Draperie, drapiers

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Grautucher, Lanifex, Lanifices, Tucher, Tuchmacher, Wollweber

Au sens large, la draperie peut être considérée comme l’ensemble des activités liées à la fabrication et à la vente de drap, tissu de laine.

Après la tonte des moutons et des agneaux, la fabrication du drap répond à un certain nombre d’opérations effectués par divers artisans, dont le battage de la laine (nettoyage de la laine brute par les batteurs de laine), le filage (transformation de la laine en fil par des fileuses essentiellement), le tissage (fabrication par les tisserands de pièces de drap selon des normes de qualité et de dimensions), le foulage (piétinement par les foulons du drap pour le rendre étanche, moelleux et résistant) et la tonte du drap (suppression par les tondeurs de drap des imperfections du tissage pour rendre sa surface égale). A cela s’ajoute la teinture de la laine par les teinturiers. Les pièces de drap étaient rouges, bleues, vertes, brunes ou noires. Les Grautucher sont les drapiers de laine « grise », soit écrue, d’une valeur moindre. Tous ces métiers, associés aux drapiers marchands, sont donc liés. Au sens étroit, la draperie est l’activité marchande du drap, produit fini.


La draperie à Strasbourg

L’histoire des drapiers est surtout connue à Strasbourg grâce à l’étude approfondie de G. Schmoller (1879), complétée sous l’aspect de leur ascension sociale et du pouvoir qu’ils détenaient au Conseil par M. Alioth (1988). Entre ces deux dates, H. Ammann a présenté la draperie dans un article consacré en particulier à l’exportation (1955).

À Strasbourg, en 1357, les batteurs de laine (Wollenschläger) obtiennent du Conseil l’autorisation de placer des métiers à tisser dans leur maison. Une partie des tisserands (Weber) s’agrègent alors aux batteurs de laine, qui obtiennent du Magistrat, en 1361, qu’il interdise aux chapeliers (Hutmacher) de produire du feutre à d’autres fins que la seule fabrication des chapeaux.

En 1381, un jugement du Magistrat confirme l’interdiction faite aux compagnons batteurs de laine – par les 5 représentants (Fünfmanne) des maîtres batteurs de laine et des drapiers – de fabriquer du drap pour leur propre usage ; toutefois, les compagnons fils ou gendres de maîtres strasbourgeois pourront acheter le métier au prix symbolique de 4 deniers, auquel cas ils échapperont à cette interdiction. (AMS CH 2209 ; UBS VI, n° 32 ; Alioth, p. 377-378). Le jugement indique clairement l’exclusion des compagnons batteurs de laine étrangers, et la titulature des représentants, die fünf manne der tuchere und der meistere wolleslaher antwerkes, qu’il s’agit de deux métiers différents regroupés dans la même corporation. Restent les tisserands, qui tissent sans être drapiers. Par un processus d’emprise sur le marché du drap, un certain nombre de batteurs de laine se sont transformés en drapiers (Tucher), en achetant aux tisserands du drap qu’ils revendent avec profit. À cet effet, ils disposent de courtiers (Unterkäufer). Une décision du Magistrat de 1383 les autorise à en avoir 13, alors que les tisserands n’en ont aucun.

En 1374, 23 batteurs de laine avaient acheté la maison (zu dem Rottenmanne) pour en faire leur poêle. Un second poêle fonctionnera à partir 1395 au moins, dans lequel se réunissent les drapiers, le premier servant de lieu de rencontre aux batteurs de laine qui n’ont pas suivi le mouvement, continuent de battre la laine et vivent chichement (Alioth, p. 377).

Les drapiers, dont la dénomination apparaît dans l’appellation de la corporation, assoient leur présence au Conseil. Les listes des membres mentionnent les drapiers, et non plus les batteurs de laine. Ainsi,  entre 1349 et 1400, les Heilmann participent au Conseil pendant 16 ans (et sont 4 fois Ammeister), les Voltze, les Bliweger et les von Wangen pendant 6 ans.

Les drapiers produisent pour un marché en pleine expansion. En 1395, ils affirment que leurs compagnons sont deux fois plus nombreux que ceux des tisserands (AMS CH 2605) qui sont cantonnés dans un travail salarié, n’ont plus le droit de produire pour le marché et apparaissent comme les parents pauvres de la fabrication du drap (Alioth, p. 379 ; Schmoller, p. 50, n° 28, § 15). Le dénombrement opéré en 1444 par la ville fait apparaître que les drapiers sont au nombre de 101 sur 4 315 gens de métier (AMS, AA 195).

