne. Ses dispositions comprennent : a) une forte subvention pour l’immobilier industriel et la gratuité pour le terrain, plus la location gratuite pour les magasin, b) l’exemption de tout droit de circulation pour les matières premières – minerai, métal, bois – à l’entrée et à la sortie c) un permis de recherche minière d) les prises d’eau gratuites e) une subvention pour les primes d’embauche des ouvriers f ) la défiscalisation totale des salaires des ouvriers g) leur exemption de service militaire dans la milice et enfin h) la prise en charge de l’assurance incendie et accident (Ordonnances d’Alsace II, 48). À quoi il faut ajouter la libre disposition du bois, qui provoquera des conflits incessants avec les communautés forestières. Étudiant « la naissance de l’industrie » en Haute-Alsace, Jean-Marie Schmitt a décrit les avatars de la formation et recompositions des compagnies successives formées par l’un des fermiers généraux des domaines du duc Mazarin, le stettmeister colmarien Goll et le commis le plus brillant des mines et manufactures domaniales, Anthès. Anthès est le fondateur de la manufacture royale de Wegscheid (lettres patentes de 1720), puis le fermier des forges de Rothau pour le compte de Bauyn d’Angervillers, nouveau seigneur du Ban-de-la-Roche, bail abandonné par son fils qui se concentre sur ses forges de Haute-Alsace, et repris par de Dietrich en 1781. Son petit-fils d’Anthès, banquier des conseillers souverains, cède ses usines métallurgiques aux Bâlois et finance la fondation de l’indiennerie de Wesserling par son parent colmarien, Sandherr (NDBA, J.-M. Schmitt, Anthès, p. 54-56).

La domination des maîtres de forge de Dietrich en Basse-Alsace sera plus durable. Ils partent de plus haut. Les Dietrich sont bourgeois de Strasbourg depuis 1578, déjà très riches, banquiers (membres de la corporation zur Stelz - Échasse), sénateurs depuis 1635, fermiers de la Monnaie en 1682. Jean de Dietrich entre en 1690 dans la compagnie qui exploite le bail emphytéotique de la forge de Jaegerthal, fondée par les Hanau-Lichtenberg en 1602, avec permis de mine, bois, droit de magasin. Il se voit opposer un refus de créer un martinet supplémentaire, en 1723, parce que trop consommateur de bois, refus levé en 1757 par lettres patentes (Ordonnances II, p. 439). En 1767, le permis de forge accordé à l’abbaye de Sturtzelbronn est transmis à de Dietrich pour implantation à Reichshoffen avec les 15 000 arpents de bois de la forêt de Bitche (Ordonnances II, p. 739).

Les manufactures dispersées ou l’industrie rurale

L’article « manufacture » de l’Encyclopédie définit parfaitement le mécanisme de la « manufacture dispersée ». « La manufacture dispersée a cet avantage sur celle qui est réunie : un laboureur, un journalier, de campagne, ou autre homme de cette espèce, a dans le cours de l’année un assez grand nombre de jours & d’heures où il ne peut s’occuper de la culture de la terre, ou de son travail ordinaire. Si cet homme a chez lui un métier à drap, à toile, ou à petites étoffes, il y emploie un tems qui autrement seroit perdu pour lui & pour l’état. Comme ce travail n’est pas sa principale occupation, il ne le regarde pas comme l’objet d’un profit aussi fort que celui qui en fait son unique ressource. Ce travail même lui est une espèce de délassement des travaux plus rudes de la culture de la terre ; &, par ce moyen, il est en état & en habitude de se contenter d’un moindre profit. Ces petits profits multipliés sont des biens très réels. Ils aident à la subsistance de ceux qui se les procurent ; ils soutiennent la main-d’œuvre à un bas prix : or, outre l’avantage qui résulte pour le commerce général de ce bas prix, il en résulte un autre très important pour la culture même des terres. Si la main-d’œuvre des manufactures dispersées étoit à un tel point que l’ouvrier y trouvât une utilité supérieure à celle de labourer la terre, il abandonneroit bien vîte cette culture ». (Encyclopédie, t. 10, Manufacture).

