Compagnon de métier

De DHIALSACE
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valet, varlet, ouvrier, Knecht, Kneht, Lohnknecht, Geselle

Le compagnon de métier est un jeune homme qui a terminé son apprentissage et qui poursuit sa formation afin de parvenir à la maîtrise dans l’artisanat. Son statut, fortement réglementé, est donc un statut intermédiaire entre celui d’apprenti et celui de maître, conformément à la hiérarchie professionnelle caractérisant les métiers depuis des temps anciens.

A la fin de son apprentissage (une à plusieurs années), le compagnon est reçu rituellement dans son métier au cours d’une cérémonie appelée Lossprechung. Il prête alors serment de se soumettre au règlement du métier ; à cette occasion, il offre des libations. Ses aînés lui indiquent les us et coutumes du métier, lui transmettent un salut, voire un « mot de passe » ou/et une gestuelle particulière. Il devra aussi, dans certains métiers, porter un costume typique. Ces signes lui permettent d’être reconnu par ses pairs, surtout lors de ses déplacements « à l’étranger ». La formation comprend en effet un temps de voyage obligatoire (wandern), dont la durée varie selon le métier. Le compagnon peut ainsi effectuer des pérégrinations qui l’éloignent de centaines de kilomètres de son lieu d’origine. Ces distances peuvent être calculées grâce à l’onomastique, puisque, en règle générale, le nom du compagnon comporte un toponyme (Hans Unger von Ofen, soit Jean le Hongrois de Budapest). Certaines villes réputées pour un métier (la pelleterie à Strasbourg, par exemple) attirent de nombreux compagnons venus de tout l’Empire. Certains métiers, appelés geschenkte Handwerke, donnent droit au compagnon itinérant à un engagement et à l’hébergement (dans une auberge tenue par une « mère ») dans toute l’aire germanique. Si aucun atelier dans une ville étrangère ne peut l’engager faute de travail, il touche quelques subsides lui permettant de poursuivre sa route.

Le compagnon vit sous le toit de son maître – il fait partie de son foyer fiscal –, il y dort et y prend ses repas, mais peut aussi prendre ces derniers au poêle de son métier ou de sa corporation, auquel il verse une cotisation. Un maître est responsable de son compagnon quant à son travail et à ses moeurs, prenant en quelque sorte le relais de l’autorité du père. Ainsi, le compagnon n’a pas le droit de découcher, sous peine d’une amende. Il est en principe célibataire et apprécie fort la fréquentation des étuves (qui sont aussi, dans bien des cas, des maisons de tolérance). Les compagnons demandent, à partir du XIIIe siècle, une demi-journée ou une journée complète pour s’y rendre, journée appelée blauer Montag, exigence à laquelle certains métiers accéderont contre, parfois, une baisse du salaire.

Le compagnon est un salarié, dont le salaire, dans le meilleur des cas, augmente au fur et à mesure qu’avance sa formation. Son maître déduit de sa rétribution les frais d’hébergement, les repas pouvant en constituer jusqu’au tiers (il en est ainsi dans la construction, métier dans lequel le compagnon a droit à trois repas en été, plus un goûter, et deux en hiver). Le salaire est théoriquement protégé par la loi ; en cas de décès du maître, l’officier chargé de dresser l’inventaire des biens du défunt remet au compagnon ce qui lui est dû. Ce salaire est versé au compagnon à la fin de son engagement, afin de lui éviter la tentation de rompre son contrat de travail. Parfois, ses affaires sont mises sous clé par son maître pour la même raison. Le salaire est versé sous forme d’argent, mais aussi en nature (drap destiné aux vêtements, manteau usagé, etc.). Ce salaire suffit tout juste à vivre et place le compagnon dans la couche sociale la plus basse, d’autant plus qu’il n’acquiert qu’exceptionnellement le droit de bourgeoisie (par manque de moyens), n’a pas le droit de vote lors des décisions prises par son métier, a un patrimoine réduit ou nul, dépend économiquement de son maître, est sous-locataire, ne jouit pas de la considération sociale, et est soumis à des restrictions vestimentaires (Kleiderordnungen) et festives. Cette image désavantageuse est à nuancer si l’on considère qu’il bénéficie d’une formation réglée destinée à le faire accéder au statut de maître, ce qui n’est pas le cas des domestiques ou d’autres manoeuvres, comme les ouvriers agricoles, et souvent les femmes, actives dans de nombreuses professions.

