Fief

De DHIALSACE
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Lehen

Au sens générique, issu du francique fehu, correspondant à l’allemand Vieh, bétail, expression de la richesse (dont l’écho se retrouverait dans l’alsacien vehmassig, considérable), le fief est l’élément réel du contrat qui lie un seigneur et son vassal.

Le mot lehen est l’équivalent du latin feudum, qui supplante l’ancien beneficium (toujours en usage au XIIe siècle), mais il peut aussi désigner de simples tenures données à bail à des roturiers : si celles-ci acquittent un cens, ce n’est pas le cas du fief, qui se caractérise par un service militaire, et non une redevance.

Sa consistance et sa nature sont variables, puisqu’il peut aussi bien s’appliquer à un vaste territoire et aux droits qui s’y rapportent, à des seigneuries, des châteaux ou d’autres constructions, qu’à des revenus de toutes sortes, à des prérogatives diverses ou des parcelles d’autorité. Sa finalité première est l’entretien du vassal, mais il n’est pas facile de dire ce que cela représente : à l’époque carolingienne, un bénéfice d’une douzaine de manses (soit 120-180 hectares) pouvait assurer le service d’un combattant à cheval. Les vassaux étaient chasés (casati), dotés d’un logement (casa) et des moyens de subsistance suffisants : l’usage se retrouve indirectement dans le terme d’un chesal (équivalent roman de Hofstatt) utilisé dans la région de Belfort.

On distingue les fiefs actifs et les fiefs passifs, selon qu’ils sont donnés ou reçus. Ainsi, le comté de Ferrette est un fief actif de l’évêque de Bâle et un fief passif du roi de France, puisque ce dernier est – théoriquement – son vassal.

Investiture

Le contrat féodo-vassalique entre en vigueur lors de la cérémonie de l’hommage, lorsqu’il y a création d’un fief à partir d’un alleu (oblation ou démembrement du domaine du suzerain), ou lorsqu’il y a remise en jeu d’un fief ayant fait retour au seigneur – pour cause de déshérence (Otto d’Ochsenstein recevant du roi Rodolphe Ier ce que détenait de son vivant le comte Emich de Linange en 1290) ou de commise –. Il est réactivé chaque fois qu’il y a succession d’un côté ou de l’autre, dans un délai théorique d’un an. À l’arrivée d’un nouveau seigneur – en cas de succession héréditaire, ou à la suite d’un traité –, les vassaux de son prédécesseur sont convoqués à sa cour et sont « revêtus » ou vêtus de leurs fiefs. La procédure associe le rite – l’homagium – proprement dit et le serment par lequel le vassal promet d’être fidèle, disponible et obéissant (getreu, gewartig, gehorsam), de pourvoir au bien du seigneur et d’en détourner tout dommage, de conserver le fief en le tenant en honneur et en ne le laissant pas péricliter. La formule se retrouve dans la seconde moitié du XIVe siècle dans le livre des fiefs de Murbach et dans la plupart des registres analogues.

Compte tenu de l’éloignement des uns et des autres, les inféodations collectives sont relativement rares. Le 25 janvier 1361, le duc Rodolphe IV de Habsbourg et son frère Frédéric rassemblent leurs vassaux des pays antérieurs à Zofingen pour procéder à la remise des fiefs. Celehentag s’accompagne de joutes trois jours durant. Il permet de solidariser la noblesse autrichienne du Rhin supérieur et, dans le cas précis, de conforter la position de l’aîné de la Maison d’Autriche, qui avait succédé à Albert II en 1358, mais devait compter avec ses frères cadets. En l’absence du seigneur, l’investiture peut être faite par un de ses officiers ; c’est le cas de l’unterlandvogt de Haguenau, pour les fiefs impériaux, ou de commissaires dépêchés à Ensisheim, mais elle doit être validée lors de sa venue ou, éventuellement, en se rendant à sa résidence : ainsi, de nombreux fiefs sont renouvelés à Innsbruck, à l’occasion d’une visite à l’archiduc. Le 31 décembre 1473, le passage de Charles le Téméraire dans sa nouvelle province rhénane se traduit par de telles solennités. À l’échelle locale, principauté de Murbach, seigneuries (ultérieurement appelées improprement, « comtés ») de Ribeaupierre ou de Lichtenberg : la scène a des proportions plus modestes, mais s’effectue toujours en présence du seigneur et d’autres vassaux. Le paiement d’une taxe (droit de relief) peut être exigé par le seigneur, notamment si la succession se fait en ligne indirecte. Si le vassal ne respecte pas le délai prescrit, le seigneur garde pour lui les revenus de l’année écoulée, puis procède au séquestre du fief, mais il n’est pas certain que cette disposition du code féodal bâlois soit vraiment appliquée.

