Imprimerie, imprimeurs : Différence entre versions

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''Buchdruckerei'', ''Buchdrucker''.
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Si la présence de Johann Gutenberg est attestée à Strasbourg entre 1434 et 1444, il reste difficile pour les historiens de savoir si l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles a eu lieu dans son atelier installé faubourg Saint-Arbogast ou plutôt dans sa ville natale, Mayence, dans laquelle il séjourne à nouveau à partir de 1448. En cette période, Strasbourg, au même titre que Bâle ou Mayence, dispose d’atouts majeurs qui ont contribué à l’établissement d’éditeurs-imprimeurs dans la cité. Cependant, c’est à Strasbourg que cette activité a connu le développement le plus rapide après 1454, date retenue traditionnellement par l’historiographie pour l’invention de l’imprimerie.
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L’apparition de l’imprimerie dans l’espace du Rhin supérieur est le corollaire de la convocation de deux grands conciles, celui de Constance (1414-1416) et celui de Bâle (1431-1449) qui y ont organisé le rassemblement des plus grands esprits de l’époque, comme Leonardo Bruni, Poggio Braciolini ou encore Manuel Chrysoloras. Les besoins de ces assemblées ont favorisé la concentration de fournisseurs spécialisés (parchemin, encre, papier…), de techniciens de l’écriture (copistes, enlumineurs…) et de marchands de livres dans les régions proches. Ces conciles favorisent les échanges culturels avec l’Italie et participent à la redécouverte des bibliothèques de la vallée du Rhin riches de manuscrits d’auteurs antiques inconnus jusque-là de ces érudits. Enfin, cette concentration de savants et d’érudits entraîne une forte demande d’ouvrages manuscrits et l’apparition d’ateliers de copistes privés travaillant pour une clientèle laïque. À partir de 1427, Diebold Lauber est actif à [[Haguenau_(ville_de)|Haguenau]]. Son catalogue comprend quarante-cinq titres destinés à une clientèle laïque ayant une préférence pour la langue vernaculaire. Ce lectorat s’intéresse aux livres de piété, aux traités de médecine ou aux œuvres littéraires, comme le ''Parzival'' de Wolfram von Eschenbach. À Strasbourg, les ateliers de copistes sont organisés par Diebold von Dachstein, Johann Port ''de Argentina'', ou encore Hans Ott. De toutes parts, la ville s’ouvre à l’écrit, tandis que les établissements d’enseignement se multiplient avec ''studia'', maisons religieuses et l’école du chapitre cathédral de Strasbourg. La ville rassemble un grand nombre d’institutions religieuses disposant de bibliothèques riches de centaines de volumes : le [[Chapitre_de_la_cathédrale,_Grand_chapitre|chapitre cathédral]], le [[Chapitre_Saint-Thomas_protestant|chapitre de Saint-Thomas]], le couvent des Dominicains ou celui des Chartreux. Lors du concile de Bâle, la bibliothèque de la Commanderie de l’Île verte à Strasbourg reçoit des visiteurs prestigieux comme Louis Aleman ou le commandeur Bertonelli. Dépourvue d’université et par là-même libre du contrôle que pourrait exercer une faculté de théologie, indépendante vis-à-vis du pouvoir épiscopal, Strasbourg bénéficie d’un environnement favorable à la circulation d’idées nouvelles ou réformatrices. Les élèves des écoles de la ville, les administrateurs, les juristes, une partie de la bourgeoisie urbaine, les tenants du courant de la mystique rhénane ou de la ''devotio moderna'', forment un lectorat nouveau aux côtés de celui des clercs. Cette population instruite et curieuse contribue au développement d’un marché du livre, y compris en langue vernaculaire. Cette émulation intellectuelle favorise dans la région la création de nouvelles institutions comme « l’École latine » rattachée à la paroisse Saint-Georges de Sélestat, ouverte à partir de 1452, ou les universités de Fribourg et Bâle fondées respectivement en 1457 et 1460.
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Ce foisonnement intellectuel associé à la multiplication des activités des moulins à papier en Allemagne du Sud contribue à nourrir le besoin grandissant d’un support de diffusion des idées qui soit à la fois plus aisé à fabriquer et plus facile à diffuser. Ce contexte favorise dans un premier temps la circulation de xylographies, documents imprimés à partir de formes en bois qui rassemblent à la fois le texte et des illustrations. Mais cette technique souffre de plusieurs difficultés empêchant l’obtention de documents de qualité satisfaisante : l’encre sèche, le bois joue sous l’effet de l’humidité ou de la sécheresse. C’est dans ce contexte que Gutenberg entreprend ses recherches en abandonnant le bois au profit du métal.
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= L’Alsace des XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles, un centre de développement de l’imprimerie =
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== Le temps des précurseurs ==
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Au milieu du XV<sup>e</sup> siècle, Strasbourg constitue un centre économique au croisement des routes reliant les Flandres à Venise et le royaume de France au Saint-Empire romain germanique. Construit entre&nbsp;1388 et&nbsp;1392, le grand pont sur le Rhin a renforcé le rôle de la ville en tant que place de transit et d’échange favorisant la circulation des hommes, des marchandises et des idées. Depuis 1336, la Foire de la Saint-Jean est un événement commercial annuel exerçant une grande influence en Allemagne méridionale. Avec 20 000&nbsp; habitants, Strasbourg est l’une des villes les plus peuplées du Rhin supérieur&nbsp;; de surcroît, elle dispose d’un pouvoir urbain fort, d’une administration bien établie et d’une organisation commerciale répartie entre vingt&nbsp;[[Corporation|corporations]]. Ces facteurs favorisent l’émergence d’une bourgeoisie urbaine prête à s’investir financièrement pour faire de sa ville, la seconde dans laquelle des livres furent imprimés. Le sens du commerce de ces précurseurs a permis à Strasbourg de maintenir durablement son rang, à la différence, par exemple, de Bamberg, et de faire de leur ville la principale concurrente de Mayence.
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C’est sans doute vers 1458 ou 1459 que Johann Mentelin, originaire de Sélestat, établit le premier atelier d’imprimerie, rue de l’Épine à Strasbourg. Enlumineur, il disposait du droit de [[Bourgeois,_bourgeoisie|bourgeoisie]] depuis 1447 et appartenait à la corporation des peintres. Prenant pour modèle la Bible de Mayence à 42&nbsp;lignes, Mentelin imprime une Bible à 49 lignes en deux tomes en 1460 et 1461. La production des incunables des premières décennies reste principalement constituée de livres en latin destinés à un petit nombre de clercs et de savants. Grâce à son inscription dans les réseaux commerciaux, Strasbourg offre la possibilité d’acheter rapidement le papier nécessaire à la production, tout en ouvrant les débouchés pour la vente directe des livres lors des foires et des marchés. Le deuxième document imprimé sorti des presses de Mentelin a été identifié en&nbsp;2014&nbsp;: il s’agit du formulaire d’une lettre d’indulgence au profit de la collégiale de Saint-Cyriaque près de Worms. Mis en circulation avant la fin de l’année&nbsp;1461, c’est l’un des premiers de ce type à avoir été imprimé ailleurs qu’à Mayence. Un tournant s’opère avec l’impression de la première Bible en allemand, par Mentelin en&nbsp;1466 à Strasbourg. Pour réaliser cette édition, il a choisi d’employer une police de caractère gothique ronde, aisément lisible et suffisamment compacte pour rassembler l’intégralité du texte en 427&nbsp;pages. De nos jours, seuls trente&nbsp;exemplaires&nbsp;de ce premier tirage sont encore conservés (dont un à la Bibliothèque des Dominicains de Colmar).