En 1559, les drapiers obtiennent des XV que les chapeliers n’aient le droit de battre et teindre que la laine nécessaire à la fabrication des chapeaux, ce qui conforte un peu plus leur monopole (Schmoller, p. 217, n° 89). Cette décision est une reprise de l’interdiction de 1357, mal ou peu suivie. Par ailleurs, si les drapiers mettent la main sur un drap ne répondant pas aux dimensions standardisées, ils en réfèrent auStettmeister qui, assisté des représentants des drapiers, condamne le délinquant (Alioth, p. 383), quel qu’il soit, car des métiers à tisser continuent probablement d’être utilisés dans les maisons à des fins domestiques, notamment par des tisserandes, qui constituent une concurrence. Les drapiers disposent donc également du monopole du contrôle de la qualité.

Le foulage du drap, qui se faisait initialement par les pieds, bénéficie progressivement de la mécanique de moulins à foulon (Walkmühle). Ce sont en partie des familles de drapiers, comme les Heilmann, les Voltze, les Bliweger et les von Wangen qui possèdent ou exploitent ces moulins (qui peuvent aussi être à grain, à tan).

L’histoire des drapiers est liée à celle des batteurs de laine, dont ils sont issus, des tisserands et des chapeliers. En moins d’un siècle, ils connaissent une ascension par le biais d’une expansion et d’un « écrasement » de ces métiers, qui profite à quelques grandes familles au rôle politique affirmé. Elles ont su asseoir leur monopole, investir des capitaux et prendre des risques pour conquérir le marché du drap.

Au sujet de l’analyse de M. Alioth, qui affirme (comme R. Oberlé) que les drapiers sont issus des batteurs de laine, on peut se poser la question de savoir comment ces hommes modestes, à la formation très courte (6 semaines), ont pu se transformer progressivement en négociants. Le fait que le terme « drapiers » n’apparaisse que tardivement est peut-être simplement une mise au point, une rectification.

Il convient aussi de faire la différence entre les drapiers vendant du drap au détail dans leur échoppe, appelés Gewandschneider, des drapiers faisant grand commerce de drap à l’import et à l’export, détachés de la production locale. Les sources n’établissent pas cette différence, en n’utilisant quasiment pas le terme Gewandschneider.

La fabrication d’un drap de laine écru, noir ou blanc, solide, peu raffiné et bon marché, est une activité bien implantée à Strasbourg durant tout le Moyen Âge, sans pour autant atteindre la place qu’elle occupait en Angleterre, dans les Flandres, en Picardie ou en Champagne, où se produisait un drap d’excellente qualité. La production de drap à Strasbourg n’a jamais dominé la vie économique de la ville. À la fin du XVe siècle, Strasbourg produisait quelque deux mille pièces de drap par an, de 1,08 m de large sur 32,40 m de long, sans compter la production domestique. A titre de comparaison, les grandes villes drapantes en produisaient quelque 10 000. Cependant, la fabrication du drap ne se cantonnait pas à Strasbourg. Une série de villes avoisinantes produisaient aussi du tissu de laine, comme Haguenau (dès 1343). De multiples sources attestent cette activité, qui avait donné lieu à des ententes. Ainsi, en 1356, les tisserands de Strasbourg, de Haguenau et de Saverne concluent un contrat, qui devait aussi concerner les cités plus petites et la campagne qui ne disposaient pas d’un métier organisé. En 1390, les tisserands d’Obernai adhèrent aux accords liant les tisserands de lin et de laine de Strasbourg, de Haguenau et de Saverne (UBS, VI, n° 588). En 1410, les drapiers de Strasbourg interdisent la production de drap non réglementaire, interdiction s’appliquant à Haguenau, Saverne, Pfaffenhoffen, Wissembourg et Sarrebourg. En 1428, les tisserands de laine de Haguenau se plaignent du contrôle du drap par Strasbourg. En 1437, le Tucherbuch de Strasbourg montre que les autorités strasbourgeoises contrôlent le drap produit à Haguenau, Saverne et Pfaffenhoffen et y apposent une marque de fabrique. La Kaufhausordnung (règlement municipal) strasbourgeoise de 1447 indique les variétés de drap produites à Haguenau, Saverne, Pfaffenhoffen et à la campagne, soit du drap blanc et du berwer (comme à Berne). Un règlement des courtiers de la fin du XVe siècle cite le drap de Haguenau, Pfaffenhoffen, Saverne et Colmar et celui fabriqué à la campagne. L’ensemble des contrats et règlements indique ainsi qu’en Basse-Alsace toute une série de villes était partie prenante à la fabrication du drap et qu’elles formaient un réseau qui s’étendait jusqu’en Lorraine (Sarrebourg), campagne comprise, de sorte qu’on peut parler d’une véritable aire drapante.


