École (en Alsace)

De DHIALSACE
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I. Le Moyen Âge

Les premières écoles monastiques et cathédrales

Les premières écoles de l’Alsace médiévale se trouvent, comme ailleurs, dans les monastères et auprès des cathédrales ; les grandes abbayes bénédictines du haut Moyen Âge possédaient leur propre école, pour former leurs moines, conformément à leur règle. Aussi peut-on partir du principe que Wissembourg, Marmoutier ou Murbach en entretenaient une, même si les sources à leur sujet sont extrêmement rares, voire inexistantes. De la même façon, Strasbourg comme Bâle devaient très tôt disposer d’une école cathédrale (Domschule). Ce monopole ecclésiastique est logique : la demande d’éducation lettrée est alors seulement cléricale.

Cette demande est renouvelée au XIIIe siècle, avec l’essor urbain et la fondation des Ordres mendiants : les Dominicains de Strasbourg, peut-être Guebwiller et Colmar, entretiennent leur école ; les Franciscains font de même dès le XIIIe siècle à Haguenau, Bâle, Colmar, Rouffach, Mulhouse, Wissembourg, Kaysersberg ainsi qu’à Sélestat, Barr, Thann. Par ailleurs, des collégiales ont également une école, qui peut profiter aux laïcs : Saint-Martin à Colmar (un maître d’école y est attesté en 1283) ou Saint-Thomas à Strasbourg par exemple. Cette ouverture aux laïcs, qui semble dater du XIIIe siècle en Alsace – on la constate au moins un siècle plus tôt dans des régions différentes comme le nord de la France ou l’Italie – constitue bien l’évolution la plus marquante de l’enseignement en Alsace.

Écoles paroissiales et écoles urbaines

L’autre grande nouveauté est l’apparition d’écoles paroissiales. L’expression est cependant trompeuse : plus qu’une institution installée durablement dans des locaux, il faut imaginer le plus souvent un prêtre enseignant des rudiments de latin à des élèves se destinant à la cléricature ; la documentation manque cruellement pour en dire plus. À la fin du Moyen Âge, cependant, ces écoles ont pu évoluer et accueillir, parfois, des dizaines d’élèves comme le révèlent les listes d’élèves de celle de la paroisse Saint-Georges de Haguenau au début du XVe siècle.

Pour le Moyen Âge tardif, il est difficile de distinguer ces établissements paroissiaux des écoles urbaines, fondées ou du moins gérées par le Conseil. Il semble en effet qu’institutions ecclésiastiques et Magistrat sont souvent associés dans l’administration de l’enseignement. À Mulhouse, dès 1297, c’est au Conseil que revient le droit de collation du maître d’école. En 1453, le Conseil et la commanderie de l’Ordre Teutonique passent un accord qui confirme que la ville gardera le droit de nommer le maître et que les Teutoniques, de leur côté, continueront à lui donner gîte et couvert. D’autre part, les maîtres d’école mulhousiens ne sont pas tous clercs au XIVe siècle, et, semble-t-il, jamais au siècle suivant. Le cas de l’école de Rouffach donne une image assez similaire de collaboration entre autorités civiles et religieuses : en 1521, l’évêque de Strasbourg indique que l’administration de l’école de Rouffach revient au curé, au vogt, au schultheiss et au conseil de la ville.

On peut, finalement, affirmer que les écoles étaient relativement nombreuses en Alsace à la fin du Moyen Âge, et des villes aussi petites que Cernay, Ammerschwihr – où Jean Geiler dit avoir appris à lire – ou Rosheim en possédaient une au XVe siècle (cf. les références dans B. Metz, « Essai sur la hiérarchie des villes alsaciennes »). Sans doute doit-on ajouter aux écoles durables les maîtres indépendants qui enseignaient à leur propre compte – comme Myconius, alias Oswald Geisshüssler, à Bâle, pour qui Hans Holbein le jeune peint une enseigne en 1516 – et changeaient fréquemment de lieu d’exercice. Les élites, enfin, entretenaient des précepteurs privés.

Écoles latines et écoles allemandes

L’objectif des écoles était d’assurer la formation intellectuelle, mais aussi morale des élèves.