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Au milieu des années 1460, trois imprimeurs sont établis à Strasbourg. Outre Mentelin, spécialisé dans la théologie et la philosophie, Henri Eggestein lance son activité en&nbsp;1464&nbsp;; il publie des œuvres de droit canon. En&nbsp;1466, Adolph Rusch, par ailleurs gendre de Mentelin, installe son atelier et diffuse des œuvres littéraires à caractère humaniste. Rusch organise un véritable réseau entre la mer du Nord et l’Autriche pour distribuer des livres imprimés à Strasbourg. Durant cette période, la diffusion des livres est encore organisée par les éditeurs-imprimeurs eux-mêmes qui rétribuent des vendeurs ambulants ou des commis installés dans des échoppes autour de la cathédrale. Outre la production d’ouvrages, ces ateliers publient des placards destinés à diffuser à une large échelle les décisions officielles des pouvoirs urbains ou des formulaires, comme des billets de confession et des indulgences.
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L’avance prise par Strasbourg dans le domaine de l’imprimerie lui permet de rayonner dans toute l’Europe occidentale. En&nbsp;1470, Michel Friburger, sans doute formé par Mentelin, est appelé par Guillaume Fichet pour lui apporter son aide au moment de l’installation d’un atelier d’impression au collège de Sorbonne&nbsp;: c’est la première imprimerie parisienne. La même année, en Italie, le clerc Sixte Riessinger, élève de Mentelin, implante l’imprimerie à Naples. En&nbsp;1476, un autre alsacien, Marc Reinhart, s’installe à Lyon et fonde, avec Nicolas Philippe de Bensheim, la deuxième imprimerie de la ville.
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== Une activité en développement ==
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La mort de Mentelin en 1478 puis la brusque cessation des activités d’Eggestein en raison de difficultés financières en 1484 marquent la fin de l’époque des précurseurs de l’imprimerie à Strasbourg. La ville s’est néanmoins fait connaître comme un centre d’impression important. Durant la période&nbsp;1470-1480, la production est estimée à 272 éditions, soit une position moyenne, devant Bâle (182 éditions), mais loin derrière Venise (705), Rome (602) ou Cologne (557). Durant la première moitié du XVI<sup>e</sup> siècle, Strasbourg se trouve dans un groupe formé de Bâle, Augsbourg, Nuremberg ou Cologne, avec la parution d’environ 3 000 à 4 000&nbsp;éditions.
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Aux premiers grands noms de l’impression strasbourgeoise succèdent des personnages non moins importants tels Georges Reiser, Georges Husner ou Henri Knoblochtzer, installés dès la fin des années&nbsp;1470, puis Johann Prüss, Johann Grüninger, Martin Schott ou encore Martin Flach qui ouvrent leurs ateliers durant les vingt dernières années du XV<sup>e</sup>&nbsp;siècle à Strasbourg. Knoblochtzer introduit à Strasbourg l’usage régulier de gravures sur bois intégrées dans les compositions typographiques afin d’illustrer les livres. Dès ses débuts, il fait un large appel à ces gravures&nbsp;; ainsi le ''Belial'' de Jacques de Therano qu’il édite en 1477 est orné de 55 bois. Johann Prüss est originaire du Wurtemberg&nbsp;; son activité s’étend de&nbsp;1480 à&nbsp;1510. Sa production se distingue, elle aussi, par l’emploi régulier de la gravure sur bois. Il publie, entre autres, en 1492, la représentation de la chute de la météorite d’Ensisheim au-dessus du texte de Sébastian Brant,''Von dem Donnerstein gefallen vor Ensisheim''. Les imprimeurs alsaciens Martin Schott et Martin Flach s’inspirent de la réussite de Knoblochtzer ou de Prüss pour publier eux aussi des ouvrages ornés de bois. Mais celui qui porte l’art de l’illustration à son apogée est Johann Grüninger qui, à partir de 1500, emploie directement des artistes et fait appel à Baldung Grien, Johann Schäufelin, élève de Dürer, ou encore Hans Burckmair l’aîné. À la fin du XV<sup>e</sup> siècle, Strasbourg compte plus d’une douzaine d’imprimeurs en activité. Avant 1510, 587&nbsp;titres y sont imprimés, dont 471 sont des premières éditions&nbsp;; environ 30% de ceux-ci sont en langue allemande. D’après le ''Répertoire bibliographique strasbourgeois'' de Charles Schmidt, plus de la moitié des titres sortis des presses de Johann Grüninger et des Schott entre&nbsp;1483 et&nbsp;1545 sont en latin. Durant la même période, le reste de la production de ces deux mêmes imprimeurs est en allemand (voir&nbsp;[[Écriture|Écriture]]) avec une nette progression à partir de la fin des années&nbsp;1510 en faveur de cette langue. Ces publications en langue vernaculaire étaient pour un quart des œuvres des grands auteurs de l’époque&nbsp;: Jean Geiler de Kaysersberg, Sébastian Brant, Jacob Wimpheling ou Thomas Murner. Les trois autres quarts étaient des récits chevaleresques, des contes populaires ou des récits extraits de la Bible. Cette augmentation de la part représentée par les ouvrages en langue allemande dans la production imprimée est accompagnée de la diffusion d’ouvrages de vulgarisation en droit, en science ou en médecine. La satire est également bien représentée dans la production des ateliers strasbourgeois&nbsp;: Brant ou Murner publient leurs écrits en allemand à destination d’un public de clercs, de marchands ou d’artisans.
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Une liste des principaux imprimeurs actifs à Strasbourg avant 1520 a été établie par Charles Schmidt en 1882&nbsp;:
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Johann Mentelin&nbsp;; Henri Eggestein&nbsp;; Adolphe Rusch&nbsp;; Georges Husner&nbsp;; Martin Flach&nbsp;; Henri&nbsp;Knoblochtzer&nbsp;; Thomas Anshelm&nbsp;; Jen Eber&nbsp;;&nbsp;Pierre Attendron&nbsp;; Johann Prüss&nbsp;; Martin Schott&nbsp;; Johann Grüninger&nbsp;; Matthias Hupfuff&nbsp;; Guillaume Schaffner von Ropperschwiler&nbsp;; Bartholomé Kistler&nbsp;; Mathieu Brant&nbsp;; Johann Schott (fils de Martin)&nbsp;; Johann Knoblouch&nbsp;; Martin Flach le jeune&nbsp;; Johann Weninger&nbsp;; Thomas Swop&nbsp;; Jérôme Greff&nbsp;; Mathieu Schürer&nbsp;; Johann Prüss le jeune&nbsp;; Richard Beck&nbsp;; Conrad Kerner&nbsp;; Ulrich Morhard. Le métier d’imprimeur exige du savoir-faire, mais aussi un savoir intellectuel&nbsp;: la majeure partie des imprimeurs a fréquenté les universités de Heildelberg, Ingolstadt, Tübingen, Fribourg ou Bâle. Cette circulation des savoirs est également incarnée par de grandes figures comme Wimpheling, longtemps présent à Heidelberg, Brant ou Erasme. Cette concentration inédite d’érudits associée au développement des universités de la partie méridionale du Saint-Empire favorise la constitution d’un véritable réseau de diffusion de la connaissance dans la vallée du Rhin. Ce contexte renforce la place prépondérante que prend peu à peu le Rhin supérieur dans la production des premiers livres imprimées.
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== Autres imprimeurs d’Alsace ==
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Dans le contexte de l’accélération de la diffusion des idées nouvelles permise par le développement de l’imprimerie, de nombreuses villes alsaciennes voient se développer cette activité. À [[Haguenau_(ville_de)|Haguenau]], Henri Gran imprime son premier livre en 1489, le ''Cornutus'' de Jean de Garlandia. L’essentiel de la production de Gran est constitué de livres théologiques en latin. Il fait cependant paraître quelques livres en langue allemande comme le ''Heldenbuch'' en&nbsp;1509 ou le ''Teglich Brot von Heiligen'' en&nbsp;1522. À partir de 1497, Gran travaille pour le compte de l’important éditeur-libraire d’Augsbourg, Rynmann. Grâce à son appui financier et à ses réseaux commerciaux, Gran édite une production estimée entre 150 et 240 volumes. D’autres imprimeurs, comme Thomas Anshelm, Johann Secer, Pierre Brubach ou Guillaume Seltz s’installent à Haguenau durant les vingt premières années du XVI<sup>e</sup>&nbsp; siècle. La première imprimerie de Colmar ouvre en&nbsp;1522&nbsp;; Amand Farckall ne demeure que deux&nbsp;ans dans la cité mais publie une dizaine d’ouvrages dont les commentaires de Martin Luther sur les Épîtres et les Évangiles. Le fils de Johann Grüninger, Barthélémy, s’établit à Colmar à partir de&nbsp;1539. Il édite des traductions de Plutarque ou des textes de Wickram. À Sélestat, l’imprimeur Lazare Schürer est actif de&nbsp;1519 à&nbsp;1522&nbsp;; il est le fils de Mathias Schürer, imprimeur strasbourgeois qui diffusa les idées humanistes dans la région et notamment des textes d’Erasme comme les ''Adages''. Lazare Schürer, proche des idées de la Réforme, est un temps inquiété par les autorités municipales. Il cesse sa production en&nbsp;1523 en raison de difficultés financières. À Mulhouse, ce n’est qu’en&nbsp;1557 qu’un premier atelier d’imprimerie s’installe, la proximité de la ville avec Bâle expliquant sans doute cette arrivée tardive.
