Fer (production et commercialisation)

De DHIALSACE
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Du Moyen Âge central au début de la Révolution industrielle, les gisements de minerai de fer des Vosges, des collines prévosgiennes et du Jura septentrional donnent lieu à des activités sidérurgiques relativement importantes. Les minières sont exploitées en surface, le minerai étant débord réduit dans des bas-fourneaux et purifié dans des forges. Les lingots peuvent être vendus ou transformés sur place en produits semi-finis ou en finis. Au XVIe siècle, des hauts-fourneaux plus performants sont mis en service.

Les aspects techniques et la chronologie sont, pour l’essentiel, fournis par l’archéologie (y compris sous sa forme expérimentale), mais on dispose d’informations irremplaçables à travers la Description des gîtes de minerai, forges, salines, verreries, tréfileries, fabriques de fer blanc, porcelaine, faïence, etc. de la Haute et Basse-Alsace de Frédéric de Dietrich, parue en 1786.

S’il est difficile de démontrer la thèse d’une proto-industrie du fer développée par les moines, et plus spécialement les cisterciens, force est de reconnaître que plusieurs indices vont dans le sens d’initiatives portées par l’Église, au moins en tant que propriétaire de domaines forestiers aptes à fournir le combustible et la matière première. Ainsi, l’abbaye de Moutier-Grandval prélève le quart de la production issue de ses terres en 1179, tandis que le comte Frédéric II de Ferrette accorde à Lucelle le droit d’établir des forges en 1225. Au XIIIe siècle, le besoin de métal pour l’armement, pour l’outillage ou pour la construction se manifeste par des rivalités économiques et politiques comme celle qui oppose l’abbaye de Senones au comte Henri IV de Salm à propos de ses installations de Framont : l’affaire s’achève par un partage, qui fera des héritiers du comte de véritables maîtres de forge avant la lettre.

Au XVIe et au XVIIe siècle, cette petite sidérurgie connaît un développement spectaculaire autour de quelques centres aux dimensions régionales : près du Ballon d’Alsace, notamment à Etueffont et à Angeot, où l’on fabrique des armes et des outils, dans la vallée de Masevaux, où l’on signale une tréfilerie, dans le Val de Villé (Ranrupt) et dans le Ban de la Roche (Rothau, Framont), où des investissements spectaculaires sont faits par le comte Georges-Jean (Yerrihans) de Deux-Ponts Veldentz (1543-1592), ou plus au nord. Ces complexes sidérurgiques exploitent des minerais de qualité et de teneur très variables (30 p. 100), issus de minières exploitées en rase campagne (à Uhlwiler et Uhrwiller, Mietesheim, Lampertsloch, etc.) Une cartographie complète reste à faire, en tenant compte du caractère éphémère des installations documentées par les textes, d’une certaine spécialisation en rapport avec l’énergie hydraulique, la proximité des forêts ou les appétits des investisseurs et d’un phénomène de répliques, qui voit refleurir des sites abandonnés (Willer-sur-Thur, ouvert en 1479, relancé au XVIIIe siècle).

Parmi ces établissements, la forge de Jaegerthal occupe une place très particulière. Fondée en 1602 par le prévôt des Mines de Schoenau, Adam Jaeger, elle fut ravagée en 1632 par les troupes suédoises. En 1684-1685, Johann Dietrich racheta d’abord 20 % du capital, puis la totalité aux actionnaires et équipa celle-ci d’un haut-fourneau. Il répondait ainsi à la demande de Louvois qui tenait beaucoup à développer en Alsace du nord une puissante métallurgie capable de livrer sur place les fers à cheval, les bandages des roues, les armes blanches et les boulets de canon dont les armées royales avaient besoin. Lorsqu’en 1730, Louis XV décida de créer une manufacture destinée à la fabrication d’armes blanches à Klingenthal pour éviter d’avoir à les acheter à l’étranger et qu’il confia le projet à Henri Anthès, ce sont les forges de Jaegerthal qui fournirent les fers nécessaires. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, l’unique haut-fourneau suffisait à la production de fonte pour le moulage en première fusion et de fonte en gueuses qui allaient ensuite à l’affinage. Les articles moulés en première fusion étaient surtout transformés en boulets de canon. Les articles de fer consistaient en fers ouvrés (bandages, lames destinées à l’aiguisage, ustensiles de cuisine, éléments de serrures, clous) et fers marchands. La qualité des fabrications de la forge de Jaegerthal s’imposa progressivement dans toute l’Alsace, à tel point que les ouvriers de la manufacture royale de Klingenthal les préféraient à ceux de Belfort. C’est également à Jaegerthal que la marine française commandait une partie des ancres destinées à ses navires.