L’inspecteur des manufactures, d’Aigrefeuille, en 1768, rapportait que l’Alsace était très avantageusement située pour les manufactures. Également compétent pour les mines et les manufactures, l’inspecteur des Ponts et Chaussées Chassain, qui dressera un état complet des « usines » qui se servent de l’eau comme force motrice de Haute-Alsace en 1770, s’obstine à ne pas y relever les manufactures de coton ou les indienneries. En 1759, il avait écrit : « il n’y a point de manufacture, du moins considérable dans la province » (Hoffmann I, p. 435-437). « Mais on convenait qu’il y avait un grand nombre d’ouvriers adroits pour fabriquer le halbein-droguet, dont le commun s’habille » (Hoffmann, I, p. 459). Trame de lin ou de chanvre sur chaine de laine, plus tard trame de laine sur chaine de coton, ce tissu médiocre est considéré comme l’ancêtre du blue jean. En 1756, pourtant, l’Intendant avait conféré par une ordonnance de 1756 à deux manufactures de Sierentz et Sainte-Marie-aux-Mines, un privilège du monopole du tissage des toiles de coton filé. Le filage est lancé dans une grande partie du massif vosgien, depuis la vallée de Masevaux jusqu’au Ban-de-la-Roche (Schmitt, Aux origines, p. 186). Leurs maîtres ouvriers étaient exempts d’impôts et de corvées personnelles, mais non pas de la capitation (Hoffmann, I, p.  457). La fabrique de Sierentz a une succursale à Rixheim et le principal débouché des deux tissages est Mulhouse, qui fait filer et tisser également par les habitants des environs de Rouffach, Cernay et Ensisheim, ce dont se plaignent les Alsaciens. En 1760, Mulhouse avait obtenu l’entrée en franchise en France des cotonnades fabriquées dans leur ville. En 1762, Sandherr fonde à Wesserling une fabrique d’indiennes et obtient également une baisse des droits à l’entrée en France (1766).

Les manufacturiers alsaciens de Sierentz, Sainte-Marie-aux-Mines et Wesserling réclament des lettres patentes leur accordant exemptions fiscales pour leurs firmes et leurs ouvriers, la franchise d’importation de coton et de colorants par les ports français, la franchise d’exportation en France (exemption pour les droits des Cinq grosses-fermes), et le privilège exclusif de filature, de tissage et d’impression pour firmes et leurs ouvriers dans toute l’Alsace. Ils n’obtiendront pas de mesures générales mais seulement des mesures partielles pour des contingents déterminés de toiles (Schmitt, Aux origines, p. 224).

Filature et tissage, impression : la coopération de la manufacture dispersée et de la manufacture rassemblée

En 1773, les Mulhousiens (Risler et Cie) avec leurs spécialistes suisses et allemands reprennent la firme de Wesserling. En 1788, la manufacture de Wesserling compte 1 400 personnes. « Seule la fabrication des indiennes constitue un industrie concentrée… Battage, cardage, et filage du coton sont exécutés à domicile par une main d’œuvre rurale… encadrée par des maîtres chargés de la distribution du coton brut, du ramassage des filés. … Sur le versant lorrain, ils sont 3 à Bussang et à Saint-Maurice, 2 à La Bresse, 1 au Ménil, à Ventron et à Cornimont, dans la vallée de Saint-Amarin, 3 à Mitzach, 2 à Oderen et à Geishouse, 1 à Saint-Amarin, à Mollau et à Goldbach… En ne comptant qu’une moyenne de 20 personnes par maître fileur, c’est plus de 400 travailleurs à domicile… Restent donc 800 à 900 hommes, femmes et enfants occupés à la fabrique d’indiennes, soit une trentaine de graveurs sur bois, et 200 imprimeurs d’indiennes, et 400 femmes et filles (comme à Thann ?) pour le lavage, blanchissage, satinage et emballage des toiles ». (J.-M. Schmitt, p. 341-344).

En 1786, la firme Nicolas Risler ouvre une nouvelle manufacture à Thann et un certain nombre d’ouvriers qualifiés de Wesserling y ont été embauchés.

Le territoire français est ouvert aux indiennes alsaciennes – et mulhousiennes – par l’arrêt du 13 novembre 1785.

Il y a alors 7 grandes manufactures de toiles peintes en Alsace et 19 à Mulhouse.

L’encadrement ouvrier

Le droit de sortie ou Abzugsgeld est dû par tout émigrant qui quitte une seigneurie. Il est encore en vigueur au XVIIIe siècle. Les manufacturiers avaient demandé à en être exempts en 1762, pour eux et pour leurs ouvriers. Comme les autres droits féodaux, il sera aboli à la Révolution.

Mais l’ordonnance qui tente de limiter la circulation des ouvriers est promise à un bel avenir. En 1767, l’intendant de Blair interdit à « tous compagnons et ouvriers travaillant dans les fabriques et manufactures de quitter fabricants et entrepreneurs qui les emploient sans un congé par écrit, sans avoir fini leurs ouvrages, avoir rendu les avances de salaires ». Il leur enjoint de s’adresser aux juges des lieux au cas où ils n’auraient pas de salaires ou d’ouvrages pour en obtenir un congé et soumet à amende les entrepreneurs et fabricants qui pratiqueraient la débauche d’ouvriers. (Ordonnances, II, K, p. 759).