Les écoles latines, urbaines ou ecclésiastiques, se fondaient sur les sept arts libéraux, mais surtout le trivium (grammaire, rhétorique, dialectique). Au XVe siècle, elles ne sont pas à l’écart du grand renouvellement de l’éducation opéré par l’humanisme ; l’école latine de Sélestat y participe même activement et jouit d’une réputation considérable bien au-delà du Rhin supérieur. Un cahier d’écolier de 1494 montre que les élèves y apprenaient des listes de vocabulaire latin, mais y lisaient aussi des textes religieux comme antiques (Salluste, Térence entre autres) ou encore un traité, datant des années 1470, sur les manières à observer à table (I. Suzeau) (v. École_humaniste).

Les écoles « allemandes », c’est-à-dire celles qui apprenaient à lire et écrire en langue vulgaire, mais aussi à calculer, étaient particulièrement adaptées aux besoins des citadins, marchands et artisans notamment. L’utilisation d’abécédaires, de calendriers rimés, de tables de calcul, mais aussi de petits livres de sentences édifiantes – censées être des traductions de Caton l’Ancien – à l’école Saint-Georges de Haguenau suggère que l’instruction morale importait autant que l’éducation intellectuelle. Au tournant du XVIe siècle, les serments que les maîtres d’école de Sélestat ou Ribeauvillé devaient prêter insistent aussi sur ce point : le maître doit former ses élèves « à la bonne conduite, aux vertus et à la science » (« zu zuchten, dugenden und der lere », Sélestat, 1498).

À quelques exceptions près, les maîtres sont mal connus. Ceux des écoles latines du XVe siècle n’étaient pas d’origine strictement locale : leur formation universitaire impliquait tout au moins qu’ils soient partis pour étudier. Le bassin de recrutement s’étend, en gros, sur le Rhin supérieur et la Souabe. Le célèbre Ludwig Dringenberg, qui enseigne à Sélestat (1441-1477), vient de Westphalie et a étudié à Heidelberg ; les maîtres de Conrad Pellican à Rouffach, vers 1470, sont de Zurich et de Güttingen, tandis que ceux de l’école allemande de Sélestat, au début du XVIe siècle, sont issus de Rottweil, Tübingen, Schwäbisch Gmünd ou encore Saint-Hippolyte. La rémunération des enseignants est variable, selon la taille et le statut de l’école, mais aussi selon leur tâche. Certains sont payés par les autorités urbaines (Sélestat), d’autres directement par leurs élèves (Saint-Georges de Haguenau) ; souvent, logis et bois de chauffage leur sont offerts. Dans les petites localités, ils cumulent souvent plusieurs fonctions, comme maître d’école et secrétaire de la seigneurie (Ribeauvillé). Ils sont alors traités comme des officiers de la ville, ce dont témoigne aussi le serment qu’ils doivent prêter, par lequel ils jurent fidélité et assistance.

Les élèves sont encore plus difficiles à appréhender. Il apparaît cependant qu’en ville l’enseignement n’était pas limité aux couches supérieures. Au XVe siècle, non seulement l’élite patricienne, mais aussi les marchands et certains artisans devaient savoir lire en allemand ; Conrad Pellican, fils d’un tisserand de Rouffach sans grands moyens – mais neveu d’un universitaire – apprit le latin dans sa ville natale. Les écoliers pauvres pouvaient d’ailleurs compter sur les fondations pieuses pour financer leurs études. Les listes des élèves de Saint-Georges de Haguenau, en 1413-1414, indiquent que certains élèves réglaient en nature – fromages, chaussures – le schilling que coûtait l’enseignement chaque trimestre, vraisemblablement faute de numéraire. Elles montrent enfin que l’école était accessible aux filles comme aux garçons. Cette ouverture ressort également du serment du maître de l’école allemande de Sélestat en 1498, tenu d’accueillir les enfants d’artisans de plus de douze ans, garçons comme filles, et tous ceux qui ne sont pas à même de suivre les cours de l’école latine.

Le chemin de l’université

L’Alsace ne comptait pas d’université, mais les travaux de F. Rapp ont révélé où les jeunes hommes de la région allaient parfaire leur formation. S’ils partaient en nombre assez restreint dans les grandes universités européennes, Paris ou Bologne notamment, la création de nombreuses universités dans l’Empire à partir de 1380 augmenta fortement le nombre d’Alsaciens immatriculés, notamment à Heidelberg, mais aussi à Erfurt ; surtout, désormais, 9 sur 10 sont issus de milieux urbains et non plus de la noblesse rurale. Après 1460 et la fondation des deux universités voisines de Fribourg‑en‑Brisgau et Bâle, le nombre d’immatriculations annuelles d’étudiants venus d’Alsace double (de 16 à 30), Fribourg étant nettement privilégié par ceux venant de Basse-Alsace, Bâle encore plus nettement par ceux de Haute-Alsace (voir Université).