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== Implantation d’une activité économique nouvelle ==
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Après le temps des précurseurs, l’activité d’imprimeur se structure et se développe progressivement. La fabrication des livres exige une bonne organisation des ateliers afin de réaliser les compositions et surtout d’éviter les erreurs et les coquilles. Il est difficile d’estimer le nombre d’ouvriers ou de presses actives chez les imprimeurs, mais l’activité nécessite de faire appel à divers corps de métier. Ainsi, la correction des textes est une opération essentielle. L’humanisme recherche des textes purgés des erreurs commises lors des recopies successives. Il est donc inenvisageable de publier des ouvrages fautifs. Grüninger fait appel aux humanistes Ringmann, Adelphe Muling ou Gervais Sopher. Pour entreprendre ce long travail de correction, exigeant une connaissance fine des textes et une érudition certaine, ces humanistes s’appuient sur les manuscrits des bibliothèques alsaciennes&nbsp;: à Strasbourg celles du [[Chapitre_de_la_cathédrale,_Grand_chapitre|chapitre cathédral]], du [[Chapitre_Saint-Thomas_protestant|chapitre de Saint-Thomas]] ou de la Commanderie de Saint-Jean.
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Redécouvertes lors des conciles de Constance, puis de Bâle, les bibliothèques des abbayes ou chapitres de la région du Rhin supérieur font en effet l’objet d’un intérêt renouvelé à partir de la fin du XV<sup>e</sup> siècle. Leurs rayonnages proposent des sources manuscrites de première importance pour les humanistes. Beatus Rhenanus retrouve, par exemple, les sources de l’histoire romaine de Vellius Paterculus à la bibliothèque de l’abbaye de Murbach. Il édite ce texte et le fait publier par Amerbach à Bâle en&nbsp;1520.
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La méthode de correction des textes employée par les humanistes consiste à se procurer la dernière version parue du texte et, lorsque c’est possible, à s’appuyer pour comparaison sur toute autre version, imprimée ou manuscrite. Une fois ce travail de relecture et de comparaison des versions du texte effectué, l’humaniste est en mesure d’entreprendre la rédaction de la nouvelle édition du texte.
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Au début du XVI<sup>e</sup> siècle, l’imprimerie est souvent une affaire de famille. Rusch d’Ingwiller ou Martin Schott ont épousé des filles de Mentelin, alliance qui leur a permis de réunir les fonds et le matériel nécessaires pour lancer leur propre activité. D’autres comme Grüninger ou Prüss sont, en revanche, des immigrés venus de Souabe ou du Wurtemberg, dont les débuts furent moins faciles.
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Plusieurs ateliers strasbourgeois se caractérisent par une longévité assez importante&nbsp;: un fait assez rare dans ce secteur. Johann Grüninger dirige sa maison pendant un demi-siècle, Martin Flach, puis son fils, gèrent leur atelier durant trente-sept&nbsp;ans. La marque des Schott est l’une des plus réputée de Strasbourg pendant soixante-six ans. L’activité s’organise et les maîtres imprimeurs rejoignent la [[Échasse_(corporation_de_l')|corporation de l’Échasse]] où ils siègent aux côtés des représentants des différents métiers d’art (orfèvres, sculpteurs, peintres…).
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Les maîtres imprimeurs comme Mentelin ou Rusch parviennent à rassembler des sommes considérables pour financer leurs publications, mettant leurs activités au même rang que les plus importantes sociétés commerciales de la ville. Ces sommes sont parfois investies dans la pierre, car ces imprimeurs possèdent souvent des immeubles dans Strasbourg. Pour reconstituer rapidement leurs capitaux, les imprimeurs strasbourgeois cherchent à écouler l’ensemble d’un tirage plutôt que de vendre les livres au détail dans des échoppes. Ils signent des contrats avec des libraires installés dans le Saint-Empire romain germanique, afin de vendre leurs parutions dans toute l’Europe.
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Le principal débouché des éditions strasbourgeoises est le public des clercs qui ont besoin de nombreux livres&nbsp;: missels, bréviaires et rituels. L’imprimerie permet de diffuser versions officielles de catéchisme et autres textes religieux dans des diocèses entiers. Les évêques de Strasbourg et d’autres villes plus lointaines comme Hambourg, Munster ou Osnabrück passent leurs commandes dans la cité alsacienne. Le développement de l’imprimerie permet aussi de diffuser des livres à bon marché et en grand nombre, un avantage certain pour des publications destinées à la prédication comme les sermons ou à la confession comme les manuels à l’usage des directeurs de conscience. Si ces éditions religieuses représentent une part importante du travail des imprimeurs, la diffusion des idées humanistes demeure au cœur de leurs préoccupations.
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== La diffusion des idées nouvelles ==
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Aux côtés de Bâle, Strasbourg devient, avant&nbsp;1500, le centre de la production littéraire humaniste de la vallée du Rhin supérieur. Le retour aux sources classiques de l’Antiquité grecque et latine fut l’un des moteurs de l’humanisme. L’ouverture vers cet important ensemble de textes offre aussi des perspectives aux imprimeurs. À Strasbourg, Mathias Schürer édite quatre-vingt-dix-huit titres entre&nbsp;1508 et&nbsp;1520. Ses préférences vont aux poètes&nbsp;: Horace, Virgile ou Ovide. Mais il publie également les textes d’historiens comme Salluste, Pline le Jeune, Hérodote ou Philostrate. Des écrits de Cicéron sont édités dix-sept fois durant ces douze&nbsp;années d’activité.
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À partir des années 1520, la Réforme s’implante progressivement dans la ville. La censure, moins sévère que dans d’autres villes du Saint-Empire, permet la diffusion des écrits de Luther, d’Ulrich von Hutten ou de Schwenkfeld. Certains maîtres imprimeurs, comme Schott, se tournent vers cette confession nouvelle&nbsp;: entre&nbsp;1521 et&nbsp;1523, 90% de sa production est consacrée à la polémique protestante. Strasbourg accueille des Français persécutés comme Jacques Lefèvre d’Etaples en&nbsp;1525 ou Jean Calvin en&nbsp; 1538. La fondation du Gymnase en&nbsp;1538, celle de l’Académie en&nbsp;1566, offrent de nouveaux débouchés potentiels pour les imprimeurs. Jusqu’en&nbsp;1520, les livres religieux représentaient environ 35% de l’édition strasbourgeoise&nbsp;; l’adhésion à la Réforme oblige les artisans à réorienter leur production. Ainsi, la maison Schott se spécialise dans les ouvrages médicaux et techniques. Signe de ce phénomène&nbsp;: dans les années 1500 à&nbsp;1595, 35&nbsp;livres de dévotion catholique ou protestante contre 85&nbsp;manuels techniques sont publiés en allemand à Strasbourg. Ces dernières fournissaient des informations sur de nombreux sujets comme la métallurgie, la teinture des étoffes, les mines, l’architecture ou l’ébénisterie.
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Durant la guerre de Trente Ans, Strasbourg constitue l’un des principaux centres d’impression et de diffusion des nombreux pamphlets qui circulent durant le conflit. L’imprimeur Carolus entreprend, à partir de 1605, de rassembler les nouvelles parvenues par correspondance depuis Cologne, Rome, Prague ou Vienne dans un feuillet périodique, la ''Relation''. Cette parution hebdomadaire, le premier journal en quelque sorte, était tirée à&nbsp;150, 200&nbsp;exemplaires, distribués dans toute l’Alsace et le reste de l’empire germanique.
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= Après l’intégration au royaume de France =