Le droit commercial

La monarchie a imposé à Strasbourg, l’implantation d’un corps des marchands (voit Commerce, Corps des marchands). L’ordonnance sur le commerce (dit Code Savary) est appliquée en Alsace au moins en ce qui concerne les lettres de change et les sociétés, les faillites et banqueroutes (Droit de l’Alsace).

L’industrie en Alsace : les cadres institutionnels, Révolution, Consulat, Empire

Comme dans d’autres domaines, la Révolution puis le régime napoléonien (Consulat, Empire) change radicalement les conditions de production industrielle de la France et de l’Alsace, définitivement intégrée dans l’ensemble douanier français en 1790 et 1798 pour tout son territoire. La simplification et l’unification législative s’imposent et jouent tout leur rôle, y compris dans l’effort des administrations et des sociétés parapubliques à la connaissance et à la description statistique. Les nationalisations de bien fonciers (terres, immeubles) entraînent un transfert important de capital et de revenus. La politique industrielle imposée par la logique d’une nation en guerre entraine une accélération de l’industrialisation dont le moteur est le textile, secteur où se manifeste le progrès technique, déjà à l’œuvre en Angleterre.

Le progrès technique, moteur du développement

Dans son Industrie française, au chapitre « du progrès des arts », Chaptal fait du progrès technique, avec la chimie et la mécanique, le moteur du développement industriel. « La filature coton par mécanique, celle de la laine du lin et du chanvre par les mêmes moyens, y était encore inconnue. La plupart des cotons employés dans nos fabriques étaient filés au rouet ou à la main dans les campagnes, surtout dans les montagnes où la main-d’œuvre est à plus bas prix une grande partie des fils était importée de Suisse, d’Angleterre et des Echelles du Levant. Depuis cette époque, des établissements immenses se sont formés de toutes parts ; les mécaniques les plus parfaites ont été importées d’Angleterre et perfectionnées par nos artistes la filature du coton par mécaniques est devenue, en peu d’années, une de nos branches d’industrie les plus importantes ; et à l’exception d’une petite quantité de fil très fin ».

Les statistiques des manufactures et des fabriques de l’Alsace

Lorsque Bottin décrit l’économie du Bas-Rhin pour le préfet Laumond en 1802 (Annuaire politique et économique du département du Bas-Rhin d’abord pour l’an VII (1798-1799), puis un Annuaire politique et économique du département du Bas-Rhin de l’an VIIIe (23 septembre 1799 - 22 septembre 1800) ou Butenschoen celle du Haut-Rhin pour le préfet Desportes (Annuaire du Haut-Rhin), les définitions étaient moins assurées (Ponteil, Situation économique du Bas-Rhin, L’Huillier, Recherches sur l’Alsace napoléonienne, Igersheim, Alsace des historiens, p. 53-54). Dans sa Statistique élémentaire (1805), l’encyclopédiste Peuchet part de la définition commune : « L’industrie, généralement parlant, est l’exercice et l’application du travail à la production de quelqu’objet utile à la consommation des hommes. Sous ce rapport, elle embrasse aussi bien l’agriculture et la pêche que les arts et métiers ». Mais il distingue l’industrie manufacturière « qui fabrique les objets de consommation en grand » et les arts et métiers, qui « donnent aux objets ou aux produits des fabriques, la dernière façon pour les consommer ».

Laumond n’entreprend pas de définition de « l’industrie ». Pour lui l’industrie recouvre « toute activité productive » et il énumère les fabriques du département. Il tente à partir des deux indicateurs : nombre de bras employés dans une fabrique et prix ordinaire de la journée de travail des ouvriers ; il calcule celle des produits et de là en déduit la valeur du capital employé. Il dresse une longue liste des fabriques bas-rhinoises. Ainsi, le Bas-Rhin compte 6 974 fabriques avec 30 000 bras (dont 3 000 fileurs de cotons et laine) 10 000  tisserands de toile) et 20 000 000 de francs de capitaux « mis en circulation ». Ces chiffres sont reproduits indéfiniment au cours des années suivantes dans l’Annuaire du Bas-Rhin de Fargès-Mericourt. Peuchet, dans sa Description topographique et statistique de la France (1810-1811), reprend – souvent telles quelles – dans ses notices Bas-Rhin et Haut-Rhin, le texte des Annuaires du Bas-Rhin de Fargès Méricourt dans le Bas-Rhin et de Butenschoen et du secrétaire général de la préfecture du Haut-Rhin, Briche, dans l’Annuaire du Haut-Rhin.