Les modalités et le paysage de l’enseignement furent bouleversés par la Réformation.

Bibliographie

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V. AcadémieBibliothèque, Bourses_d'études, Collège, École_humanisteGymnase, Gradués, Langues_de_l'Alsace, Librairie, Université.

Olivier Richard

II. L’Ecole populaire, Volksschule, du XVIe au XVIIIe siècle

Au XVIe siècle, alors que dans les villes se généralise la différenciation entre écoles populaires et écoles latines puis collèges (v. Collèges), l’enseignement se diffuse dans les campagnes, dont la prise de conscience s’exprime dans la guerre des paysans (1525). Les prédicateurs de la Réforme croient à l’importance de l’enseignement pour la propagation de la foi évangélique. Luther appelle les villes à développer les écoles (Wichtigkeit und Nothwendigkeit der Schulen, Schrift an alle Bürgermeister und Stadträte Deutschlands, die die Christlichen Schulen aufrichten und halten sollen - 1524). L’Église catholique répond un demi-siècle plus tard avec les décrets de réformation du concile de Trente (1563), qui encouragent les évêques et le clergé séculier et régulier à développer les écoles des diocèses et des paroisses.

Reuss avance qu’en 1600, toutes les villes et la majorité des villages d’Alsace étaient pourvues de leurs écoles primaires. Mais les guerres du XVIIe siècle imposent ici encore leurs fardeaux de morts et de ruines. L’école populaire ne reprend racine qu’au XVIIIe siècle, surmontant l’indifférence d’une partie de la population rurale. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l’influence des Lumières se renforce, mais les réformes de l’enseignement et celles de la formation des maîtres d’école, déjà engagées dans les pays germaniques protestants et catholiques (écoles normales) ne se propageront qu’au début du XIXe siècle.

La moitié des enfants de la province était scolarisée en 1789 (Boehler, p. 1851) surtout les garçons, un peu moins les filles (v. Enseignement des filles).

Le but de l’enseignement populaire

Le but de l’enseignement populaire est d’assurer l’éducation chrétienne. Peu de différences à cet égard entre formulations luthériennes et catholiques. L’ordonnance scolaire de Hanau-Lichtenberg rappelle que le maître est appelé à transmettre « la pure doctrine contenue dans les écrits prophétiques et apostoliques, reprise dans la confession d’Augsbourg et la formule de Concorde » (v. Confession_de_foi). Conformément aux décrets conciliaires, les évêques des diocèses alsaciens sont tenus d’inclure l’école dans les visitations qu’ils opèrent des paroisses de leurs ressorts. Et la « Déclaration royale du 4 mai 1724 concernant les religionnaires », qui évoque une Déclaration antérieure du 13 décembre 1698, résume la politique royale française :

« Voulons qu’il soit établi, autant qu’il sera possible, des maîtres et des maîtresses d’école, dans toutes les paroisses où il n’y en a point, pour instruire tous les enfants de l’un ou de l’autre sexe des principaux mystères de la Religion catholique, Apostolique et Romaine, les conduire à la Messe tous les jours ouvrés, leur donner des instructions dont ils ont besoin sur ce sujet et avoir soin qu’ils assistent au service divin les Dimanches et les fêtes comme aussi pour y apprendre à lire et même à écrire, à ceux qui pourront en avoir besoin » (de Boug I, 723).

L’école, service de la communauté et de la paroisse

L’institution scolaire est un service de la communauté, qualifié de « service public » par des lettres patentes de juillet 1684 données à la ville de Huningue (de Boug, I, 141) au même titre que « le nettoyage et le pavage des rues » à financer par une taxe prélevée sur la circulation et la vente de la viande.