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== Une activité à relancer ==
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Marquée par la guerre et son lot de malheurs, l’imprimerie strasbourgeoise voit son activité ralentir&nbsp;: elle passe d’une dizaine d’ateliers en&nbsp;1621 à huit au moment de la réunion de Strasbourg au royaume de France quarante&nbsp;ans plus tard. La ville n’est alors plus qu’un centre secondaire pour l’imprimerie. Strasbourg et l’Alsace se retrouvent coupés de leurs réseaux commerciaux traditionnels tournés vers le Saint-Empire. Les imprimeurs sont encore organisés autour d’une ou deux presses et de quelques compagnons, modèle désuet en comparaison de la situation française. La concurrence des libraires parisiens rend difficile la production et la&nbsp;diffusion de textes en français, alors que le marché allemand se ferme avec, notamment, la multiplication des contrefaçons parues à Kehl ou Deux-Ponts. Malgré cette situation en demi-teinte pour la province, l’activité d’imprimeur se développe ou se maintient&nbsp;: un atelier s’ouvre à Belfort, un autre dans la Ville Neuve de Brisach. Jean Henri Decker, installé à Colmar, réalise des tirages comparables aux grands imprimeurs strasbourgeois à partir de 1697. Des ateliers sont également présents à Molsheim entre&nbsp;1617 et&nbsp;1689, c’est-à-dire entre la création de l’Académie jésuite de la ville et le transfert du séminaire à Strasbourg.
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Passée cette première période d’adaptation, le secteur de l’imprimerie alsacienne connaît une période plus difficile au début du XVIII<sup>e</sup> siècle. Il faut attendre le dernier quart du siècle pour constater une forme de concentration des activités, prélude à une relance.
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D’après les rapports envoyés à la chancellerie entre 1723 et 1765, le nombre d’imprimeurs implantés à Strasbourg passe de huit à cinq. Durant les premières années du règne de Louis&nbsp;XV, le préteur royal remarque que les imprimeurs strasbourgeois font paraître peu de livres. Leurs activités se concentrent autour de la production d’almanachs, de thèses, d’oraisons funèbres ou de règlements. Cette situation reste liée d’une part à la vive concurrence des imprimeurs allemands, d’autre part à l’absence d’un nombre significatif d’auteurs présents dans la ville. Les censures municipales et royales limitent également les possibilités d’expression.
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Néanmoins, la situation s’améliore à partir des années&nbsp;1770. La production de livres devient plus régulière&nbsp;; de nouveaux noms émergent comme celui de Jean-François Le Roux, imprimeur au service du roi et de l’évêque, notamment pour des publications administratives&nbsp;; Jean Henri Heitz travaille pour l’Académie&nbsp;; François Levrault est au service de l’intendance. L’expansion du secteur se traduit également par l’augmentation du nombre de compagnons employés dans les imprimeries qui passe de 24 en&nbsp;1765 à 40 en&nbsp;1777. Peu à peu, profitant de sa situation géographique entre les Lumières et l’''Aufklärung'', Strasbourg fournit une partie de l’Allemagne en livres français et redistribue dans le reste de la France des livres provenant d’Allemagne. Une forme de commerce interlope se développe à partir de la ville de Kehl qui échappe aux règlements royaux. L’un des plus célèbres exemples de la mise à profit de la position frontalière de Strasbourg, est sans doute celui de Beaumarchais qui fait imprimer les œuvres complètes de Voltaire à Kehl entre&nbsp;1784 et&nbsp;1789 pour échapper à la censure royale. L’activité de Beaumarchais est florissante. Il dispose de 23&nbsp;presses dans son imprimerie, alors qu’à la fin des années 1770, l’ensemble des imprimeurs strasbourgeois rassemble 16&nbsp;presses.
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À la veille de la Révolution, Strasbourg compte six imprimeurs importants&nbsp;: les dynasties bien implantées des Heitz et des Levrault, Le Roux, Dannbach, Lorentz & Schüler et un nouvel imprimeur arrivé récemment, Rolland. L’activité de traduction est relativement importante pour ces entrepreneurs&nbsp;: entre&nbsp;1785 et&nbsp;1794, sur 579&nbsp;titres édités à Strasbourg, 74&nbsp;sont en latin, 369&nbsp;en allemand et 136&nbsp;en français. Beaucoup de ces ouvrages sont des traductions ou des adaptations de traités scientifiques, techniques ou pédagogiques.
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== L’imprimerie alsacienne durant la Révolution et l’Empire ==
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L’essor extraordinaire de la presse et des périodiques de diffusion locale durant les premières années de la Révolution contribue à la multiplication des petits ateliers d’imprimerie à Strasbourg. Cette situation se stabilise par la suite. Dans le contexte des guerres révolutionnaires puis de la censure appliquée sous le Consulat et l’Empire, seules les entreprises les plus solides parviennent à se maintenir. Face à la baisse des volumes de diffusion, l’entreprise Levrault, de loin la plus importante, doit renoncer à la moitié de ses presses. Elle se consacre à la publication de documentation administrative et de traités de médecine. Les maisons Ester et Heitz publient prudemment des titres classiques, Dannbach œuvre pour la mairie de Strasbourg et édite les Affiches de Strasbourg tandis que Silbermann édite trois&nbsp;titres de presse. Toutefois, en&nbsp;1810, l’enquête générale sur les imprimeries signale un réseau qui s’est étoffé avec neuf imprimeurs implantés à Strasbourg, sept autres dans le Bas-Rhin et sept dans le Haut-Rhin. Un décret impérial du 5&nbsp;février&nbsp;1810 établit une distinction entre imprimeries conservées et imprimeries tolérées vouées à la fermeture à la mort de leur propriétaire. Après 1815, Strasbourg dispose de six&nbsp;imprimeurs comme cela avait été le cas avant la Révolution. Levrault rassemble à lui seul plus du tiers des presses strasbourgeoises et ouvre un établissement à Paris. Cet imprimeur voit son activité croître à un rythme régulier, la période de l’Empire offre des perspectives de développement qui lui permettent, comme aux autres imprimeurs de la ville, de préparer les bouleversements à venir.
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= Bibliographie =
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SCHMIDT&nbsp;(Charles), «&nbsp;Livres et bibliothèques à Strasbourg au Moyen Âge&nbsp;» ''RA'', t.&nbsp;V, 1876, p.&nbsp;433-454 et t.&nbsp;VI, 1877, p.&nbsp;59-85.
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SCHMIDT&nbsp;(Charles), ''Zur Geschichte der ältesten Bibliotheken und der ersten Buchdrucker zu Strassburg'', Strasbourg, 1882.
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SCHMIDT (Charles), ''Répertoire bibliographique strasbourgeois jusque vers 1530'', Strasbourg, 7&nbsp;t. 1893-1894.
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RITTER (François),''Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XV<sup>e</sup> et XVI<sup>e</sup> siècles'', Strasbourg / Paris, 1955.
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SCHLAEFLI&nbsp;(Louis),&nbsp;«&nbsp;Recherches sur l’imprimerie et la librairie à Molsheim au XVII<sup>e</sup> siècle&nbsp;», ''Annuaire de la société d’histoire et d’archéologie de Molsheim et environs'', 1971, p.&nbsp;86-96, 1972, p.&nbsp;62-78.
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ELLOY (Martine), «&nbsp;Le Livre à Strasbourg au XVIII<sup>e</sup> siècle&nbsp;», ''Bulletin de la Société académique du Bas-Rhin pour le progrès des sciences, des lettres, des arts et de la vie économique'', t.&nbsp;XCIV et XCV, 1973-1971.
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BARBIER (Frédéric), ''Nouvelles recherches sur l’imprimerie strasbourgeoise 1676-1830'', Thèse de l’École nationale des Chartes, Paris, 2&nbsp;t., 1976.
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<p style="text-align: right;">'''Jérôme Schweitzer'''</p> 
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Buchdruckerei, Buchdrucker.