La draperie dans d’autres villes alsaciennes

À Haguenau, ville où, depuis 1331, les 24 corporations ont part au pouvoir municipal, la draperie constitue l’activité principale, en particulier grâce à l’exportation. Deux corporations distinctes apparaissent, celle des tisserands et celle des drapiers. Au départ, les drapiers étaient des tisserands de lin qui ne devaient pas tisser la laine. Les batteurs de laine leur étaient attachés. En 1467, les deux corporations, tisserands de lin et ceux de laine, représentent 12 % de la milice urbaine de la ville, soit deux fois plus qu’à Strasbourg. La draperie commence à décliner avant la fin du XVIe siècle. Du drap « de Haguenau » est fabriqué à Berne en 1368, ce qui atteste la bonne réputation du produit.

À Saverne, la draperie semble avoir joué un rôle encore plus conséquent. Au début du XVe siècle, la corporation des drapiers était l’une des sept corporations et l’une des trois qui demeurent en 1509. Là aussi, le métier des tisserands était distinct de celui des drapiers. Des querelles entre les deux métiers avaient conduit à leur séparation, les drapiers s’inspirant du règlement des drapiers strasbourgeois pour l’élaboration du leur.

La draperie à Obernai est évoquée par le biais des accords liant la ville à Strasbourg, Haguenau et Saverne à partir de 1390, comme mentionné, les sources de la ville indiquant que la draperie avait joué un rôle important dans son économie. Un règlement de 1391 atteste que le drap était produit depuis longtemps et devait l’être selon les modalités de Haguenau. Un autre règlement de 1424 mentionne le tissage de drap écru et blanc s’effectuant à la campagne. Le drap d’Ypres étant signalé à titre de modèle, on peut estimer que des efforts ont été faits pour améliorer la qualité du drap. D’autres règlements datant du XVIe siècle indiquent la pérennité de l’activité.

L’essor de Pfaffenhoffen au XVIe siècle doit beaucoup à la draperie qui n’est évoquée que dans les sources strasbourgeoises. À Wissembourg, au contraire, cette activité est prégnante beaucoup plus précocement. Les lanifices sont évoqués dès 1265 dans un règlement municipal général des métiers, qui interdit l’utilisation d’une « mauvaise » laine. En 1298, un règlement des drapiers de Spire indique la fabrication d’un drap « de Wissembourg », ce qui laisse à penser qu’il était de bonne réputation. La draperie est évoquée dans les sources strasbourgeoises en 1410, année du refus de Wissembourg de voir son drap estampillé de la marque de Strasbourg.

À Mulhouse, les drapiers d’Ancien Régime faisaient partie de la corporation des tailleurs qui comprenait en outre les marchands, les tisserands de laine, ceux de lin, les tondeurs de drap, les tailleurs, les tricoteurs de bas et de chausses, les passementiers, les couturières et d’autres métiers non apparentés au travail du fil. Une halle aux draps, qui se trouvait au cimetière, est citée en 1266. La corporation fonctionnait selon les critères habituels de l’artisanat : après l’apprentissage, le compagnonnage durait trois ans, le candidat à la maîtrise devait présenter un chef-d’oeuvre, la réception comme maître était soumise au versement de l’Einung (taxe d’adhésion, Zunftrecht), ainsi qu’à celui du droit au poêle. Les fils de maître versaient un montant minoré de moitié, les membres d’honneur (Zunftmeister ou conseillers) ne versaient rien. Tout candidat devait posséder une hallebarde et une épée (plus tard un mousquet), prêter le serment d’obéissance au règlement du métier, s’obliger à monter la garde des murs et participer au service d’incendie. Ces dispositions, avec quelques variantes, valent pour l’ensemble des corporations de drapiers d’Alsace.