À Strasbourg, à côté des écoles latines des chapitres et couvents, plusieurs maîtres d’école avaient ouvert des écoles populaires (Lehrhaüser). Les partisans de la Réforme sont convaincus de l’importance
de l’enseignement pour la propagation de leur foi. Ils réclament du magistrat la création de 12 écoles primaires, 6 pour chacun des sexes, ainsi que la reconstitution de 4 écoles latines (1524, 1525), financée par les revenus des couvents abandonnés par les religieux et municipalisés. Ayant nommé en son sein une commission de scolarques, le Magistrat a créé d’abord deux écoles latines (1528), puis des écoles primaires (Deutsche Lehrhaüser) dont le nombre se stabilise à 6, 4 de garçons et 2 de filles, une par quartier de Strasbourg en 1538. Au cours du XVIe siècle la tutelle municipale reste fort étendue sur le Gymnase, mais ce sont les paroisses qui contrôlent désormais les écoles populaires à enseignement en allemand. Elles en nomment les maîtres, qui sont aussi les auxiliaires des pasteurs (Engel). Les autres villes d’Alsace connaissent également la double offre scolaire : celle de ses écoles latines puis collèges et celle des écoles primaires, passées sous le contrôle des paroisses et dont les maîtres sont devenus des auxiliaires du culte. C’est le cas à Mulhouse, où l’on relève la trace d’une école dès 1300 et où la différenciation entre «Deutsche Schule » et École latine remonte à 1441 (L. G. Werner).

La reconnaissance de ce statut cultuel s’étend aux communautés juives qui disposent de nombre de maîtres qui tiennent classe dans les synagogues, quatre à Bouxwiller, deux à Westhoffen et à Ingwiller, un à Balbronn, Neuwiller et Wolfisheim, un à Pfaffenhoffen. Comme les rabbins et les chantres, ces maîtres sont exempts du droit de protection ou Schirmgeld (Haarscher, p. 113). En 1766, l’Intendant de Blair déclare exempts de Schirmgeld, les chantres et maîtres d’école de Sierentz reconnus en cette qualité par les préposés de la nation juive, et l’enregistrement de cette ordonnance dit assez que le Conseil souverain consacre la portée générale de cette ordonnance personnelle (de Boug II, 710).

Maître d’école, recruté et payé par la communauté et la paroisse

Ce sont les maires et échevins des paroisses qui décident de l’embauche et du traitement du maître d’école. L’arrêt du 12 février 1768 relève qu’un « usage presqu’universel en cette province est que le Préposé des communautés choisisse, à l’exclusion de tous autres habitants, leurs maîtres d’école, bangards, pâtres et autres de cette espèce ». Par contre, relèvent les magistrats « depuis quelques années, les habitants de chaque communauté prétendent que toutes ces élections se font à la pluralité des suffrages, d’autant qu’ils contribuent tous au paiement de leurs salaires ». Ainsi, le maire du village le plus important de la paroisse ne peut pas révoquer le maître d’école sans avoir recueilli l’avis des maires et des « habitants les plus aisés » des autres communautés de la paroisse. La révocation refusée par les habitants les plus aisés et les plus imposés de trois des cinq communautés qui forment la paroisse de Dannemarie donne donc lieu à une enquête par commissaire auprès de tous les bourgeois et habitants des cinq communautés de la paroisse sur le fait de conserver ou de ne pas conserver l’instituteur. (Arrêt du 27 janvier 1768, de Boug II 779). Mais le recrutement a lieu après consultation du curé ou du pasteur. À Aspach-le-Haut, la nomination d’un instituteur oppose « les préposés et bourgeois les plus notables » aux habitants d’Aspach. Les premiers ont choisi un instituteur originaire de Masevaux, alors que la majorité des habitants a choisi un jeune originaire d’Aspach qui est leur parent. Le conflit ne se dénoue que parce que le Conseil souverain rappelle qu’on ne peut nommer d’instituteur sans avoir recueilli l’avis favorable du curé et de l’évêque (ici le vicaire général Gobel). (Arrêt du 12 février 1768, de Boug II, 779). Au cours du XVIIIe siècle ce sont de véritables dynasties de maîtres qui se succèdent dans certaines écoles de villages.

Inspecté par curés et pasteurs

Le curé ou le pasteur est juge de la compétence du maître d’école, et son inspecteur. L’arrêt du 6 juillet 1726 rappelle que le maître d’école d’Ensisheim est un auxiliaire du curé d’Ensisheim : il doit assister aux services religieux, assurer la formation des servants de messe et des chantres, conduire les écoliers à la messe. Il est surveillé et inspecté par le curé une ou deux fois par semaine et jusqu’à une fois par quinzaine (de Boug II, 4).