Si la présence de Johann Gutenberg est attestée à Strasbourg entre 1434 et 1444, il reste difficile pour les historiens de savoir si l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles a eu lieu dans son atelier installé faubourg Saint-Arbogast ou plutôt dans sa ville natale, Mayence, dans laquelle il séjourne à nouveau à partir de 1448. En cette période, Strasbourg, au même titre que Bâle ou Mayence, dispose d’atouts majeurs qui ont contribué à l’établissement d’éditeurs-imprimeurs dans la cité. Cependant, c’est à Strasbourg que cette activité a connu le développement le plus rapide après 1454, date retenue traditionnellement par l’historiographie pour l’invention de l’imprimerie.

L’apparition de l’imprimerie dans l’espace du Rhin supérieur est le corollaire de la convocation de deux grands conciles, celui de Constance (1414-1416) et celui de Bâle (1431-1449) qui y ont organisé le rassemblement des plus grands esprits de l’époque, comme Leonardo Bruni, Poggio Braciolini ou encore Manuel Chrysoloras. Les besoins de ces assemblées ont favorisé la concentration de fournisseurs spécialisés (parchemin, encre, papier…), de techniciens de l’écriture (copistes, enlumineurs…) et de marchands de livres dans les régions proches. Ces conciles favorisent les échanges culturels avec l’Italie et participent à la redécouverte des bibliothèques de la vallée du Rhin riches de manuscrits d’auteurs antiques inconnus jusque-là de ces érudits. Enfin, cette concentration de savants et d’érudits entraîne une forte demande d’ouvrages manuscrits et l’apparition d’ateliers de copistes privés travaillant pour une clientèle laïque. À partir de 1427, Diebold Lauber est actif à Haguenau. Son catalogue comprend quarante-cinq titres destinés à une clientèle laïque ayant une préférence pour la langue vernaculaire. Ce lectorat s’intéresse aux livres de piété, aux traités de médecine ou aux œuvres littéraires, comme le Parzival de Wolfram von Eschenbach. À Strasbourg, les ateliers de copistes sont organisés par Diebold von Dachstein, Johann Port de Argentina, ou encore Hans Ott. De toutes parts, la ville s’ouvre à l’écrit, tandis que les établissements d’enseignement se multiplient avec studia, maisons religieuses et l’école du chapitre cathédral de Strasbourg. La ville rassemble un grand nombre d’institutions religieuses disposant de bibliothèques riches de centaines de volumes : le chapitre cathédral, le chapitre de Saint-Thomas, le couvent des Dominicains ou celui des Chartreux. Lors du concile de Bâle, la bibliothèque de la Commanderie de l’Île verte à Strasbourg reçoit des visiteurs prestigieux comme Louis Aleman ou le commandeur Bertonelli. Dépourvue d’université et par là-même libre du contrôle que pourrait exercer une faculté de théologie, indépendante vis-à-vis du pouvoir épiscopal, Strasbourg bénéficie d’un environnement favorable à la circulation d’idées nouvelles ou réformatrices. Les élèves des écoles de la ville, les administrateurs, les juristes, une partie de la bourgeoisie urbaine, les tenants du courant de la mystique rhénane ou de la devotio moderna, forment un lectorat nouveau aux côtés de celui des clercs. Cette population instruite et curieuse contribue au développement d’un marché du livre, y compris en langue vernaculaire. Cette émulation intellectuelle favorise dans la région la création de nouvelles institutions comme « l’École latine » rattachée à la paroisse Saint-Georges de Sélestat, ouverte à partir de 1452, ou les universités de Fribourg et Bâle fondées respectivement en 1457 et 1460.