À partir du XIIe siècle, mais en Alsace plutôt au XIVe et au XVe siècle, l’écrit vient relayer la mémoire orale : la seigneur remet une lettre d’investiture à son vassal (lehenbrief) et celui-ci lui réplique par un aveu de fief ou une lettre réversale (appelée revers). L’un des plus anciens exemples alsaciens est celui d’Anselme de Ribeaupierre à l’égard de l’abbé de Murbach, en 1220. Au XVe siècle, tous les actes sont consignés par les deux partenaires et s’accumulent dans les chartriers. Il est donc possible d’étudier la dévolution du fief et, partant, de retrouver la généalogie des familles concernées. Pour des raisons de commodité, un fief peut être conféré par procuration par un tiers (gewalthaber, 1479) ou, plus souvent encore, lorsqu’il s’agit d’une indivision, reçu par un des vassaux concernés, le porteur de fief ou lehenträger, si possible le plus ancien ou le plus âgé du lignage (ce que rappelle encore l’évêque de Strasbourg en 1660).

Dénombrements de fiefs

Les lehenbriefe rappellent les circonstances d’inféodation du fief et en donnent une description plus ou moins détaillée. Chaque élément fait l’objet d’une mention, parfois très générale (un ban), parfois très ponctuelle. Ainsi, en 1290, le comte Thibaut de Ferrette reconnaît avoir reçu de Wilhelm Stoer deux chevaux d’une valeur de 58 marcs – une somme très importante – et lui accorde le fief (zu rechtem lehen) d’une rente annuelle de 19 livres sur la taille du village d’Uffholtz, sans préciser les services requis de son vassal. Sept chevaliers et six écuyers sont les témoins de l’acte. Le 22 janvier 1500, un lointain descendant, Dionysius Stoer, donne réversales au roi Maximilien Ier de ce même fief en qualité de porteur de son frère Frantz et de ses cousins Martin et Diebold. Dans l’intervalle, en 1324, la Maison d’Autriche avait succédé aux comtes de Ferrette et le fief lui-même avait, semble-t-il, passé dans la mouvance de l’abbaye de Murbach, qui prétendait en être restée suzeraine. Le revers de 1500 compliquait encore la situation en ajoutant, à la suite de la rente de 19 livres, un fief castral mouvant du château d’Ensisheim, et donc des Habsbourg, soit 50 quartauts de grain à percevoir sur le ban de Baldersheim. Cet exemple donne la mesure de l’imbroglio qui peut exister dans le domaine de la féodalité. Pour y parer, la solution consiste à tenir un état précis des fiefs, c’est-à-dire de réaliser et de tenir à jour des registres appelés livres ou terriers des fiefs, les lehenbücher, dont l’un des modèles les plus beaux et les plus précoces est celui de l’abbaye de Murbach, réalisé peu après 1350, probablement pour fixer une mémoire mise à mal par les crises démographiques du moment. Ce manuscrit, protégé par une forte reliure frappée du blason abbatial, ne comprend qu’une douzaine de folios mais répertorie soixante‑sept vassaux, identifiables à leurs armoiries portées en marge. Il s’ouvre sur les fiefs des Habsbourg, qui ont cessé de faire allégeance depuis longtemps (et, de fait, usurpé les biens en question) et qui disparaissent d’une nouvelle rédaction du terrier, entre 1516 et 1523.