Mais le maître d’école est souvent aussi « greffier » de la commune, mais ne peut dresser des actes qui relèvent des notaires ou greffiers de bailliage ou de tribunal.

Rétribution et écolage

La rémunération du maître d’école est assurée pour une part en nature : logement, chauffage et par la perception d’une rétribution. La rétribution scolaire est prélevée par le maître lui-même sur tous les habitants de la paroisse et ne se cumule pas avec l’écolage, qui n’est prélevée que sur les parents des enfants scolarisés. On lui applique le régime du prélèvement communal pour l’entretien de l’église. C’est ce qui est signifié aux deux anabaptistes de Montreux-Château qui avaient fait remarquer qu’ils n’envoyaient pas leurs enfants à l’école qu’on leur demandait de financer (arrêt du 27 sept. 1747).

Écoles latines, Deutsche Schulen, et écoles françaises

La majorité des écoles de village sont des écoles « allemandes » ou Deutsche Schulen. Alors que dans les « Écoles latines », les gymnases ou les collèges, l’on enseigne en latin, la langue d’enseignement et langue enseignée des écoles de village est l’allemand. Abécédaires (abc tafel), petits livres de lecture (par exemple les Milchspeisen), livres de modèles d’écriture (Namenbuch, Schreibbuch) sont en allemand, de même que le catéchisme, les lectures bibliques, les livres de cantiques, et bien sûr la Bible. Celle de Luther, car du fait des sources disponibles, l’historien ne connaît bien que l’enseignement donné dans les écoles des communautés luthériennes. Dans les villes de garnison, l’école française est implantée dès la fin du XVIIe siècle. À Sélestat, où le collège des Jésuites absorbe l’école latine et où fonctionne une « Deutsche Schule », il y a dès 1680 une école française, et un maître de l’école française qui a les mêmes obligations que son collègue, et comme lui prête serment de bourgeois à la ville (Gény, p. 931-936). Dans la lettre patente qu’elle fait enregistrer en juin 1756, Fort-Louis, ville nouvelle de garnison, obtient l’autorisation de prélever des taxes pour couvrir les dépenses des deux bâtiments qu’elle a fait construire, une « école françoise » et « une école allemande » (de Boug II, 475).

La moitié des enfants sait écrire à la sortie de l’école dans les villages protestants réputés plus en avance, et un quart dans les villages catholiques. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que l’on se préoccupe de l’enseignement du calcul (Boehler, p. 1873). À ces égards, l’Alsace fait partie des provinces les plus avancées du royaume.

Les locaux scolaires

L’école se tient quelquefois à l’église, mais le plus souvent au domicile de l’instituteur qui fait classe dans « le poêle d’école ». Pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, on assiste à l’essor des constructions scolaires dans les villages. Leur financement est opéré par le recours à la ressource principale des communautés, soit la coupe de bois communaux, et encore au remploi des matériaux de l’ancienne maison d’école, la main d’oeuvre étant assurée par les villageois eux-mêmes, et enfin dans une moindre mesure à l’appel aux réserves de la commune ou de la fabrique, enfin à l’appel à la contribution des habitants. J.-M. Boehler reproduit les plans des maisons d’école neuves de Muttersholtz et de Holtzwihr (Boehler, p. 1884-1885) et nous indique les références d’autres plans de maisons d’école (p. 1888, notes 360-361). L’école de Muttersholtz dont le plan est reproduit a la particularité de comprendre deux salles de classe, l’une pour les enfants protestants, et l’autre pour les enfants catholiques. J.-M. Boehler souligne que dans de nombreux cas, les nouvelles constructions incluent des locaux municipaux : poêle des assemblées de la municipalité ou abri des pompes d’incendie.

Bibliographie

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François Igersheim, Bernard Vogler

III. Les écoles primaires sous la Révolution et l’Empire (1789-1815)

Les révolutionnaires veulent façonner les comportements de manière à introduire durablement des habitus républicains laïcs et imposer l’usage obligatoire de l’enseignement en français, mais ils n’ont jamais réussi à assurer le moindre financement public aux écoles nouvelles qu’ils voulaient créer, ce qui explique largement l’échec de leur politique, outre le problème linguistique en Alsace.