Fabricants, ateliers, ouvriers patentés, ouvriers et domestiques

Une étape décisive pour la statistique des entreprises avait été franchie avec la définition de la contribution de la patente, que reprécise la loi du 1er brumaire an 7 (Impôts). Elle fixe la règle générale.« Art. 3. Dans toute l’étendue de la république, ceux qui exerceront le commerce, l’industrie, les métiers ou les professions désignées dans le tarif annexé à la présente, seront tenus de se munir d'une patente ». Ses articles 32 et 33 distinguent fabricants, chefs d’ateliers et ouvriers patentés. « Art. 32. Sont réputés fabricants ou manufacturiers tous ceux qui convertissent des matières premières en des objets d’une autre forme ou qualité ». Mais il est deux catégories de fabricants : ceux qui emploient plus de cinq métiers et ceux qui travaillent par eux-mêmes, sans employer d’ouvriers.

Art 33. « Les fabricants à métiers qui n’occupent ou n’entretiennent pas plus de cinq métiers, soit chez eux, soit hors de leur domicile ne sont assujettis qu’au droit de patente de la cinquième classe. – À l’égard des fabricants qui travaillent par eux-mêmes sans employer d’ouvriers, et qui, n’ayant ni boutique ni magasin, vendent au fur et à mesure les produits de leurs travaux ils ne doivent que la patente de la sixième classe ». 

Comme il est deux catégories d’ouvriers, que distingue le fait de travailler chez eux – qui en fait des « ouvriers patentés » ou chez leur employeur, qui les dispense de cette contribution : « art. 29… 3° Les commis, les ouvriers journaliers, et toutes personnes à gages, travaillant pour autrui dans les maisons, ateliers et boutiques de ceux qui les emploient. Et les ouvriers patentés : « Ne sont point réputés ouvriers travaillant pour le compte d’autrui, ceux qui travaillent chez eux pour les marchands et fabricants en gros et en détail, ou pour les particuliers, même sans compagnons, enseignes, ni boutiques ; ils devront être pourvus de la patente de la sixième classe, ou de celle de leur profession désignée dans le tarif ».

Le Code napoléon : le « contrat de louage des ouvriers et domestiques »

Le Code Napoléon (30 ventôse an XII - 21 mars 1804) ne traite du statut des ouvriers que dans ses articles « du contrat de louage d’ouvrage des ouvriers ou domestiques ». Il comprend la présomption : « le maitre est cru sur son affirmation quant à la quotité des gages » et pour le paiement de l’année échue, qui reporte la charge de la preuve – écrite – à l’ouvrier ou au domestique. L’ancienne jurisprudence tenait que « dans le défaut de preuve de part et d’autre, il est plus naturel de se rapporter au maître » (Merlin, Répertoire, art. «  Salaires  »). Ces articles 1780-1781 ne donnent lieu qu’à une seule espèce dans les Arrêts notables de Colmar, qui peut avoir son intérêt pour les « ouvriers patentés » qui travaillent sur une matière première fournie pas le fabricant puisqu’il distingue dans son activité le travail et la matière fournie et transformée, cette dernière transaction pouvant relever du tribunal de commerce. La question ne présentait pas de difficultés, puisqu’elle était déjà tranchée par le code Justinien : lorsque le maître a fourni la matière première de l’ouvrage, c’est un contrat de louage d’ouvrage, mais si la matière a été fournie par l’ouvrier, c’est un acte de commerce.

Politique industrielle du Consulat et de l’Empire

La politique industrielle définie par Chaptal dès 1801 s’exprime dès la loi du 10 thermidor an XI (29 juillet 1802) « qu’il pourra être établi, dans les lieux où le gouvernement le jugera convenable, des chambres consultatives de manufactures, fabriques, arts et métiers », dont « les fonctions seront de faire connaître les besoins et les moyens d’amélioration des manufactures, fabriques, arts et métiers. Les Chambres de commerce exercent cette fonction ». Consultée, la Chambre de commerce de Strasbourg conclut qu’aucune des villes du département ne réunit « la diversité des fabriques » souhaitée, sauf à la rigueur Haguenau, malgré la domination de la garance et propose la création d’une chambre consultative à Haguenau (12 vendémiaire an XII - 5 octobre 1803) qui est opérée le 12 germinal an XII - 2 avril 1805, présidée par le maire de la ville et composée des industriels, Schwend (garance, 150 ouvriers), Neunreuther (35 ouvriers), Paganetto (20 ouvriers), Hallez (Hallez Frères, 35 ouvriers) , Lejoindre, Hammong (Annuaire du Bas-Rhin, An XIII).

Préfecture du Haut-Rhin et municipalité créent celle de Mulhouse en 1806, que préside Dollfus-Mieg, Jean Hofer père, Daniel Schlumberger, M. Steiner, J. Mansbendel.