Parmi les autres registres de fiefs, on peut signaler celui de l’évêché de Strasbourg (1306-1353) à la suite de son Urbar (ABR G 377), le terrier des Habsbourg, confectionné en 1361 (édité par Rudolf Maag, Das habsburgische Urbar, t. II/1, Bâle, 1894-1904) lors de la venue du Rodolphe IV, puis les nombreuses versions qui en dérivent jusqu’au XVIIe siècle (AHR C 25), ou celui de l’évêque de Bâle Frédéric Zu Rhein, compilé vers 1441, qui s’ouvre sur une étonnante miniature représentant l’hommage du duc d’Autriche pour le comté de Ferrette, par référence à ce qui s’était produit en 1361, un véritable manifeste politique au moment du concile de Bâle. Les fiefs de l’évêque de Strasbourg sont à nouveau enregistrés dans plusieurs cahiers du début du XVIe siècle, avec une mention particulière pour ceux du Haut-Mundat, pour lesquels le récolement semble avoir été fait de manière plus cohérente (ABR, G 520).

Dans les archives des vassaux, il semblerait que l’ordre chronologique ait souvent souffert de lacunes. Ainsi, entre 1280 et 1542, les sires de Hattstatt ne conservent que quatre lehenbriefe relatifs au site où se trouve leur château de Haut-Hattstatt : 1280, 1396, 1478 et 1542. Une étude de la conservation et de l’utilisation de ces pièces reste à faire. Les confusions sont courantes : en 1386, le lehenbrief remis par le duc d’Autriche à cette même famille à propos du château du Reichenberg comporte la clause suspensive que voici, valable pendant deux ans « S’il devait s’avérer qu’ils apprennent que plusieurs de ces biens relèvent du duc de Lorraine en qualité de fiefs, ce qui n’apparaissait pas cependant lors de notre audience, qu’ils aient la possibilité de trouver et de produire des lettres qui s’y rapportent et qui contredisent et infirment aussi nos lettres, à bon droit, cela leur sera accordé et ils pourront donc en jouir. »

De fait, les archivistes de la fin du Moyen Âge ou de l’époque moderne prennent soin d’indiquer la provenance du fief, en évitant d’amalgamer des « lots » concédés par le même seigneur à des moments différents. Aussi parle-t-on, dans les chartriers nobles du 1er fief de la Maison d’Autriche, du 2e, du 3e, etc., chacun donnant lieu à une investiture et un aveu distincts. Le caractère très formel des lettres d’investiture ou de leurs réversales peut garder la mémoire de droits ou de biens tombés en désuétude – ce qui est source de nombreux litiges –, mais permet aussi de repérer des changements : ainsi, un château abandonné peut-il être signalé (mais parfois avec un certain retard) sous l’étiquette burgstall, site de château, ce qui pérennise son existence et les droits de fortification qui s’y rattachent. Il convient d’être prudent, dans la mesure où ces actes sont rarement mis à jour et comportent des indications périmées ou mal datées. Ainsi, le village de Hohenburgwiller est-il toujours cité parmi les fiefs des Ratsamhausen, alors qu’il est abandonné depuis longtemps et remplacé par la forêt du Willerwald.

Cours féodales

L’application de la coutume nécessite des arbitrages fréquents, notamment en cas de litiges entre les ayants droits. L’exclusion des femmes est actée par le Schwabenspiegel, en raison du caractère militaire de l’institution « ob imbecillitatem sexus » du fait de la faiblesse du sexe (ce qui n’est pas le cas partout : dans l’évêché de Metz, les fiefs sont masculins à l’est de la Sarre, et féminins à l’ouest). Cependant, il n’est pas rare que des gendres soient impliqués dans l’aveu de fief de leur beau-père. Quand la succession masculine n’est pas assurée, un vassal peut obtenir une dérogation ou un privilège. C’est ce que fait le comte de Ferrette Ulrich III qui obtient l’accord de l’évêque de Bâle Gérard de Vuippens (1318), puis sa confirmation par le pape Jean XXII. À la mort du comte (1324), les Habsbourg s’empressent de conclure le mariage du duc Albert II et de Jeanne de Ferrette, court-circuitant les manoeuvres de l’évêque qui s’apprêtait à revenir sur sa décision. Il en va de même des
Lichtenberg et des Ribeaupierre qui bénéficient d’une grâce impériale, rappelée dans le pacte de famille des derniers cités en 1511.