Lakanal et Condorcet

Les deux têtes pensantes des textes législatifs sur l’enseignement ont été Joseph Lakanal (1762-1845) et Jean Antoine, marquis de Condorcet (1743-30 mars 1794), tous deux fortement hostiles à l’enseignement religieux. Lakanal, ancien professeur de la Doctrine chrétienne, élu conventionnel de l’Ariège, puis président du comité de l’Instruction Publique à trois reprises entre avril 1793 et fin octobre 1795, fit voter plusieurs textes sur l’organisation des écoles le 18 novembre 1794, après la chute de Robespierre qui l’avait éloigné de Paris. Sous le Directoire, il fut membre du Conseil des Cinq-Cents (1795-1797), où il fut rapporteur sur les livres élémentaires. Il est le promoteur d’une instruction en langue française, républicaine, laïque et patriotique, qui sorte l’école de son emprise religieuse et institue la mixité religieuse. Condorcet, député à la Législative, puis à la Convention, mais condamné à mort comme girondin, a rédigé cinq mémoires sur l’instruction publique à l’usage du Comité d’instruction publique, dans lesquels se trouvent posés les fondements de l’école républicaine : droit à l’instruction, nécessité d’un savoir de masse, dans un axe très antireligieux. En fait, toutes les propositions et décrets n’ont eu que peu d’effets en Alsace, faute de financement et de candidats, hormis la loi du 3 Brumaire an IV (25.10.1795), appliquée en Alsace à partir de mars 1796, qui mettait en place des jurys d’instruction de trois membres désignés par les administrateurs de district et chargés d’examiner et d’élire les instituteurs.

La suppression des anciennes écoles

Dans les faits, la décennie révolutionnaire constitue une véritable catastrophe pour les institutions scolaires. Dans un premier temps, seules les écoles catholiques sont touchées, à cause du serment de fidélité à la Constitution imposé aux instituteurs, qui l’ont souvent refusé par solidarité avec les prêtres réfractaires et ont été destitués pour ce motif. Seuls les protestants ont consenti au serment et ont pu maintenir leurs écoles paroissiales jusqu’au début de 1793.

À partir de la Terreur en 1793-1794, les protestants sont touchés aussi. Le nom de Schulmeister (maître d’école) est supprimé, remplacé par le vocable nouveau d’instituteur (Lehrer). L’obligation d’obtenir un « certificat de civisme », la suppression des cultes et de l’enseignement religieux et surtout l’obligation d’enseigner en français les Droits de l’homme et non plus le catéchisme en allemand sont à l’origine de la fermeture de la très grande majorité des écoles paroissiales.

La création d’écoles républicaines de langue française

Les nouvelles écoles créées par application de la loi Lakanal du 26 Brumaire an III (18.11.1794), instaurant un enseignement républicain en langue française, l’ont été en nombre très restreint, même à Strasbourg, et beaucoup de communes n’avaient plus d’instituteurs.

Ces écoles ont été en outre supprimées à partir de mars 1796 à la suite de la loi du 3 Brumaire IV (25 octobre 1795) créant des jurys d’instruction chargés de vérifier les compétences des candidats. Les instituteurs pouvaient être renommés, mais le serment de haine à la royauté imposé en 1797 a fortement indisposé ; il semble cependant n’avoir été exigé avec rigueur des instituteurs que dans le Haut-Rhin.

Peu d’écoles en langue française ont pu être mises en place, faute d’instituteurs capables de maîtriser cette langue et disposés à accepter l’idéologie antireligieuse. Le comité d’instruction publique de Colmar parvient à peine à engager une quarantaine de candidats pour les 132 communes du district de Colmar. Dans le Bas-Rhin, on trouve difficilement une trentaine de candidats qualifiés pour plus de 621 communes. À Strasbourg, où la mixité confessionnelle a été appliquée, il n’y a plus que 9 écoles primaires, avec chacune un nombre d’inscrits situé en gros entre 300 et 1 000. En 1799, les professeurs de la nouvelle École Centrale de Colmar se plaignent « du manque total d’écoles primaires bien organisées ». La situation semble alors passablement anarchique.

Quant aux manuels scolaires en français, ils demeurent remarquablement pauvres, en dehors de quelques plaquettes pour les écoles du Ban-de-la-Roche. Les instituteurs étaient surtout chargés d’enseigner la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, au grand mécontentement des parents et certains enseignent quand même le catéchisme pour ne pas perdre leurs rares élèves.