La durée du compagnonnage est variable selon la difficulté du métier. Ainsi, les tisserands deviennent maîtres au bout d’un an, les orfèvres au bout de sept ans. Les temps d’engagement sont divers : une semaine, quinze jours, un à six mois, les contrats de six mois étant souvent conclus à la fin du mois de juin (fête de saint Jean-Baptiste) ou à Noël. Entre un maître et un compagnon, les causes de mésentente sont nombreuses, mais portent essentiellement sur le salaire ou d’autres conditions de travail. Un maître peut rompre sans formalités un contrat, mais en cas de rupture unilatérale par le compagnon, celui-ci perd le salaire qui lui revient, est poursuivi en justice et ne peut, en principe, s’engager ailleurs. Tout maître doit vérifier, au moment de l’engagement d’un compagnon, qu’il a quitté le maître précédent en bonne et due forme.

A la fin de sa formation, une fois son voyage et son chef-d’oeuvre effectués, et à condition que d’autres obligations, comme un temps de résidence dans la même ville (Muthzeit), soient remplies, le compagnon accède au statut de maître. Il peut alors travailler de façon indépendante après avoir versé la taxe d’adhésion à la corporation (Einung) et acquis le droit de bourgeoisie. Ces formalités sont facilitées si le compagnon épouse la veuve ou la fille d’un artisan. Un compagnon n’ayant pas souscrit à toutes les conditions demeure compagnon, ouvrier, à vie, se marie et habite généralement les faubourgs, quartiers pauvres des villes.

Les compagnons, dans bien des métiers, créent une confrérie de piété et d’assistance à eux seuls réservée (parfois ouverte aux apprentis, aux maîtres et aux femmes) à laquelle l’adhésion est obligatoire. Ils versent droit d’entrée et cotisations trimestrielles qui engloutissent une part importante du salaire. Agréées par les autorités corporatives et/ou municipales, les confréries disposent de statuts et règlements (les premiers, mis par écrit, des pelletiers de Strasbourg et des tisserands de Haguenau, datent de 1404), dont l’observation est contraignante non seulement individuellement – les contrevenants s’exposant à des amendes, prévues pour quantité de fautes ou délits, ou à l’éviction – mais encore collectivement, les autorités se ménageant dans les statuts une clause de réserve qui leur permet de les dissoudre. Cette situation remet alors totalement les compagnons sous la coupe de leur métier et/ou corporation, la confrérie représentant un espace revendiqué de liberté et d’autonomie que les autorités redoutent (notamment pour la fomentation de troubles), tout en acceptant cette organisation, parce qu’elle les décharge d’une part de leurs responsabilités (en particulier au niveau de l’assistance). Les confréries étant placées sous la houlette du clergé, elles sont aussi censées garantir la moralité et les pratiques religieuses des compagnons.

L’historiographie de la seconde moitié du XIXe siècle donne des compagnons une image peu amène, mettant en avant les troubles qu’ils ont créés dans le monde du travail et leur joie de vivre quelque peu tapageuse. Les municipalités promulguent ainsi des interdictions portant sur l’élection d’un « roi » ou autre personnage au moment de Noël ou du carnaval, prohibent les défilés donnant lieu à des bagarres entre compagnons de métiers différents et les sorties nocturnes, au cours desquelles « ils renversent charrettes et tonneaux » et « empêchent les braves gens de dormir ». Ce sont surtout les actions collectives qui sèment la panique chez les autorités. Les compagnons, à d’innombrables reprises, ont en effet jeté l’interdit sur un maître ou tous les maîtres d’un métier, d’une ville, voire d’une région, empêchant tout compagnon de travailler pour lui (pour eux). Ces boycotts désorganisent la production et le marché, appellent une réponse répressive des autorités et se soldent par un contrôle accru des compagnons, en particulier par des règlements supralocaux, comme la rheinische Knechteordnung de 1436, et des serments supplémentaires d’obéissance. Des règlements maintes fois réitérés leur interdisent de former des ligues et de fomenter des troubles contre leurs maîtres.