Les droits des enfants mineurs ou des ecclésiastiques sont fortement encadrés. Les premiers ne sont pas investis avant leur majorité, mais le fief peut être renouvelé en leur nom par leur tuteur. Les seconds sont exclus de la vassalité, mais des établissements ecclésiastiques, même dirigés par des femmes (l’abbaye d’Andlau, qui dispose d’un lehenbuch rédigé en 1362, ou celle de Masevaux) peuvent être seigneurs féodaux.

La vente ou l’engagement de fiefs sont licites dès lors que le suzerain y consent et que le nouveau détenteur accomplit les obligations qui s’y rapportent et prête le serment habituel. De même, un vassal peut renoncer à ce qu’il tient, qui fait alors retour au seigneur, au même titre que s’il était décédé sans héritiers.

Dans les cas extrêmes de félonie, le seigneur peut prononcer la commise des fiefs concernés et les attribuer à d’autres. Ainsi, en 1474, Étienne de Hagenbach et Antoine de Montreux, partisans de la Bourgogne, sont dépossédés de ce qui relève de l’Autriche (mais en sont réinvestis quelques années plus tard). Au début du XVIe siècle, les mandats impériaux qui proscrivent le service de l’ennemi français donnent lieu à de sévères confiscations, comme celle qui frappe Jean de Tavannes, capitaine des lansquenets de Louis XII (1512) ou, plus tard, Nicolas de Hattstatt (1536) et d’autres gentilshommes.

Si les conflits les plus graves peuvent être portés devant une juridiction publique, comme celle des landgraves (en 1200, p. ex., le comte Rodolphe de Habsbourg exige la restitution à l’abbaye de Murbach d’un fief indûment donné par le comte palatin Otton de Bourgogne à l’un de ses fidèles) ou le Reichskammergericht, la plupart des contentieux relatifs aux vassaux sont examinés par une cour féodale (manngericht, lehengericht) qui doit être formée de douze mannen selon le Schwabenspiegel.

Dans les terres de l’évêque de Strasbourg, cette instance est présidée par le vitzthum (improprement rendu en français par vidame) et elle siège à Molsheim. Il en existe un règlement daté de 1481. En 1444 par exemple, elle se prononce sur une querelle entre deux branches de la famille de Wildsberg à propos des revenus d’un fief_castral du Haut-Barr : l’une des parties a pour défenseur (fürsprecher) Henri de Fleckenstein, l’autre, Burcard de Mullenheim. Plus tard, au début du XVIe siècle, on distingue, dans chaque camp, un redner, un rauner et un warner faisant office d’avocats. Les lettres de convocation des jurés confirment le nombre de 12, mais font apparaître de fréquentes défections. Le registre-journal des séances, tenues entre 1510 et 1573, suggère un essoufflement de l’institution qui siège plusieurs fois par an en début de période, puis en moyenne tous les deux ans, avant de s’étioler au fil du temps, puis reprend une certaine vigueur au milieu du XVIIe siècle. Les affaires se prolongent pendant de longues années. Dans les terres autrichiennes, elles finissent par être confiées à la Régence d’Ensisheim, qui sollicite le concours des juristes de l’université de Fribourg-en-Brisgau, comme les fameux Zasius et Chansonette, sous le règne de Charles Quint et de son frère Ferdinand. Les autres princes de la région (tels l’abbé de Murbach ou le duc de Wurtemberg) s’efforcent de réunir leurs propres plaids féodaux pour éviter les empiètements de la justice landgraviale.

Fief mâle (mannlehen)

Destiné à l’entretien d’un homme de guerre et de sa famille, le fief classique (mannlehen, parfois traduit par fief mâle) est, par essence, assorti d’un service militaire d’ost et de chevauchée, souvent fixé à 40 jours. Ses formes varient, puisqu’il inclut aussi bien la possession d’une seigneurie foncière ou banale que des revenus spécialement affectés au vassal, dîmes, part de l’impôt, etc. La situation la plus confortable est celle qui consiste à disposer du droit de ban sur un village avec les monopoles (justice, banalités) qui y appartiennent, le droit de collation de l’église et, si possible, un château fort. La noblesse immédiate de Basse-Alsace en fournit un bon exemple, puisque les localités où elle exerce son autorité sont, pour partie, des fiefs attribués par l’Empereur (mais aussi des alleux ou des fiefs relevant d’autres grands seigneurs) et il en va de même d’une grande partie de la chevalerie de Haute-Alsace, qui tient des « seigneuries particulières » distinctes des terres administrées par les officiers autrichiens, soit 114 villages vers 1525.