Ce foisonnement intellectuel associé à la multiplication des activités des moulins à papier en Allemagne du Sud contribue à nourrir le besoin grandissant d’un support de diffusion des idées qui soit à la fois plus aisé à fabriquer et plus facile à diffuser. Ce contexte favorise dans un premier temps la circulation de xylographies, documents imprimés à partir de formes en bois qui rassemblent à la fois le texte et des illustrations. Mais cette technique souffre de plusieurs difficultés empêchant l’obtention de documents de qualité satisfaisante : l’encre sèche, le bois joue sous l’effet de l’humidité ou de la sécheresse. C’est dans ce contexte que Gutenberg entreprend ses recherches en abandonnant le bois au profit du métal.

L’Alsace des XVe et XVIe siècles, un centre de développement de l’imprimerie

Le temps des précurseurs

Au milieu du XVe siècle, Strasbourg constitue un centre économique au croisement des routes reliant les Flandres à Venise et le royaume de France au Saint-Empire romain germanique. Construit entre 1388 et 1392, le grand pont sur le Rhin a renforcé le rôle de la ville en tant que place de transit et d’échange favorisant la circulation des hommes, des marchandises et des idées. Depuis 1336, la Foire de la Saint-Jean est un événement commercial annuel exerçant une grande influence en Allemagne méridionale. Avec 20 000  habitants, Strasbourg est l’une des villes les plus peuplées du Rhin supérieur ; de surcroît, elle dispose d’un pouvoir urbain fort, d’une administration bien établie et d’une organisation commerciale répartie entre vingt corporations. Ces facteurs favorisent l’émergence d’une bourgeoisie urbaine prête à s’investir financièrement pour faire de sa ville, la seconde dans laquelle des livres furent imprimés. Le sens du commerce de ces précurseurs a permis à Strasbourg de maintenir durablement son rang, à la différence, par exemple, de Bamberg, et de faire de leur ville la principale concurrente de Mayence.

C’est sans doute vers 1458 ou 1459 que Johann Mentelin, originaire de Sélestat, établit le premier atelier d’imprimerie, rue de l’Épine à Strasbourg. Enlumineur, il disposait du droit de bourgeoisie depuis 1447 et appartenait à la corporation des peintres. Prenant pour modèle la Bible de Mayence à 42 lignes, Mentelin imprime une Bible à 49 lignes en deux tomes en 1460 et 1461. La production des incunables des premières décennies reste principalement constituée de livres en latin destinés à un petit nombre de clercs et de savants. Grâce à son inscription dans les réseaux commerciaux, Strasbourg offre la possibilité d’acheter rapidement le papier nécessaire à la production, tout en ouvrant les débouchés pour la vente directe des livres lors des foires et des marchés. Le deuxième document imprimé sorti des presses de Mentelin a été identifié en 2014 : il s’agit du formulaire d’une lettre d’indulgence au profit de la collégiale de Saint-Cyriaque près de Worms. Mis en circulation avant la fin de l’année 1461, c’est l’un des premiers de ce type à avoir été imprimé ailleurs qu’à Mayence. Un tournant s’opère avec l’impression de la première Bible en allemand, par Mentelin en 1466 à Strasbourg. Pour réaliser cette édition, il a choisi d’employer une police de caractère gothique ronde, aisément lisible et suffisamment compacte pour rassembler l’intégralité du texte en 427 pages. De nos jours, seuls trente exemplaires de ce premier tirage sont encore conservés (dont un à la Bibliothèque des Dominicains de Colmar).

Au milieu des années 1460, trois imprimeurs sont établis à Strasbourg. Outre Mentelin, spécialisé dans la théologie et la philosophie, Henri Eggestein lance son activité en 1464 ; il publie des œuvres de droit canon. En 1466, Adolph Rusch, par ailleurs gendre de Mentelin, installe son atelier et diffuse des œuvres littéraires à caractère humaniste. Rusch organise un véritable réseau entre la mer du Nord et l’Autriche pour distribuer des livres imprimés à Strasbourg. Durant cette période, la diffusion des livres est encore organisée par les éditeurs-imprimeurs eux-mêmes qui rétribuent des vendeurs ambulants ou des commis installés dans des échoppes autour de la cathédrale. Outre la production d’ouvrages, ces ateliers publient des placards destinés à diffuser à une large échelle les décisions officielles des pouvoirs urbains ou des formulaires, comme des billets de confession et des indulgences.

L’avance prise par Strasbourg dans le domaine de l’imprimerie lui permet de rayonner dans toute l’Europe occidentale. En 1470, Michel Friburger, sans doute formé par Mentelin, est appelé par Guillaume Fichet pour lui apporter son aide au moment de l’installation d’un atelier d’impression au collège de Sorbonne : c’est la première imprimerie parisienne. La même année, en Italie, le clerc Sixte Riessinger, élève de Mentelin, implante l’imprimerie à Naples. En 1476, un autre alsacien, Marc Reinhart, s’installe à Lyon et fonde, avec Nicolas Philippe de Bensheim, la deuxième imprimerie de la ville.

Une activité en développement

La mort de Mentelin en 1478 puis la brusque cessation des activités d’Eggestein en raison de difficultés financières en 1484 marquent la fin de l’époque des précurseurs de l’imprimerie à Strasbourg. La ville s’est néanmoins fait connaître comme un centre d’impression important. Durant la période 1470-1480, la production est estimée à 272 éditions, soit une position moyenne, devant Bâle (182 éditions), mais loin derrière Venise (705), Rome (602) ou Cologne (557). Durant la première moitié du XVIe siècle, Strasbourg se trouve dans un groupe formé de Bâle, Augsbourg, Nuremberg ou Cologne, avec la parution d’environ 3 000 à 4 000 éditions.