L’interdiction de la coalition et de la grève

La loi du 11 germinal an XI (12 avril 1803) reprend les dispositions de la loi de germinal an XII sur les chambres consultatives ainsi que les prescriptions déjà arrêtées par les Assemblées révolutionnaires sur « la police des manufactures, fabriques et ateliers » punissant d’emprisonnement « la coalition, surtout si elle est accompagnée de violence, voies de fait, attroupements ». Il réglemente l’apprentissage et impose le port d’un « livret ouvrier ». Les contrats ne peuvent excéder un an, sauf pour les contremaîtres ou conducteurs, qui ont un contrat exprès. Il prescrit des mesures pour la protection de marques de fabrication, si celles-ci ont été dûment déposées. Les contestations entre ouvriers et apprentis, les manufacturiers, fabricants et artisans, sont portées devant les maires, ou les tribunaux compétents.

Livrets ouvriers, office de placement

L’arrêté du 9 frimaire an XII (3 décembre 1803) prescrit la forme des livrets ouvriers (Gesellenbüchlein)   sur papier libre, coté et paraphé » délivré à Paris, Lyon et Marseille par le commissaire de police… ailleurs par le maire ou un adjoint. Il doit être remis par l’ouvrier ou garçon (Arbeiter oder Handwerksgeselle) au maître (Meister, Manufakturist) à son entrée, et lui sera rendu, à son départ, revêtu des congés de droit. Il doit être alors visé par le maire. Si l’ouvrier voyage sans livret, (et sans passeport) il sera réputé vagabond. À son arrivée dans une nouvelle localité, le livret sera remis à son nouveau maître. Les livrets ouvriers de Strasbourg comprennent 14 pages de lois et règlements imprimés. Celui de Georges Weber, boulanger, natif de Bischheim, 26 ans, comprend un certificat de travail de deux mois signé de Jacob Hafenauer, aux termes duquel il s’est « während der Zeit, treu und fleissig gehalten ». Ce certificat a été signé par un « Placeur » à charge pour Georges Weber de le faire signer par la mairie. Il se rend alors à Paris puis revient à Strasbourg en février 1815 ; le livret ouvrier sert de passeport, signé par les occupants (grand duc de Bade) puis par le directeur de la police du nouveau Roi de France. Les artisans boulangers avaient donc recréé l’organisme de placement, antérieurement exercé par les corporations. Le livret ouvrier d’Ignace Boltz, cloutier savernois de 24 ans, militaire réformé, établi par la mairie de Saverne, ne compte pas la profusion de lois et règlements en préface. Ignace Boltz travaille à Molsheim, dont congé en décembre 1814, puis occupe deux emplois d’un mois. Les congés sont en allemand, les visas (ou légalisations) du maire en français.

La gloire des manufactures : les expositions et les concours

La circulaire ministérielle du 15 février 1806 résume clairement les orientations de la politique industrielle de Napoléon et l’inspiration qui président à l’institution des Expositions, ouvertes à l’occasion des « fêtes du mois de mai … à la fois consacrées aux deux genres de gloire les plus précieux à la France : à la gloire immortelle qu’ont si justement obtenue les triomphes de nos armées ; à la gloire pacifique que promettent à notre industrie ses efforts pour rivaliser avec celle des nations rivales. S. M. désire que tous les départements concourent, chacun pour la portion d’industrie qui lui appartient, à cette exposition … L’envoi des échantillons de toutes les fabriques … [doit offrir] une espèce de tableau de la statistique industrielle de la France et que l’œil du spectateur puisse faire en quelque sorte le dénombrement de nos fabriques, en même temps qu’il en appréciera les productions ».

Les Chambres consultatives doivent donc s’adresser aux manufacturiers pour solliciter leurs échantillons. Des jurys départementaux puis nationaux sélectionneront les produits à exposer place des Invalides à Paris, puis vendus dans une grande Foire nationale (Journal de l’Empire, février 1806).

La Chambre de commerce de Strasbourg sélectionne plus de 40 artisans et fabricants réputés.

Dans le Bas-Rhin, à côté de 9 maisons strasbourgeoises et bischwilleroises de la branche du textile, une bonne douzaine d’ateliers très variés y présentèrent leurs produits : Lebel et Cie, de Lampertsloch, graisse d’asphalte, - Roederer et Boehm, de Strasbourg, papiers maroquinés, - Reinhardt, de Strasbourg, musique stéréotypée - Oppermann. Lefébure et Cie de Strasbourg, acide sulfurique, - Zimmer, d’Oberhausbergen, céruse, - Rosswaag, de Sélestat, toiles métalliques, - Saglio frères, de Strasbourg, pains de sucre raffiné, - Schneider, de Strasbourg, feuilles de plomb et cartouches pour tabac, - Acker, de Strasbourg, poêles de faïence, - Dietrich et Cie, de Niederbronn, fers, - Levrault frères, de Strasbourg, fonderie (de caractères), - Coulaux frères, Klingenthal et Mutzig, baïonnettes, sabres, fusils de guerre. Lebel occupe alors 500 ouvriers. Dietrich 900, Coulaux 500 : voilà les seules grosses entreprises du département. … Quant à la participation du Haut-Rhin, elle reflète l’Empire du textile. À citer cependant le fabricant de papiers peints Zuber, qui obtiendra la distinction flatteuse d’une médaille d’argent de deuxième classe et le métallurgiste Bornèque, récompensé par une mention honorable (L’Huillier, Recherches sur l’Alsace napoléonienne).

