Bürger

De DHIALSACE
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burger, bourgeois

À l’origine, le Bürger est l’habitant d’une Burg / d’un burgus, puis d’une ville. Jusqu’au XIIe siècle, dans l’Empire, burgenses désigne ainsi tout citadin, quel que soit son statut juridique. C’est justement à cette époque qu’apparaît dans les sources alsaciennes le terme burgensis (à Strasbourg en 1143 (UBS I, n° 90) ; à Colmar 1212 (Mossmann, Colmarer Stadtrechte, n° 18), Mulhouse 1236 (Finsterwalder, Cartulaire de Mulhouse, I, n° 9), d’abord en concurrence avec civis, puis supplanté par lui (civis apparaît dès 1119 à propos des Strasbourgeois (UBS, I, n° 74), 1230 pour les Colmariens (Colmarer Stadtrechte, n° 26), 1239 à Mulhouse (UB Basel, I, n° 152), 1241 à Sélestat (Geny, Schlettstadter Stadtrechte, n° 2) ; en allemand, burger s’impose dès l’apparition des textes en langue vernaculaire au XIIIe siècle.

Le sens de ces nouveaux termes n’est d’abord pas clairement défini, car ils continuent à désigner tout habitant laïque de la ville dans certaines chartes du XIIe siècle. Mais burgensis comme civis désignent bientôt une catégorie juridique (et non pas du tout sociale comme les bourgeois du XIXe siècle). En effet, les Bürger sont fondamentalement les membres des communautés jurées de citadins qui apparaissent au XIIe siècle à Strasbourg (UBS I, n° 616), et se manifestent avec force dans les chartes de franchises (Haguenau 1164, Colmar 1278, Sélestat 1292, Mulhouse 1293). La qualité de Bürger, fondée par le serment, distingue son détenteur des autres habitants de la ville : les étrangers ou les manants (hintersassen ; seldener à Colmar, schirmer à Strasbourg).

Les conditions d’admission à la bourgeoisie, prise au sens le plus large du terme, sont souvent similaires dans les différentes villes d’Alsace et d’au-delà : on devient Bürger par filiation (par le père ou la mère), mariage (avec une fille ou une veuve de bourgeois), et / ou par achat. À Strasbourg, d’après le statut de 1322, l’étranger candidat à la bourgeoisie devait s’acquitter de taxes d’une livre et 7 sous au total (gratuitement s’il épousait une veuve ou fille de Bürger) ; à Thann au milieu du XVIe siècle, de 5 livres (la moitié en cas de mariage avec une veuve ou fille de Bürger). À Colmar, en 1363, qui veut être bourgeois doit payer 13 schillings de vieux deniers, seulement 9 deniers s’il est fils de bourgeois. Parmi les autres conditions nécessaires, la résidence apparaît presque systématiquement : avoir sa « meilleure maison » en ville (Strasbourg 1322), avoir résidé pendant au moins un an (Colmar 1363) ; une fortune minimale est parfois fixée (20 florins à Strasbourg, soit 50 livres de deniers). Un âge minimum est requis, 14 ans (Colmar 1363) ou 18 ans (Strasbourg ; 25 ans après 1681). Enfin, si partout les villes peuvent choisir leurs bourgeois, elles exigent le plus souvent le statut d’homme libre, si bien que l’adage Stadtluft macht frei ne se vérifie pas partout : à Colmar (statut de 1278, art. 14, Colmarer Stadtrechte, n° 34) ou Sélestat (privilège de 1292, très marqué par le modèle colmarien, art. 59, Schlettstadter Stadtrechte), tout serf établi en ville pendant un an sans être réclamé par son seigneur pouvait être bourgeois ; à Mulhouse en revanche, le seigneur pouvait remettre la main sur lui même après ce délai (1293, Cartulaire de Mulhouse, n° 121).