En 1757, un deuxième marteau fut installé à Jaegerthal, auquel on ajouta une fenderie, afin de fabriquer plus vite et de façon plus économique des fers en verges. L’anoblissement de Jean Dietrich d’abord par le roi de France en août 1761, puis par l’empereur en octobre 1762, permit à celui-ci d’acquérir des terres et des forêts garantissant l’approvisionnement en bois. L’adjonction d’un « de » au nom des Dietrich renforça l’orientation de la famille vers l’industrie métallurgique, car un noble ne pouvait s’adonner aux affaires de banque sans déroger. C’est ainsi qu’après 1761, Jean de Dietrich acheta la forge de Zinswiller qui se spécialisa dans la production de poêles en fonte, développa le site de Reichshoffen qu’il équipa d’un haut-fourneau et créa l’usine de Niederbronn fonctionnant à la houille, ce qui permettait d’éviter des achats coûteux de bois. C’est le manque de bois qui incita Jean de Dietrich à acquérir les deux dernières entreprises encore indépendantes, celles de Rothau et celle de Mouterhouse. Celle de Rothau était incluse dans le comté du Ban de la Roche, dont il obtint le fief en 1771. Leur fer de très haute qualité était écoulé dans la coutellerie, notamment à la Manufacture d’armes blanches de Klingenthal et à l’arsenal de Strasbourg. Cette fabrication renforçait l’engagement de Jean dans l’industrie d’armement.

Les de Dietrich qui avaient adopté du fondateur de la forge de Jaegerthal l’usage d’apposer sur les fers sortant de leurs forges la marque consistant dans la représentation d’un cor de chasse obtinrent en 1778 du Conseil d’État la reconnaissance officielle de cette marque et la poursuite des contrefacteurs. Le cor de chasse de la firme de Dietrich est ainsi le plus ancien sigle industriel connu.

À la veille de la Révolution, l’entreprise de Dietrich est l’une des trois premières firmes industrielles du royaume, comportant cinq haut-fourneaux et 14 feux de forges. Elle emploie près de 1 000 ouvriers dans le nord de l’Alsace, auxquels il faut ajouter environ 500 ouvriers à la forge de Rothau.

La Révolution entraîna la ruine de l’entreprise, déjà fortement affaiblie par les déplacements des armées révolutionnaires. Elle fut reprise en main à partir de 1795 par Jean-Albert-Frédéric qui vendit la forge de Rothau à Louis Champy, maître de forges à Framont et transforma l’entreprise en société anonyme. Après son décès en 1806, à l’âge de 33 ans, son épouse Amélie de Berckheim reprit le flambeau et réussit en 1827 à rembourser tous les actionnaires.

Les règles qui régissent cette production métallurgique s’apparentent à celles qui président au fonctionnement des mines d’argent. Elles relèvent du droit régalien et donnent lieu à un système de concessions à des entrepreneurs constitués en sociétés. Ainsi, à Etueffont, au milieu du XVIe siècle, on retrouve l’homme d’affaire Desle Deschamps, déjà actif à Plancher-les-Mines.