Aux premiers grands noms de l’impression strasbourgeoise succèdent des personnages non moins importants tels Georges Reiser, Georges Husner ou Henri Knoblochtzer, installés dès la fin des années 1470, puis Johann Prüss, Johann Grüninger, Martin Schott ou encore Martin Flach qui ouvrent leurs ateliers durant les vingt dernières années du XVe siècle à Strasbourg. Knoblochtzer introduit à Strasbourg l’usage régulier de gravures sur bois intégrées dans les compositions typographiques afin d’illustrer les livres. Dès ses débuts, il fait un large appel à ces gravures ; ainsi le Belial de Jacques de Therano qu’il édite en 1477 est orné de 55 bois. Johann Prüss est originaire du Wurtemberg ; son activité s’étend de 1480 à 1510. Sa production se distingue, elle aussi, par l’emploi régulier de la gravure sur bois. Il publie, entre autres, en 1492, la représentation de la chute de la météorite d’Ensisheim au-dessus du texte de Sébastian Brant,Von dem Donnerstein gefallen vor Ensisheim. Les imprimeurs alsaciens Martin Schott et Martin Flach s’inspirent de la réussite de Knoblochtzer ou de Prüss pour publier eux aussi des ouvrages ornés de bois. Mais celui qui porte l’art de l’illustration à son apogée est Johann Grüninger qui, à partir de 1500, emploie directement des artistes et fait appel à Baldung Grien, Johann Schäufelin, élève de Dürer, ou encore Hans Burckmair l’aîné. À la fin du XVe siècle, Strasbourg compte plus d’une douzaine d’imprimeurs en activité. Avant 1510, 587 titres y sont imprimés, dont 471 sont des premières éditions ; environ 30% de ceux-ci sont en langue allemande. D’après le Répertoire bibliographique strasbourgeois de Charles Schmidt, plus de la moitié des titres sortis des presses de Johann Grüninger et des Schott entre 1483 et 1545 sont en latin. Durant la même période, le reste de la production de ces deux mêmes imprimeurs est en allemand (voir Écriture) avec une nette progression à partir de la fin des années 1510 en faveur de cette langue. Ces publications en langue vernaculaire étaient pour un quart des œuvres des grands auteurs de l’époque : Jean Geiler de Kaysersberg, Sébastian Brant, Jacob Wimpheling ou Thomas Murner. Les trois autres quarts étaient des récits chevaleresques, des contes populaires ou des récits extraits de la Bible. Cette augmentation de la part représentée par les ouvrages en langue allemande dans la production imprimée est accompagnée de la diffusion d’ouvrages de vulgarisation en droit, en science ou en médecine. La satire est également bien représentée dans la production des ateliers strasbourgeois : Brant ou Murner publient leurs écrits en allemand à destination d’un public de clercs, de marchands ou d’artisans.

Une liste des principaux imprimeurs actifs à Strasbourg avant 1520 a été établie par Charles Schmidt en 1882 :

Johann Mentelin ; Henri Eggestein ; Adolphe Rusch ; Georges Husner ; Martin Flach ; Henri Knoblochtzer ; Thomas Anshelm ; Jen Eber ; Pierre Attendron ; Johann Prüss ; Martin Schott ; Johann Grüninger ; Matthias Hupfuff ; Guillaume Schaffner von Ropperschwiler ; Bartholomé Kistler ; Mathieu Brant ; Johann Schott (fils de Martin) ; Johann Knoblouch ; Martin Flach le jeune ; Johann Weninger ; Thomas Swop ; Jérôme Greff ; Mathieu Schürer ; Johann Prüss le jeune ; Richard Beck ; Conrad Kerner ; Ulrich Morhard. Le métier d’imprimeur exige du savoir-faire, mais aussi un savoir intellectuel : la majeure partie des imprimeurs a fréquenté les universités de Heildelberg, Ingolstadt, Tübingen, Fribourg ou Bâle. Cette circulation des savoirs est également incarnée par de grandes figures comme Wimpheling, longtemps présent à Heidelberg, Brant ou Erasme. Cette concentration inédite d’érudits associée au développement des universités de la partie méridionale du Saint-Empire favorise la constitution d’un véritable réseau de diffusion de la connaissance dans la vallée du Rhin. Ce contexte renforce la place prépondérante que prend peu à peu le Rhin supérieur dans la production des premiers livres imprimées.

Autres imprimeurs d’Alsace

Dans le contexte de l’accélération de la diffusion des idées nouvelles permise par le développement de l’imprimerie, de nombreuses villes alsaciennes voient se développer cette activité. À Haguenau, Henri Gran imprime son premier livre en 1489, le Cornutus de Jean de Garlandia. L’essentiel de la production de Gran est constitué de livres théologiques en latin. Il fait cependant paraître quelques livres en langue allemande comme le Heldenbuch en 1509 ou le Teglich Brot von Heiligen en 1522. À partir de 1497, Gran travaille pour le compte de l’important éditeur-libraire d’Augsbourg, Rynmann. Grâce à son appui financier et à ses réseaux commerciaux, Gran édite une production estimée entre 150 et 240 volumes. D’autres imprimeurs, comme Thomas Anshelm, Johann Secer, Pierre Brubach ou Guillaume Seltz s’installent à Haguenau durant les vingt premières années du XVIe  siècle. La première imprimerie de Colmar ouvre en 1522 ; Amand Farckall ne demeure que deux ans dans la cité mais publie une dizaine d’ouvrages dont les commentaires de Martin Luther sur les Épîtres et les Évangiles. Le fils de Johann Grüninger, Barthélémy, s’établit à Colmar à partir de 1539. Il édite des traductions de Plutarque ou des textes de Wickram. À Sélestat, l’imprimeur Lazare Schürer est actif de 1519 à 1522 ; il est le fils de Mathias Schürer, imprimeur strasbourgeois qui diffusa les idées humanistes dans la région et notamment des textes d’Erasme comme les Adages. Lazare Schürer, proche des idées de la Réforme, est un temps inquiété par les autorités municipales. Il cesse sa production en 1523 en raison de difficultés financières. À Mulhouse, ce n’est qu’en 1557 qu’un premier atelier d’imprimerie s’installe, la proximité de la ville avec Bâle expliquant sans doute cette arrivée tardive.

Implantation d’une activité économique nouvelle

Après le temps des précurseurs, l’activité d’imprimeur se structure et se développe progressivement. La fabrication des livres exige une bonne organisation des ateliers afin de réaliser les compositions et surtout d’éviter les erreurs et les coquilles. Il est difficile d’estimer le nombre d’ouvriers ou de presses actives chez les imprimeurs, mais l’activité nécessite de faire appel à divers corps de métier. Ainsi, la correction des textes est une opération essentielle. L’humanisme recherche des textes purgés des erreurs commises lors des recopies successives. Il est donc inenvisageable de publier des ouvrages fautifs. Grüninger fait appel aux humanistes Ringmann, Adelphe Muling ou Gervais Sopher. Pour entreprendre ce long travail de correction, exigeant une connaissance fine des textes et une érudition certaine, ces humanistes s’appuient sur les manuscrits des bibliothèques alsaciennes : à Strasbourg celles du chapitre cathédral, du chapitre de Saint-Thomas ou de la Commanderie de Saint-Jean.