A plusieurs reprises aussi, ils quittent une ville en bloc, faisant basculer l’ordre établi ainsi que la paix sociale, et mettant en péril un segment de l’économie. Les revendications touchent souvent à l’honneur, et ils n’hésitent pas à faire appel aux tribunaux ou aux autorités pour le maintien de coutumes anciennes dont ils se voient lésés (par exemple, les pelletiers de Strasbourg, 1470, ou les boulangers de Colmar, 1495-1505). Les documents qu’ils rédigent témoignent de leur capacité à comprendre le droit et à s’exprimer selon les règles épistolaires en vigueur. On constate aussi que, contrairement aux écrits des autorités dans lesquels ils apparaissent sous le terme de Knechte, ils privilégient celui de Gesellen, qui révèle leur sens de la dignité et d’appartenance à une communauté, Gesellschaft. Ils forment en effet de vastes réseaux, informels ou non, dont les ramifications se tissent lors de leurs déplacements, dus à leur statut commun, leur présence dans un même atelier et leurs confréries. Ces réseaux leur permettent d’échanger des renseignements sur le marché du travail et de tenir bon lors de revendications communes face aux pressions des autorités. Ils sont aussi capables de mettre sur pied des organisations à une échelle régionale, par le biais desquelles ils envisagent de se soustraire à la main mise de leur corporation, organisme de tutelle dont ils dépendent. Ces tentatives sont réprimées par les autorités, comme cela a été le cas du mouvement des cordonniers du Rhin supérieur de 1407.

La situation des compagnons, vue sous un angle diachronique entre le XIVe siècle (présence de sources) et la suppression des corporations (loi Le Chapelier de 1791) n’est pas uniforme. Elle s’améliore lors de périodes démographiquement creuses (par exemple, après la peste de 1348 jusqu’au début du XVe siècle), lorsque la main-d’oeuvre est recherchée. Les compagnons sont alors en position de force pour réclamer de meilleures conditions de travail, en particulier des salaires plus élevés, revendications relayées par les ligues informelles ou structurées qu’ils créent. Même si leur condition connaît ensuite un nivellement, ils ont pris l’habitude de la contestation, comme cela apparaît dans les conflits individuels ou collectifs et la réponse qu’y apportent les autorités ; la rheinische Knechteordnung de 1436 (et ses versions successives), les multiples règlements du XVe et du XVIe siècle leur interdisant de s’élever contre leur maître et les poursuites judiciaires en cas d’abandon du travail en sont des éléments probants. La situation est tendue aussi à cause du phénomène appelé « fermeture des métiers », à partir de la seconde moitié du XVe siècle, dont la cause est le malthusianisme professionnel initié par les maîtres. Réduction du nombre de compagnons par atelier, exigence d’un équipement militaire, allongement de la durée du voyage et du temps de résidence dans une même ville, production d’un chef-d’oeuvre coûteux et augmentation du montant de l’adhésion à la corporation sont autant de facteurs rendant difficile l’accès au statut de maître. Les compagnons doivent alors s’adapter à un marché du travail qui ne peut les absorber tous, en restant ouvriers à vie, en s’exilant au loin ou en pratiquant des activités annexes (dans l’agriculture ou la construction, par exemple). Cette situation perdure au XVIe siècle, au cours duquel les conditions salariales et la hausse du prix des denrées placent les compagnons dans une situation encore plus difficile. Ils sont nombreux à ne pouvoir surmonter les pics de cherté et viennent grossir les rangs des indigents que les villes doivent nourrir en vertu d’une politique d’assistance, et qu’elles considèrent comme dangereux pour la paix publique et leurs possibilités économiques. La situation démographique, aussi, charrie un quota « d’étrangers » et d’habitants en surnombre (venus pour beaucoup des campagnes) considérés comme des marginaux indésirables. A la fin de ce siècle, les corporations ont un comportement de plus en plus rigide à l’encontre des compagnons, en durcissant encore les conditions d’accès à la maîtrise, alors que les fils de maître sont privilégiés. Il semble aussi que la « liberté d’expression » ne soit guère tolérée, comme l’atteste la perte de son emploi par un compagnon pelletier de Strasbourg, en 1579, pour avoir chanté une chanson satirique (Schmachliedlein) contre les maîtres de sa corporation (Kintz ; AMS 1R 52, f° 111). Les villes ayant de surcroît augmenté le coût du droit de bourgeoisie, de nombreux compagnons saisissent l’occasion d’un mariage avec une veuve ou une fille d’artisan ; ils bénéficient ainsi de ce droit gratuitement et reprennent à bon compte l’exploitation de l’atelier d’un maître (et bénéficient parfois des biens du défunt en usufruit, comme Augustin Güntzer, compagnon potier d’étain alsacien en 1623). Dans la première moitié du XVIIe siècle, la guerre de Trente Ans désorganise le tissu économique ; les corporations, cependant, continuent de fonctionner, les compagnons effectuent leur voyage et présentent leur chef-d’oeuvre, bien que certains d’entre eux s’enrôlent dans l’une ou l’autre armée partie au conflit. Il n’y a rien de bien particulier à signaler au cours du XVIIIe siècle.