Les résistances

Les résistances ont été extrêmement fortes dans la population, surtout dans les campagnes, où les instituteurs « patriotes » étaient victimes de manoeuvres d’intimidation ou du refus d’envoyer des élèves. L’enseignement privé, d’abord interdit sous la Terreur, a été autorisé à nouveau sous le Directoire et est devenu majoritaire, malgré les fermetures décidées par l’administration pour cause de non-respect du calendrier révolutionnaire ou du non-enseignement des Droits de l’homme.

L’alphabétisation a ainsi fortement régressé, d’autant plus qu’un regroupement de communes avait été imposé par la création d’arrondissements scolaires, ce qui aurait imposé des trajets considérables à certains écoliers. Pour le Bas-Rhin, 136 arrondissements scolaires ont été créés pour 623 communes. La prolifération de textes législatifs, avec Lakanal en particulier, a débouché sur un grand vide. La plupart des écoles qui fonctionnent en 1799 sont des écoles privées.

En outre, la révolte gronde. Certains instituteurs avaient émigré et sont arrêtés au moment de leur retour. En 1796, à Blotzheim (Haut-Rhin), l’instituteur est menacé de la guillotine pour fabrication de faux passeports pour les émigrés et les prêtres émigrés désireux de revenir sur le territoire français (Reuss, p. 190).

La reconstruction sous l’Empire

Le premier préfet du Bas-Rhin nommé par Bonaparte, Laumond, constatant la dégradation de l’enseignement primaire, décide de supprimer les arrondissements scolaires et ordonne l’établissement d’au moins un instituteur dans chaque commune rurale, mais toujours sans financement d’État. La nomination des instituteurs est faite par le préfet, mais sur proposition de la commune. L’enseignement en allemand est à nouveau autorisé, le catéchisme n’est plus interdit, non plus que le dimanche et les fêtes chrétiennes. Le nombre d’écoles progresse lentement, avec 115 écoles publiques en 1802 dans le Bas-Rhin, face à 374 écoles privées, mais ce nombre atteint 701 en 1808. Seules 16 communes du département n’ont encore aucune école cette année-là. Le calcul décimal et les problèmes de calcul apparaissent dans l’enseignement, d’abord dans l’école du Temple-Neuf avec Jean Friese, qui publie en allemand un des premiers manuels de calcul en 1806, mais bon nombre d’instituteurs n’ont pas assimilé l’usage du calcul décimal créé sous la Révolution.

Dans cette période, un cas particulier est celui du Ban-de-la Roche, secteur francophone, où le pasteur Jean-Frédéric Oberlin (1740-1826) réussit à faire construire une école dans chacun des cinq villages de sa paroisse et à mettre au point une éducation populaire fondée sur l’éveil à la nature et à l’acquisition de connaissances techniques. Ses écrits ont eu un impact européen et leur écho se retrouve dans certains romans de Balzac. Mais ces villages francophones échappaient au problème de l’enseignement en allemand voulu majoritairement en Alsace.

En 1810, le préfet Lezay-Marnésia fonde à Strasbourg la première École Normale d’instituteurs, ce qui favorise par la suite le relèvement de la qualité des instituteurs et l’apprentissage du français, d’autant plus que les élèves-maîtres sont dispensés du service militaire.

Bibliographie

VÉRON-RÉVILLE (Armand), Histoire de la Révolution dans le département du Haut-Rhin, Colmar, 1865 (l’ouvrage ne donne pas les références des archives consultées).

SORGIUS (M.), Die Volksschulen im Elsass von 1789-1870, Strasbourg, 1902.

REUSS (Rodolphe), Notes sur l’Instruction primaire en Alsace pendant la Révolution, Paris et Nancy, 1910.

JULIA (Dominique), « Lakanal Joseph », Dictionnaire historique de la Révolution française, dir. SURATTEAU (Jean-René) et GENDRON (François), Paris, 1989, p. 631-634.

SLEDZIEWSKI (Elisabeth), « Condorcet », Dictionnaire historique de la Révolution française, dir. SURATTEAU (Jean- René) et GENDRON (François), 1989, p. 275-276.

BISCH (Yves), Mon école, Mulhouse, 1989.

BISCH (Yves), Écoles d’Alsace, Les leçons de l’histoire, Mulhouse, 1996.

Notices connexes

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