Les Conseils des prudhommes

En 1806, la ville de Lyon obtient la création d’un tribunal de Prudhommes. Aux termes du décret de 1809, villes et chambres de commerce du reste de l’Empire peuvent en demander également. La Chambre de commerce de Strasbourg et le préfet s’étaient longuement entretenus de ce sujet au cours de la délibération du décret du 17 mai 1813 constituant le conseil des prudhommes de Strasbourg (Rath von Gewerbeverständigen). Le décret général de 1809 prévoit que « le conseil est composé de marchands fabricants (qui devaient détenir la majorité) de chefs d’atelier, de contremaîtres, de teinturiers et d’ouvriers patentés » (Fabrizirenden, Kaufleute, Werkstattsinhabern und patentirten Arbeiter). Il est compétent pour les contestations relatives aux affaires des métiers. Sa juridiction s’étend sur tous les marchands-fabricants, chefs d’ateliers, commis, contremaîtres, teinturiers, ouvriers, compagnons et apprentis de la ville de Strasbourg (Fabrizirenden, Kaufleute, Werkstattsinhaber, Commis, Untermeister, Arbeiter, Gesellen und Lehrlinge) – le texte allemand ne traduit pas « teinturiers » (art. 4). Préfet, maire et Chambre s’étaient mis d’accord pour créer le Conseil, que justifie l’importance de la population de la ville, « mais encore parce que l’industrie qui vivifie ces diverses professions est aussi variée dans son objet et recommandable par la masse de ses produits car l’industrie s’exerce moins dans des fabriques que dans une foule d’établissements particuliers où le maître travaille d’ordinaire avec quelques ouvriers et quelquefois seul et que cette autre mode mérite d’autant plus l’encouragement de l’autorité qu’elle est aussi propre à produire l’aisance du travail … dans un plus grand nombre de familles ». C’était défendre la « petite entreprise ». Mais ils s’étaient mis d’accord aussi pour ne retenir que trois catégories, car « le chef d’atelier qui au moyen de plus grands fonds étend son établissement devient fabricant et le fabricant qui diminue beaucoup des ouvriers redevient chef d’atelier », le contremaître n’existe que dans les grandes fabriques et n’est que compagnon (non patenté), et enfin l’ouvrier patenté qui travaille en chambre pour le fabricant ne se rencontre que dans le tissage ou dans la botterie. En novembre 1814, le Conseil, issu du vote de 16 branches de métiers est constitué. Les branches filature et tissage de coton et de laine ont une moyenne de 80 et 250 ouvriers par maître. La bonneterie occupe 66 maîtres, 40 ouvriers. Il y avait 2 322 maîtres pour 7 052 ouvriers, (dont on ne sait s’ils étaient patentés). (ABR 13 M 47-48). Il y eut 800 votants.

Établissements dangereux et insalubres

En 1810, le ministère de l’Intérieur prend une réglementation nationale qui remplace, renforce (ou amoindrit) les nombreuses réglementations locales contenues par exemple dans les Bauordnungen des villes.

De façon remarquable, le décret est précédé d’un exposé des motifs qui cite l’avis donné par la section chimie de l’Institut. Désormais l’implantation de nouvelles manufactures qui répandent « une odeur insalubre ou incommode » est soumise à une enquête de commodo et incommodo et subordonnée à une autorisation ministérielle, préfectorale ou sous-préfectorale selon la nature de la branche. Elles sont classées en trois catégories. La première classe comprendra celles qui doivent être éloignées des habitations particulières (industrie chimique, équarisseurs, abattoirs, tanneries, porcheries) la deuxième doit donner la garantie qu’elles n’incommoderont pas (tabac, teintureries, étables et écuries, certaines teintureries, distilleries, etc.), la troisième explique qu’elles pourront être placées à proximité mais soumises à surveillance (brasseries, colles, papiers peints…).

Le décret n’a pas d’effet rétroactif, sauf inconvénients majeurs entraînant action devant les tribunaux et initiatives publiques pour la délocalisation.