Les compagnons du devoir sont des jeunes gens attirés par les valeurs liées à un travail manuel de qualité, un apprentissage approfondi, l’épanouissement professionnel, la vie communautaire et des déplacements pendant leur temps de formation. Ils sont hébergés dans des maisons d’accueil tenues par une « mère » et ont un responsable appelé prévôt. A la fin de leur formation, ils présentent un chef-d’oeuvre, dont la réussite leur assure le titre de maître et leur permet ensuite de transmettre savoir et idéaux. Ils font ainsi partie d’un mouvement qui s’est affirmé et structuré progressivement à partir du XIIIe siècle face au monopole de formation des corporations d’Ancien Régime. Les compagnons entendaient s’y soustraire et l’appartenance au compagnonnage les contraignait à une semi-clandestinité. Ce compagnonnage (terme du XIXe siècle, on parlait auparavant de « devoir ») a créé son propre réseau de mobilité et de sociabilité, une identité et une fraternité originales, des rites de passage quasi secrets. Son origine légendaire remonte aux temps de la construction du temple de Salomon sous la direction de l’architecte Hiram. Avec deux autres personnages, Maître Jacques, expert dans la taille de la pierre, et Maître Soubise, responsable des charpentiers, Hiram aurait ainsi donné naissance « à un ordre de bâtisseurs, une élite d’hommes de métier à la recherche de l’excellence » (Icher). Au Moyen Age, le corpus légendaire s’accroît du pèlerinage à la Sainte-Beaume, lieu de sépulture de Marie-Madeleine et de Maître Jacques. La construction des cathédrales est alors le pivot du compagnonnage. Les archives ne sont guère documentées avant le XVIIIe siècle (si ce n’est, dans le royaume de France, les ordonnances royales contre le compagnonnage, des procès-verbaux judiciaires contre les récalcitrants et des condamnations de l’Église, opposée à ses rites). Au XVIIIe siècle, les diverses factions du compagnonnage, dues en particulier à la division entre compagnons catholiques et protestants, mais aussi à l’observation de rites différents, s’affrontent, tout en défendant les mêmes valeurs. La loi Le Chapelier (14 juin 1791) interdit le compagnonnage en tant qu’association ouvrière. La période révolutionnaire voit la création du « devoir de liberté » (1804) et la résurgence d’autres « devoirs », qui conduisent à l’apogée du compagnonnage, alors même que perdurent les rivalités, notamment politiques. Le mouvement décline dans la seconde moitié du XIXe siècle en raison de l’industrialisation, pour retrouver force et vigueur, en particulier au niveau européen, après la Seconde Guerre mondiale. En Alsace, le compagnonnage est une friche historique qu’il serait judicieux de meubler.

 

Bibliographie

WISSELL (Rudolf), Des alten Handwerks Recht und Gewohnheit, I, Berlin, 1929.

ZIMMERMANN (Jean-Robert), Les compagnons de métiers à Strasbourg du début du XIVe siècle à la veille de la Réforme, Strasbourg, 1971.

KINTZ (Jean-Pierre), La société strasbourgeoise, du milieu du XVIe siècle à la fin de la guerre de Trente Ans : 1560-1650 : essai d’histoire démographique, économique et sociale, Strasbourg, 1984, p. 479.

SCHULZ (Knut), Handwerksgesellen und Lohnarbeiter. Untersuchungen zur oberrheinischen und oberdeutschen Stadtgeschichte des 14. bis 17. Jahrhunderts, Sigmaringen, 1985.

DEBUS KEHR (Monique), Travailler, prier, se révolter. Les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir. Rhin supérieur — XVe siècle, Strasbourg, 2006.

GÜNTZER (Augustin),L’histoire de toute ma vie. Autobiographie d’un potier d’étain calviniste du XVIIe siècle. Traduction de l’allemand par Monique Debus Kehr. Préface de Jacques Revel, Paris, 2010.

ICHER (François), Les compagnons du tour de France, Paris, 2010.

 

Notices connexes

Artisanat

Blauer_Montag

Chef-d’oeuvre

Confrérie de métier

Corporation

Monique Debus Kehr