L’implication des autorités publiques constitue un autre thème d’études, en soulignant les interférences entre les fonctions administratives et la gestion de ces entreprises. Dans le dernier quart du XVIe siècle, par exemple, le bailli de Belfort Jean-Ulrich de Stadion est lui-même concessionnaire des mines, forge et tréfilerie de Sewen, une situation qui se retrouve, à une échelle plus large, lorsque les héritiers de Mazarin prennent pied dans les anciennes possessions autrichiennes, et qui s’incarne dans les lignages des Dietrich ou des Anthès.

La commercialisation des lingots de fer et des autres produits de la sidérurgie est, elle aussi, soumise à des contraintes réglementaires et à des monopoles, en vertu du droit régalien. La plupart des villes d’Alsace concentraient dans leurs entrepôts le commerce en gros du fer. En 1562, la Maison d’Autriche en interdit l’exportation hors de l’Alsace, au grand dam des habitants de Mulhouse. En général, la vente de fers s’accompagne du paiement d’une taxe au prorata du poids de la marchandise (1/2 florin par quintal à Colmar au début du XVIIe siècle), mais cette redevance peut être affermée dans des modalités variables. Le monopole peut être accordé à des communautés d’habitants, ce qui est le cas des villes impériales, mais également d’autres cités. Colmar établit ainsi, ou plutôt rétablit, en 1561, ce monopole qui était assez lucratif. Elle tirait alors ses fers de Schirmeck, d’Etueffont et d’Angeot. Dans ses Descriptions géologiques et minéralogiques de nos deux départements, l’auteur va même jusqu’à affirmer que dans le Haut‑Rhin « il n’est fait mention d’aucune exploitation sérieuse avant la seconde moitié du XVIIe siècle ». À la fin du XVIe siècle et dans le cours du XVIIe siècle, Colmar s’approvisionne à Neubourg, à Schirmeck, à Framont, à Rothau, à Fraize et même à Montbéliard et à Chagny, voire en Champagne et en Lorraine.

En 1787, cependant, le Conseil_souverain déboute la ville de Guebwiller de ses prétentions à vouloir exercer le monopole, en contestant une ancienne concession faite par le seigneur des lieux, le prince-abbé de Murbach. Hanauer affirme que l’administration française ne fut sans doute pas étrangère à sa suppression. À Rouffach, en 1784, on distingue différents types de fers, selon leur usage : staabeisen, kesseleisen, klopfeisen et gattereisen.

L’exemple de Molsheim est particulièrement bien documenté. Entre 1565 et 1583, le quincailler et droguiste Florentz Lempfrid est vraisemblablement le dépositaire d’un grossiste de Strasbourg. Au siècle suivant, en 1679, le débit du fer de la ville et du bailliage de Dachstein est affermé au marchand savoyard François Michon, puis à Pierre Koenig, également actif à Obernai, qui s’approvisionne aux forges de Framont et peut être suivi au moins jusqu’en 1722. Ultérieurement (1742‑1758), on rencontre un negociator ferraticus, Christoph Hofer, originaire du Tyrol, en parallèle avec un autre marchand de métaux, fer et plomb, Ignace-Pierre Koenig (actif de 1741 à 1774), qui se fournit notamment à Belfort.

Bibliographie

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DATTLER (Philippe), La métallurgie dans le Comté de Belfort (1659-1790), Belfort, 1980.

VOGT (Jean), « L’exploitation des gîtes de minerai de fer des plaines et collines du nord de Basse-Alsace par les Dietrich, leurs prédécesseurs et leurs concurrents », RA, 112, 1986, p. 223-254.

L’Ancienne métallurgie dans le département des Vosges (Images du patrimoine), Metz, 1988.

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VOGT (Jean), « L’éphémère métallurgie de Tieffenbach / Frohmuhl », Annuaire du Musée régional de l’Alsace Bossue, 2000, p. 23-26.

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MORTAL (Patrick), « La guerre et la métallurgie des frontières (XVIIe-XIXe siècles) », Les actes du CRESAT, no 7, 2010, p. 27-48.

Notices connexes

Artillerie

Arsenal

Ban_de_la_Roche (industries de métallurgie)

Industrie

Manufacture

Georges Bischoff, François Uberfill