Industrie et commerce - le régime douanier - tarifs, prohibitions et blocus

Plus encore que dans la période prérévolutionnaire, l’industrie de l’Alsace dépend du régime douanier qui est imposé à la province. Comme pour beaucoup d’autres régions développées d’Europe, c’est par l’essor du textile que l’Alsace entre dans l’âge industriel. À partir de 1790 et de 1798, date du reculement des barrières et de l’annexion de Mulhouse, l’Alsace entre dans l’ensemble douanier français et est soumise à une politique industrielle qui fonde son développement sur le protectionnisme face aux offensives commerciales de l’industrie anglaise.

Elle touche de façon différenciée les segments de la filière coton.

L’importation de coton brut par les ports de mer a été rendue plus difficile mais il y a pénurie de coton brut à partir des tarifs prohibitifs édictés en 1806. Du fait de la fin de l’importation des cotons par mer (États-Unis, Brésil) on a recours aux cotons des Indes par voie de terre, par Vienne (jusqu’en 1809) ce qui fait de Strasbourg un port de mer, puis par l’Italie, ce qui prive Strasbourg de ce rôle.

La filature alsacienne n’a jamais pu approvisionner tout les besoins des tissages. Mais de toute façon, elle n’a pas pu fabriquer les fils de qualité nécessaires pour les toiles fines. L’importation des fils est prohibée à partir de 1796 puis soumise à des droits élevés en 1804 et en 1806. On revient à la prohibition totale en 1809. Les opérations de filatures confiées jusqu’alors à des centaines d’ouvrières et ouvriers dans les villages sont désormais transférées aux filatures mécaniques, qui croissent souvent par métiers, ateliers, puis usines entières. Les petits ateliers sont incapables de payer les balles de coton au détail, devenues trop chères. C’est après 1805 que se fondent presque toutes les filatures de coton, soit à l’initiative des indienneurs : 6 établissements Gros-Davilier-Roman (Wesserlin), Lhuillier Frères (Sainte-Marie-aux-Mines), Nicolas Koechlin et Frère (Masevaux), Blech Frères et Cie (Mulhouse), Dollfus-Mieg et Cie (Mulhouse-Dornach), Ziegler, Greuter et Cie (Guebwiller) ou comme établissements indépendants, Malapert (Strasbourg, puis Schirmeck), Lischy et Dolfus (Bollwiller), Isaac Koechlein (Willer-sur-Thur), Braun, Sollikofer et Cie (Strasbourg), Witz fils et Cie (Cernay), Risler et Cie (Cernay), Schoubart (Sainte-Croix-aux-Mines), Nicolas Schlumberger et Cie (Guebwiller), Engelhardt, Kern et Cie (Molsheim) Pramberger (Rothau) (M. Hau, p. 79). Mais en 1812, nombre de filatures mécaniques sont arrêtées ou fermées.

Par contre, le tissage artisanal se maintient ce n’est qu’à partir de la Restauration qu’interviennent les fondations de tissages industriels, et le tissage à bras sera réservé au haut de gamme. Pourtant la prohibition des toiles anglaises à partir de 1796, puis les droits de douane très lourds en 1803 et 1805 que ne compensent pas les autorisations d’admission temporaire pour réexportation, enfin le décret du 22 février 1806 interdit les toiles étrangères et crée un goulot d’étranglement pour les indienneurs. La création d’une industrie mécanique du tissage de coton reçoit une vigoureuse impulsion.

Enfin, la teinture de filés, en particulier en rouge turc, est désormais pratiquée à Sainte-Marie-aux-Mines à partir de 1802. En 1799, création à Illzach de la première blanchisserie, et sous la Restauration, les indienneries comportent leur propre atelier de blanchiment.

Les indienneurs souffrent du fait des prix plus élevés, de la diminution de la demande, et la production se contracte par rapport à l’avant-révolution. L’impression sur étoffes ne sortira de la crise qu’après 1815. Ce segment est celui qui a le plus souffert. Tissage et filature de chanvre et lin disparaissent pratiquement totalement après 1815.

Le rôle moteur du textile

C’est un bilan mitigé de la politique industrielle de la Révolution, du Consulat et de l’Empire que dressent les historiens. La politique douanière napoléonienne peut donc difficilement être considérée comme le moteur du démarrage industriel alsacien. Mais sans les prohibitions, le développement du tissage et de la filature, amorcé au XVIIIe siècle n’aurait pas pris une aussi grande ampleur, en substituant ses produits aux importations étrangères.

Alors que les branches du chanvre et du lin, de la filature à main du coton, de la bonneterie, disparaissent dans les premières décennies du XIXe siècle, l’industrie textile crée les milliers d’emplois qui fixent une partie du croit démographique des campagnes alsaciennes et ouvre les débouchés supplémentaires à l’agriculture et au bâtiment. Aucune branche d’industrie ne jouera par la suite un rôle comparable à celui joué par l’industrie textile. (Michel Hau, L’industrialisation de l’Alsace 1803-1939).