À Colmar, les drapiers faisaient partie de la corporation Zum Adler (À l’Aigle), qui comprenait en outre les tisserands de lin, les pelletiers, les chapeliers, les cordiers, les teinturiers, les blanchisseurs et les bonnetiers. Elle est attestée depuis 1356, mais est certainement plus ancienne, une halle aux draps est citée en effet en 1226 et 1294. En 1446, le métier demande à Haguenau de lui transmettre son règlement drapier, le considérant sans doute comme un modèle. Les drapiers colmariens, Grautucher, produisaient un drap bas de gamme bon marché, écru, blanc ou brun, mais solide. Une partie de la production était exportée à Mulhouse, dans le Sundgau, à Bâle, à Fribourg-en-Brisgau, mais cette diffusion n’atteignait pas le niveau strasbourgeois.

Une halle aux draps est mentionnée dans d’autres villes, comme à Rhinau ou à Ribeauvillé.

L’ensemble des sources provenant des villes citées indique la forte présence de la draperie. Les conventions entre les villes, les positions vis-à-vis des compagnons, la normalisation des variétés de drap, le scellement de la production selon les villes attestent une activité bien organisée. Strasbourg semble en avoir été le pivot, les possibilités de vente y étant les meilleures.


L’exportation

Le drap des villes drapantes alsaciennes connaît une diffusion importante par le biais de l’exportation. Vers 1200, le Stadtrecht strasbourgeois comprend des prescriptions relatives au contrôle de la fabrication du drap, qui était exporté dès le XIIIe siècle vers l’Ouest, les foires de Champagne et l’Italie. Mais la première aire d’exportation est la Haute-Alsace. En 1456, les tarifs douaniers de Colmar nomment le drap blanc de Strasbourg, puis en 1533, celui de Strasbourg et de Haguenau. Le tarif de péage d’Ottmarsheim, situé sur la route entre Colmar et Bâle, mentionne aussi les tarifs pour ces draps. Bâle atteste très tôt la présence du drap alsacien (celui de Strasbourg, Haguenau et Saverne), qui était revendu à Zurich, Soleure, Berne, Lucerne, Baden, Zurzach, Schaffhouse, Constance, Lausanne, Genève ou Héricourt, drap acheté en partie lors des foires strasbourgeoises. À l’époque des guerres de Bourgogne, Bâle habillait ses soldats de drap alsacien, blanc, écru et bon marché, et l’évêque était un client régulier. Le drap était souvent utilisé pour les doublures des vêtements. Fribourg-en-Brisgau est également un centre d’achat et de redistribution du drap strasbourgeois, bien qu’elle produise elle-même un drap de qualité similaire. Lors des foires de Genève, les Fribourgeois vendent, à côté de leur propre production, du drap de Strasbourg, qui était redistribué dans la région genevoise et au-delà, par la vallée du Rhône, vers la Méditerranée et, par Marseille, vers le monde musulman, soit l’Égypte, la Syrie ou Constantinople. L’Italie offre aussi des débouchés conséquents, en particulier les villes de Milan, Venise, Vérone, Florence et Crémone. Le drap alsacien est aussi exporté vers l’Allemagne, où il est mentionné à Ratisbonne ou à Francfort-sur-le-Main, ou encore en Forêt-Noire, où il est acheté, par exemple, par les moines de l’abbaye de Saint-Blaise qui en font leur habit.

La draperie alsacienne, activité présente dès le XIIIe siècle, connaît donc une exportation tant de proximité qu’au lointain, bien qu’elle soit modeste au regard des grandes régions drapantes. La production de drap écru ou blanc, qui existe dans bien d’autres lieux, ne relève pas du luxe, mais correspond à une demande en tissu solide et bon marché, nécessaire à la fabrication de vêtements courants ou de doublures. La ville de Strasbourg était au centre de la diffusion du drap, favorisée en cela par ses marchés. Le drap était acheté en grandes quantités et revendu sur d’autres foires de renom.


Bibliographie

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Notices connexes

Artisanat

Batteurs de laine

Chef-d’oeuvre

Commerce

Compagnon de métier

Confrérie des bergers

Confrérie de métier

Tisserands

Monique Debus Kehr