Chef-d'oeuvre

De DHIALSACE
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Meisterstück, Probstück

Le chef-d’oeuvre est un ouvrage capital et difficile. Dès le XVe siècle, l’obligation pour un compagnon de métier voulant accéder au statut de maître de réaliser une oeuvre dans sa spécialité est attestée dans les sources de plusieurs métiers. Elle est destinée à prouver la maturité professionnelle du candidat à l’issue de plusieurs années de formation, assortie d’un tour de compagnonnage et souvent d’autres conditions, comme la résidence et le travail durant un an ou plus dans la même ville (Mutzeit). Le chef-d’oeuvre, dont le sujet est imposé, est examiné par des inspecteurs du métier (Geschworene), qui rendent leur verdict. Il se généralise au XVIe siècle pour la plupart des métiers. Certains métiers, dès le XVe siècle, exonèrent de cette épreuve les fils de maîtres, qui bénéficient également d’un montant réduit de la taxe corporative. Ces dispositions visent à favoriser ces derniers par rapport aux compagnons dont la famille exerce un métier différent de celui choisi par le postulant.

L’exigence du chef-d’oeuvre figure dans les règlements de métier d’une ville ou dans ceux d’organisations supralocales. Ces dernières sont les pionnières de l’introduction du chef-d’oeuvre. Ainsi, afin de garantir la qualité des fabrications et, partant, la réputation de ce métier, les selliers précisent dans leur règlement régional de 1435 que les candidats à la maîtrise doivent démontrer leur savoir-faire en réalisant une selle selon des directives précises. Les fils de maîtres sont libérés de cette obligation (AMC, HH, 34/1). Les potiers, fabriquant non seulement des pots, mais encore des carreaux de poêle, sont également organisés à l’échelle interrégionale. Leur regroupement englobe une trentaine de villes situées dans le bassin rhénan et au-delà vers l’est (la ville la plus au nord étant Mayence et la plus au sud Zurich). Leur règlement de 1435 précise qu’il est interdit à tout compagnon, sous peine d’une amende de 5 florins, de travailler chez un maître n’ayant pas la qualification requise (AMS, III, 15/11). La teneur de cette dernière n’est pas exposée, mais on peut imaginer qu’il s’agit du chef-d’oeuvre, qui sera attesté dans un règlement de 1555, puis de 1558, et selon lequel il convient de construire un Kachelofen vert (Schulz). Une autre organisation, celle des cordonniers, regroupe les membres de ce métier dans les villes situées entre Bâle et Strasbourg, de part et d’autre du Rhin. Selon leur règlement datant de 1464 et promulgué lors d’une assemblée générale à Brisach, les postulants à la maîtrise doivent découper très soigneusement une peau, de sorte que l’on puisse en tirer quatre paires de gants, une façon de prouver leur aptitude à gâcher le moins de matière première possible. Un autre article précise que les cordonniers établis dans les villages doivent se rendre dans la ville la plus proche pour subir cette épreuve (AMS, III, 14/6).

En 1482, la corporation des orfèvres strasbourgeois demande au Magistrat d’entériner la décision par laquelle ils exigent la création d’un calice, d’un sceau et le sertissage d’un diamant dans une bague en or (AMS, XI, 101, fos 48-49). Une obligation du même ordre est faite aux compagnons de Fribourg-en-Brisgau en 1524. Trois oeuvres sont à réaliser : une coupe en argent repoussé d’un poids d’une demi-livre, un cachet et une bague en or sertie d’un diamant. Une autre réglementation avalisée par le Magistrat précise, en 1537, que l’ouverture d’une boutique est subordonnée à la réussite de cette épreuve (Hartfelder). La tendance au chef-d’oeuvre, comme on le verra ci-dessous, se généralise ainsi au niveau du Rhin supérieur, puisque les chefs-d’oeuvre apparaissent aussi à Bâle, par exemple. Le coût des matières premières utilisées est à la charge du compagnon.

En 1578, la corporation colmarienne Zum Wohlleben regroupant les cordonniers, les tanneurs et les selliers promulgue un règlement sur la confection du chef-d’oeuvre des compagnons cordonniers (AMC, HH 32/4a et 4b), précisant que cette obligation a été introduite après Strasbourg, Fribourg-en-Brisgau et Brisach au motif que la ville était devenue le refuge des cordonniers sans qualification, situation à laquelle il convenait de remédier. Le chef-d’oeuvre comprend trois éléments : l’achat et la préparation d’une peau, son découpage, et la fabrication de cinq paires de chaussures différentes (bottes de cavalier hautes, bottes de roulier, chaussures bicolores, bottines de femme et chaussures élégantes de femme).