Le premier des devoirs des Bürger était le serment d’obéissance au Conseil et / ou au seigneur, voire à l’Église, renouvelé chaque année ou chaque semestre lors du Schwörtag. Les Bürger devaient également s’acquitter d’impôts directs (Stallgeld à Strasbourg) et indirects (Ungeld). Surtout, ils devaient participer à la défense de la ville : ils étaient tenus de posséder cuirasse et armes, voire seau (contre les incendies), et devaient participer au service de guet ; dans le cadre de la zunft, ils servaient dans la milice urbaine.

Les privilèges des Bürger étaient économiques, juridiques, politiques. Économiquement, les Bürger étaient exemptés de certaines taxes (à Mulhouse par ex., du paiement de douanes dans les villes impériales, art. 23 du privilège de 1293) ou de services seigneuriaux (corvées) pour leurs propriétés situées hors de la ville. Juridiquement, ils bénéficiaient de la protection de la communauté (et du seigneur / du roi dans les villes impériales), et ne pouvaient pas être poursuivis en justice ailleurs que devant le tribunal urbain, où ils jouissaient de certains avantages par rapport aux non-bourgeois. Enfin politiquement, le bourgeois pouvait, au moins théoriquement, participer à la vie politique. Ainsi, les villes établissaient des listes de bourgeois ou Bürgerbücher où figuraient les nouveaux bourgeois (Strasbourg en 1292 (mais conservés seulement à partir de 1440), Colmar en 1363, Sélestat en 1472).

Si la qualité de Bürger était attirante, les villes cherchaient également à intégrer tous les habitants qu’elles jugeaient utiles, par leur richesse ou leur puissance, à la communauté, ce qui leur permettait de les lier à elles. C’est pourquoi le statut de bourgeois était largement conféré : tous les hommes d’une certaine surface sociale devaient devenir bourgeois ; le Conseil de Colmar ne tolérait pas que quelqu’un réside en ville tout en étant bourgeois ailleurs ; à Strasbourg, avec le statut de 1322, la grande majorité des artisans, par exemple, étaient certainement bourgeois, et dans certaines villes comme Thann, il n’existe pas au Moyen Âge de statut de manant, les seuls non-bourgeois étant les miséreux ou les étrangers de passage. Pour les pauvres, il existe parfois (Strasbourg, pour les habitants possédant moins de 10 livres) des statuts de bourgeois inférieurs ou Kleinbürger, protégés par les lois de la cité en échange d’un droit d’admission très modeste, mais sans avoir tous les droits des Bürger, que l’historiographie nomme pour cette raison Vollbürger. En revanche, partout la participation au pouvoir politique était confisquée par une petite frange de la population, et les bourgeois se divisent partout en nobles, patriciens (Constofeler, Geschlechter, parfois appelés burgere ou achtburgere, ce qui ne signifie pas « bourgeois », comme dans les Schwörbriefe de Strasbourg où le terme burger au sens de civis cohabite avec burgere au sens de Constofeler), et gens de métiers (antwercklute). Philippe Dollinger (1951) parle ainsi d’une division tripartite de la bourgeoisie, à Strasbourg, Colmar, Mulhouse ou Bâle, civis / cives désignant aussi bien 1. l’ensemble des gens possédant le droit de bourgeoisie, 2. les bourgeois non nobles et non inscrits dans une corporation, que 3. des individus, nobles ou artisans, dont on juge utile de souligner la qualité de bourgeois de Strasbourg.