Du fait de partages, il peut arriver qu’un même ban soit divisé entre plusieurs seigneurs et, par conséquent, plusieurs fiefs. En 1315, le chevalier colmarien Conrad de Wittenheim combine à Heiteren un fief mouvant du landgraviat de Haute-Alsace, soit 60 quartauts d’avoine provenant du droit de gîte, quelques autres redevances et des droits de justice, et un autre fief reçu des Ribeaupierre, en l’occurrence le twing und bann du même village. Ce faisant, il est, de facto, le maître de celui-ci d’une manière plus concrète que ses deux seigneurs. Cette configuration est relativement fréquente. Elle peut aboutir à la formation de grands conglomérats, comme ceux des Lichtenberg ou des Ribeaupierre, qui relèvent de différents seigneurs, mais présentent une certaine cohésion quand on les visualise sur une carte historique. Ainsi, les seigneurs de Ribeauvillé sont, en réalité, les vassaux des Habsbourg, des Wurtemberg, des évêques de Bâle et de Strasbourg, etc.

Dans sa finalité guerrière, la forme la plus caractéristique du fief est le sesslehen ou burglehen, traduit en français par fief_castral, qui vise à pourvoir un château ou une ville du seigneur de défenseurs attitrés. Les principales places de la région fonctionnent grâce à un tel système ; on connaît 23 ou 24 familles chevaleresques qui détiennent des villages situés dans l’orbite d’Ensisheim et doivent y effectuer un service de garde. Ces sessleute disposent en général de quelques dizaines de quartauts de grains par an (comme dans le cas de Heiteren cité plus haut), soit plusieurs tonnes de céréales ou leur équivalent en argent, et exercent différents droits sur les villageois. Ils ont vraisemblablement été institués au XIIIe siècle, étant désignés comme castrenses, castellani, mansionarii, voire burgenses de Haguenau, de Thann, d’Obernai, etc. En 1552, lors de la « chevauchée d’Allemagne » du roi Henri II, leurs successeurs sont expressément requis pour défendre le chef-lieu des pays antérieurs, ce qui montre la durée de la chose. Il arrive que les localités concernées soient relativement éloignées du château ou de la ville concernés : en 1280, par exemple, le fief castral d’Obernai que reçoit Hartung de Wangen consiste dans un revenu perçu à Wasselonne. La multiplication de constructions militaires qui se produit au moment du Grand Interrègne n’est pas étrangère à la prolifération de nouveaux fiefs castraux – qui existent cependant dès le XIIe siècle (avec des castellani à Bitche en 1155, au Bernstein avant 1180, au Girbaden en 1213). Ainsi, en 1289, le roi Rodolphe donne le village d’Oberhergheim à deux frères de la famille de Kaysersberg « in castrense feodum apud castrum Landpurc », dix ans après l’érection de ce qui deviendra le centre de la seigneurie du Haut- Landsbourg.

Fief oblat

La seconde voie de création de fiefs réside dans l’oblation d’alleux à un seigneur et leur rétrocession en fief à l’auteur de cette donation. Cette pratique permet de garantir une possession en transférant la propriété éminente du bien concerné à un seigneur respecté et puissant. L’exemple emblématique est fourni par le comte Ulrich II de Ferrette qui, le 15 janvier 1271, vend pour une somme de 850 marcs la plus grande partie de ses terres, les neuf dixièmes de son « comté » à l’évêque de Bâle, Henri de Neuchâtel, qui les lui rétrocède aussitôt à titre de fief. Cette transaction, approuvée par son fils Thibaut, s’inscrit dans le cadre du conflit qui les oppose au comte de Habsbourg et à son allié Thierry de Montbéliard : elle leur apporte une certaine protection, puisque leur seigneur est prince d’Église, mais ce dernier n’en tire qu’un avantage virtuel, au cas où la lignée de Ferrette s’éteindrait. On a vu plus haut comment l’héritage a été préservé par les Habsbourg, mais il n’est pas inutile d’en rappeler la conséquence majeure, à savoir le déséquilibre politique subséquent. En effet, le vassal a un rang plus élevé que son seigneur et ne peut pas tenir ses engagements, sous peine d’apparaître comme son inférieur. En 1648, quand le roi de France, « qui ne tient de personne », succède à la Maison d’Autriche, il est hors de question qu’il prête hommage à l’évêque. Il en résulte un long conflit qui empoisonne les relations entre Louis XIV et son voisin du Jura.