 

Dans un règlement de 1591, les relieurs strasbourgeois précisent l’obligation de réaliser un chefd’oeuvre. Celui-ci comprend cinq éléments :

a) une Bible moyenne sur ais de bois recouverts de cuir blanc ;

b) une cosmographie de Münster ou un autre livre comprenant des cartes (ou des vues), sur ais de bois ou autre couverture, recouverts de cuir blanc ;

c) un volume de format in-folio moyen en vélin blanc, avec dorure ;

d) un volume de format in-octavo recouvert de cuir rouge, doré sur tranche et sur reliure ;

e) des livres de partitions ou de chants avec couverture ou sur ais de bois, recouverts de cuir blanc et munis de fermoirs de métal (AMS, XI, 111, fos 186-190, article sur le chefd’oeuvre fo 188).

 

Le chef-d’oeuvre des menuisiers fabricants de meubles de plusieurs villes alsaciennes est particulièrement bien documenté dans les archives. Après la description du chef-d’oeuvre exigé à partir de la deuxième moitié du XVIe siècle, elles exposent les querelles ayant divisé les maîtres de l’« ancien style » et les compagnons adeptes d’un chef-d’oeuvre plus moderne à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle à Strasbourg (Levy-Coblentz).

Dans une décision du Magistrat de 1601 relative aux tisserands de lin de Strasbourg, il est précisé qu’avant de passer maître, un compagnon doit s’être formé pendant six ans et avoir travaillé pendant deux ans consécutifs à Strasbourg et chez trois maîtres différents au plus. La corporation, qui a ajouté à ces conditions la production d’un chef-d’oeuvre, se voit déboutée de cette demande (Schmoller). En 1627, cependant, le Magistrat répond favorablement à la même demande, en arguant du fait que de nombreux jeunes tisserands pratiquent le métier sans avoir les qualifications requises et à moindre coût, laissant les maîtres établis sans travail. Le chef-d’oeuvre dès lors exigé comprend un tissage incluant un motif figuré de sept coudées devant servir de nappe, une pièce de Kelsch en double tissage de seize coudées pour du linge de lit et une pièce d’un Kelsch différent de seize coudées destinée au même usage.

Ces quelques exemples parmi d’autres témoignent de l’obligation pour les compagnons de réaliser un chef-d’oeuvre, l’une des conditions d’acquisition de la maîtrise. Les motivations qui sous-tendent cette exigence ont non seulement pour but de garantir la qualité des productions en évitant que des artisans médiocres ne déprécient la valeur et l’honneur des métiers, mais encore d’assurer les ressources des maîtres en limitant le nombre de ces derniers. Que les fils de maîtres soient libérés de cette obligation corrobore ce point de vue. Le chef-d’oeuvre, en effet, apparaît en même temps qu’un autre phénomène, celui de la « fermeture des métiers », qui vise à retarder l’accès des compagnons au statut de maître leur permettant d’exercer leur métier de façon indépendante. Les compagnons qui ne parviennent pas au statut de maître restent ouvriers toute leur vie au service d’un patron.

 

Sources - Bibliographie

HARTFELDER (Karl), Die alten Zunftordnungen der Stadt Freiburg i. Breisgau, Fribourg-en-Brisgau, 1879, Nr 33.

SCHMOLLER (Gustav), Die Straßburger Tucher- und Weberzunft. Urkunden und Darstellungen nebst Regesten und Glossar. Ein Beitrag zur Geschichte der deutschen Weberei und des deutschen Gewerberechts vom XIII.-XVII. Jahrhundert, Strasbourg, 1879, p. 233, Nr 114 ; p. 254-256, Nr 133.

LEVY-COBLENTZ (Françoise), « La position des menuisiers français dans l’affaire de leur chef-d’oeuvre, à Strasbourg, en 1698 ». Tiré à part. Annuaire des Amis du Vieux-Strasbourg, Strasbourg, 1975.

L’Art du meuble en Alsace, I, Du Gothique au Baroque 1480-1698, Strasbourg, 1975, p. 32-35 ; 46-47 ; 104-104 ; 272-285 ; II, Au siècle des lumières, Saint-Dié, 1985, p. 40-45.

SCHULZ (Knut), Handwerksgesellen und Lohnarbeiter. Untersuchungen zur oberrheinischen und oberdeutschen Stadtgeschichte des 14. bis 17. Jahrhunderts, Sigmaringen, 1985, p. 296-311.

 

Notices connexes

Artisanat

Compagnon de métier

Corporation

Monique Debus Kehr