Entreprises industrielles, entreprises familiales et sociétés - droit civil, droit commercial

Le financement des premières entreprises industrielles est le fait de familles de la moyenne bourgeoisie alsacienne. On ne trouve parmi eux que peu de banquiers ou de grands propriétaires terriens, comme ailleurs. Les patrimoines d’une seule famille suffisent pour constituer le capital d’une entreprise. Elle s’associe parfois à des commanditaires, actionnaires ou obligataires, souvent banquiers strasbourgeois, dans le Bas-Rhin, ou bâlois dans le Haut-Rhin.

La famille joue un rôle central. À Mulhouse, l’homogamie reste la règle et l’alliance entre familles dotées du droit de bourgeoisie du XVIIIe siècle privilégiée et le contrat de mariage est un élément important pour le maintien et le développement des familles et des firmes. Si la femme mariée ne peut être associée sauf en cas de régime de séparation de biens, la veuve peut entrer dans la société, si les statuts l’ont prévu, auquel cas elle accède à la qualité de femme marchande (Troplong, Commentaire du contrat de société en matière civile et commerciale, 1843). De même, les statuts des sociétés en nom collectif ou en commandité prévoient la rémunération des sociétaires de la famille, plafonnant leurs retraits et leurs dividendes, prévoyant rigoureusement le réinvestissement des bénéfices (Michel Hau, Nicolas Stoskopf, Les dynasties alsaciennes).

Bibliographie

10 M l « Statistique générale : circulaires, instructions et correspondance générale » An VIII-1864.

12 M 15 « Expositions des produits de l’industrie française de l’an X et de 1806 à Paris : instructions et correspondance, listes » An IX-1807.

12 M 26-28 « Chambres consultatives des arts et manufactures dans le département » An XI-1870.

13 M 6 «  Statistique industrielle et manufacturière » de 1811. 1811-1813.

13 M 47-48 « Création de conseil des Prudhommes ».

15 M 505. « Livrets ouvriers ».

Loi qui maintient la contribution des patentes, et en règle la perception pour l’an 7 (2). (II, Bull. CCXXXIV, n°2096 ; Bull., LXXIV, 102).

Loi relative aux manufactures, fabriques et ateliers, Paris, 11 Germinal an XI (12 avril 1803).

Décret et circulaire sur l’Exposition nationale, Journal de l’Empire, février 1806.

Décret sur les établissements insalubres ou incommodes, Journal de l’Empire, 25 octobre 1810.

Code Napoléon, 1804. Code de Commerce, 1807.

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LAUMOND, Statistique du département du Bas-Rhin [Reprod.] par le citoyen Laumond, Paris, 1801, Gallica.

Annuaire du Département du Haut-Rhin (an XII, an XIII, 1812, 1813) [Butenschoen, puis Briche], BNUS.

PEUCHET, Statistique élémentaire de la France, Paris, 1805.

PEUCHET, CHANLAIRE, Description topographique et statistique de la France, Département du Bas-Rhin, Département du Haut-Rhin, Paris, 1810-1811.

CHAPTAL (Jean-Antoine), De l’Industrie françoise, Paris, A.-A. Renouard, 1819, Gallica.

TROPLONG (Raymond), Commentaire du contrat de société en matière civile et commerciale, Paris, 1843.

PONTEIL (Félix), Situation économique du Bas-Rhin au lendemain de la Révolution Française, Strasbourg, 1927.

MERLIN, Répertoire, articles compagnons, ouvriers, salaires.

L’HUILLIER (Fernand), Recherches sur l’Alsace Napoléonienne, Paris, 1947.

GODECHOT (Jacques),Les institutions de la France sous la Révolution et l’Empire, Paris, 1951.

HAU (Michel), L’industrialisation de l’Alsace (1803-1939), Strasbourg, 1987.

HAU (Michel), STOSKOPF (Nicolas), Les dynasties alsaciennes, Paris, 2005.

IGERSHEIM (François), L’Alsace des historiens, Strasbourg, 2006.

Almanach du Commerce de Paris (1810).


Notices connexes

Artillerie (fonderie), Artisanat, Asphalte

Ban de la Roche, Banque, Bergbau, Bois

Caisse de Secours, Canaux, Charbon, Charbonnier, Commerce (Chambre de), Confrérie, Compagnon de métier, Conseil de prudhommes, Corporation

Dörre (séchoir), Doller, Douane, Droit de l’Alsace, Droit commercial

Eau, Eaux et Forêts

Faillite, Fer (production et commercialisation), Flottage, Forêt

Garance

Houblon

Manufacture, Mines, Mines d’argent, Métallurgie, Moulins et meunerie

Poterie

Sidérurgie

Textile, Tuiles, Tuileries, Travail (droit du travail)

Verre, Verrerie

François Igersheim