La pratique du fief oblat peut être considérée comme un artifice juridique fort utile pour blanchir des usurpations ou pour établir des liens d’allégeance. En 1281, la chronique des dominicains de Colmar signale que le seigneur de Meyenheim remet son château au pouvoir de l’évêque de Strasbourg et le reprend « en fief perpétuel » (feudum perpetuum), en exerçant désormais les fonctions de schultheissdu lieu : cela signifie, concrètement, qu’il est entré dans la vassalité épiscopale, en légitimant le statu quo incertain du village.

Des manoeuvres similaires se produisent régulièrement, avec des incongruités – à la fin du XIVe siècle, Bruno de Ribeaupierre, en guerre contre ses voisins alsaciens, se réclame de la protection de l’évêque de Bamberg en tant que seigneur du Haut-Ribeaupierre (ce que Bernhard Metz n’interprète pas comme une oblation, puisqu’il n’y a pas d’acte qui le prouve, mais comme le rappel d’une dépendance très ancienne) – ou des ruses plus ou moins grossières, comme celles que ce même lignage de Ribeaupierre utilise pour soustraire aux appétits des Habsbourg leurs terres de la vallée de la Fecht, en les plaçant sous la tutelle féodale de l’abbé de Murbach, en 1507.

La patrimonialisation du fief oblat se manifeste par une règle de dévolution plus accommodante que celle qui a cours pour les fiefs mâles, à savoir la transmission par les femmes.

Particularités

Le fief peut avoir un caractère de récompense ou une valeur honorifique. Au début du XVIe siècle, la famille Stürzel de Buchheim est investie de l’office inédit d’échanson héréditaire (erbschenk) des pays antérieurs de l’Autriche, dont le seul devoir consiste à fournir trois tonneaux de vin au prince.

De même, une partie du domaine peut être détachée de celui-ci pour devenir un fief : en 1659, Louis XIV accorde le comté de Ferrette et d’autres terres, anciennement aux mains de l’Autriche, à Mazarin et sa famille, en renouant avec la pratique qui est à l’origine même du système féodal.

À d’autres moments, il peut arriver que des fiefs reconnus comme tels cessent de l’être, en étant donnés ou vendus. C’est le cas de la seigneurie de Sainte-Croix-en-Plaine, que l’empereur Maximilien Ier attribue à son trésorier, Jacques Villinger, en qualité d’alleu.

Inversement, des domaines confiés à des engagistes peuvent changer de statut à la demande de ceux-ci. Lorsque la famille de Morimont, qui a la jouissance de Belfort et d’autres seigneuries hypothéquées par la Maison d’Autriche, est élevée au rang de baron de Morimont-Belfort, en 1488, elle obtient la transformation de son gage en fief, en renonçant à des créances de l’ordre de 30 000 florins. Cela revient à acheter, fort cher, l’honneur d’être le plus important vassal des Habsbourg, mais leur offre en même temps de solides garanties quant à la conservation de leurs biens. Quelques années plus tard, elle obtient cependant le retour à la situation antérieure. La même situation se présente au milieu du XVIe siècle, lorsque la famille de Bollwiller tente de convertir en fief la seigneurie du val de Villé, occupée à titre d’hypothèque. C’est dire le prestige de l’institution féodale.

Bibliographie

SCHAEDELIN (Félix), « Répertoire des titres féodaux concernant les localités du Territoire de Belfort », SBE, 1935, p. 43-141.

RÖDEL (Volker),Reichslehenswesen, Ministerialität, Burgmannschaft und Niederadel, Marburg 1979.

Notices connexes

Droit de l’Alsace

Féodalité

Investiture de fief

Lehengericht

Mannlehen

Georges Bischoff, Bernhard Metz