Le droit de bourgeoisie consistait à lier à la ville les hommes qui lui étaient utiles. Cela donna lieu, à Strasbourg ou à Colmar par exemple, à l’admission de bourgeois forains (v. Ausbürger), combattue par les princes territoriaux et les souverains (Charles IV dans la Bulle d’Or de 1356) ; les juifs, avant leur expulsion, avaient un statut spécifique et sont parfois désignés comme burger, sans bénéficier toutefois des avantages des autres bourgeois. En revanche, les villes s’efforcent de faire entrer dans leur droit de bourgeoisie les clercs, surtout pour les priver de leurs privilèges en matière fiscale et juridictionnelle. En 1452, l’évêque Rupert de Bavière et la ville de Strasbourg entrèrent en conflit sur cette question ; on trouve après cette date encore de nombreux clercs dans les Bürgerbücher, mais aussi des établissements ecclésiastiques qui acquéraient le droit de bourgeoisie. Le problème se reposa de manière aiguë à la Réforme. Enfin les femmes n’étaient pas aussi systématiquement exclues du droit de bourgeoisie qu’on ne l’a dit ; comme filles ou épouses, elles bénéficiaient du droit de leur père ou mari (droit de bourgeoisie « dormant ») ; comme veuves – plus rarement célibataires –, elles apparaissent comme Bürger lorsqu’elles doivent s’acquitter des charges, mais aussi, comme nouvelles admises au statut, dans les Bürgerbücher (15,6 % des entrées dans celui de Sélestat, 4,54 % à Strasbourg, 2,38 % dans les listes de Colmar).

La fin du Moyen Âge fut le théâtre, en Alsace comme un peu partout dans l’Empire, de nombreux conflits intra-urbains (Bürgerkämpfe, Zunftkämpfe, Zunftrevolutionen), qui conduisirent souvent à des changements d’organisation politique, entre autres à Strasbourg en 1332 et 1349, Colmar en 1424, Mulhouse en 1445 (à la suite de l’invasion des Armagnacs l’année précédente). Ces conflits ont longtemps été interprétés comme mouvements « démocratiques » visant à assurer une meilleure participation des gens de métier à la vie politique. Aujourd’hui cependant, les historiens tendent à penser qu’il s’agit avant tout de rivalités se jouant au sein du groupe de l’élite urbaine, même si ses membres appartenaient à des catégories juridiques différentes, nobles, burgere, antwercklute.

Il est de coutume de dire que l’époque moderne n’a fait que perpétuer le statut de Bürger hérité du Moyen Âge. De fait, pour être reçu comme Bürger, il faut au XVIIIe siècle comme au Moyen Âge le plus souvent avoir séjourné comme manant dans la ville pendant un certain temps, être agréé par le seigneur territorial comme par la communauté, payer des droits d’admission et supporter les charges. En échange, le Bürger continue à jouir des privilèges, parmi lesquels le bénéfice d’une part des bons communaux (distribution annuelle de bois de chauffage, pâturage commun, etc.) devient prépondérant. Enfin, les cérémonies comme le Schwörtag subsistent parfois jusqu’à la Révolution (Mulhouse). L’ère moderne apporte cependant des nouveautés. Ainsi, le droit de bourgeoisie se retrouve de plus en plus non seulement dans les villes, mais également dans les petites communautés rurales, soit qu’il s’y diffuse à cette époque – bien encadré par les structures seigneuriales –, soit qu’il apparaisse seulement plus nettement dans les sources. D’autre part, l’accession au statut de Bürger est désormais très strictement contrôlée, et l’admission ou non à la bourgeoisie devient un instrument de discipline sociale : le seigneur territorial ou la communauté peuvent refuser les candidats en raison de leur mauvaise vie, de leur origine welche (Thann), de leur appartenance confessionnelle ou encore sous prétexte que leur profession est suffisamment représentée dans la communauté. La bourgeoisie a ainsi tendance à se fermer sur elle-même, si bien qu’à Strasbourg, par exemple, la volonté royale imposa une ouverture plus large. En s’appuyant sur les réflexions philosophico-politiques des Lumières, la Révolution française introduisit une conception d’appartenance à la communauté sociale et politique complètement différente, celle du citoyen, supprimant les statuts de Bürger ou de manants.

 

Bibliographie

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Notices connexes

Affranchissement, Affranchi

Ausbürger-Pfahlbürger

Charte de serment (Schwörbrief)

Constofler

Droits urbains -Stadtrechte

Edelbürger

Faubourg

Femme (statut de la)

Franchises (Chartes de-)

Freiheitsbriefe

Emigration

Jude-Juifs

Manants-Seldner

Olivier Richard