Redécouvertes lors des conciles de Constance, puis de Bâle, les bibliothèques des abbayes ou chapitres de la région du Rhin supérieur font en effet l’objet d’un intérêt renouvelé à partir de la fin du XVe siècle. Leurs rayonnages proposent des sources manuscrites de première importance pour les humanistes. Beatus Rhenanus retrouve, par exemple, les sources de l’histoire romaine de Vellius Paterculus à la bibliothèque de l’abbaye de Murbach. Il édite ce texte et le fait publier par Amerbach à Bâle en 1520.

La méthode de correction des textes employée par les humanistes consiste à se procurer la dernière version parue du texte et, lorsque c’est possible, à s’appuyer pour comparaison sur toute autre version, imprimée ou manuscrite. Une fois ce travail de relecture et de comparaison des versions du texte effectué, l’humaniste est en mesure d’entreprendre la rédaction de la nouvelle édition du texte.

Au début du XVIe siècle, l’imprimerie est souvent une affaire de famille. Rusch d’Ingwiller ou Martin Schott ont épousé des filles de Mentelin, alliance qui leur a permis de réunir les fonds et le matériel nécessaires pour lancer leur propre activité. D’autres comme Grüninger ou Prüss sont, en revanche, des immigrés venus de Souabe ou du Wurtemberg, dont les débuts furent moins faciles.

Plusieurs ateliers strasbourgeois se caractérisent par une longévité assez importante : un fait assez rare dans ce secteur. Johann Grüninger dirige sa maison pendant un demi-siècle, Martin Flach, puis son fils, gèrent leur atelier durant trente-sept ans. La marque des Schott est l’une des plus réputée de Strasbourg pendant soixante-six ans. L’activité s’organise et les maîtres imprimeurs rejoignent la corporation de l’Échasse où ils siègent aux côtés des représentants des différents métiers d’art (orfèvres, sculpteurs, peintres…).

Les maîtres imprimeurs comme Mentelin ou Rusch parviennent à rassembler des sommes considérables pour financer leurs publications, mettant leurs activités au même rang que les plus importantes sociétés commerciales de la ville. Ces sommes sont parfois investies dans la pierre, car ces imprimeurs possèdent souvent des immeubles dans Strasbourg. Pour reconstituer rapidement leurs capitaux, les imprimeurs strasbourgeois cherchent à écouler l’ensemble d’un tirage plutôt que de vendre les livres au détail dans des échoppes. Ils signent des contrats avec des libraires installés dans le Saint-Empire romain germanique, afin de vendre leurs parutions dans toute l’Europe.

Le principal débouché des éditions strasbourgeoises est le public des clercs qui ont besoin de nombreux livres : missels, bréviaires et rituels. L’imprimerie permet de diffuser versions officielles de catéchisme et autres textes religieux dans des diocèses entiers. Les évêques de Strasbourg et d’autres villes plus lointaines comme Hambourg, Munster ou Osnabrück passent leurs commandes dans la cité alsacienne. Le développement de l’imprimerie permet aussi de diffuser des livres à bon marché et en grand nombre, un avantage certain pour des publications destinées à la prédication comme les sermons ou à la confession comme les manuels à l’usage des directeurs de conscience. Si ces éditions religieuses représentent une part importante du travail des imprimeurs, la diffusion des idées humanistes demeure au cœur de leurs préoccupations.

La diffusion des idées nouvelles

Aux côtés de Bâle, Strasbourg devient, avant 1500, le centre de la production littéraire humaniste de la vallée du Rhin supérieur. Le retour aux sources classiques de l’Antiquité grecque et latine fut l’un des moteurs de l’humanisme. L’ouverture vers cet important ensemble de textes offre aussi des perspectives aux imprimeurs. À Strasbourg, Mathias Schürer édite quatre-vingt-dix-huit titres entre 1508 et 1520. Ses préférences vont aux poètes : Horace, Virgile ou Ovide. Mais il publie également les textes d’historiens comme Salluste, Pline le Jeune, Hérodote ou Philostrate. Des écrits de Cicéron sont édités dix-sept fois durant ces douze années d’activité.

À partir des années 1520, la Réforme s’implante progressivement dans la ville. La censure, moins sévère que dans d’autres villes du Saint-Empire, permet la diffusion des écrits de Luther, d’Ulrich von Hutten ou de Schwenkfeld. Certains maîtres imprimeurs, comme Schott, se tournent vers cette confession nouvelle : entre 1521 et 1523, 90% de sa production est consacrée à la polémique protestante. Strasbourg accueille des Français persécutés comme Jacques Lefèvre d’Etaples en 1525 ou Jean Calvin en  1538. La fondation du Gymnase en 1538, celle de l’Académie en 1566, offrent de nouveaux débouchés potentiels pour les imprimeurs. Jusqu’en 1520, les livres religieux représentaient environ 35% de l’édition strasbourgeoise ; l’adhésion à la Réforme oblige les artisans à réorienter leur production. Ainsi, la maison Schott se spécialise dans les ouvrages médicaux et techniques. Signe de ce phénomène : dans les années 1500 à 1595, 35 livres de dévotion catholique ou protestante contre 85 manuels techniques sont publiés en allemand à Strasbourg. Ces dernières fournissaient des informations sur de nombreux sujets comme la métallurgie, la teinture des étoffes, les mines, l’architecture ou l’ébénisterie.

Durant la guerre de Trente Ans, Strasbourg constitue l’un des principaux centres d’impression et de diffusion des nombreux pamphlets qui circulent durant le conflit. L’imprimeur Carolus entreprend, à partir de 1605, de rassembler les nouvelles parvenues par correspondance depuis Cologne, Rome, Prague ou Vienne dans un feuillet périodique, la Relation. Cette parution hebdomadaire, le premier journal en quelque sorte, était tirée à 150, 200 exemplaires, distribués dans toute l’Alsace et le reste de l’empire germanique.

Après l’intégration au royaume de France

Une activité à relancer

Marquée par la guerre et son lot de malheurs, l’imprimerie strasbourgeoise voit son activité ralentir : elle passe d’une dizaine d’ateliers en 1621 à huit au moment de la réunion de Strasbourg au royaume de France quarante ans plus tard. La ville n’est alors plus qu’un centre secondaire pour l’imprimerie. Strasbourg et l’Alsace se retrouvent coupés de leurs réseaux commerciaux traditionnels tournés vers le Saint-Empire. Les imprimeurs sont encore organisés autour d’une ou deux presses et de quelques compagnons, modèle désuet en comparaison de la situation française. La concurrence des libraires parisiens rend difficile la production et la diffusion de textes en français, alors que le marché allemand se ferme avec, notamment, la multiplication des contrefaçons parues à Kehl ou Deux-Ponts. Malgré cette situation en demi-teinte pour la province, l’activité d’imprimeur se développe ou se maintient : un atelier s’ouvre à Belfort, un autre dans la Ville Neuve de Brisach. Jean Henri Decker, installé à Colmar, réalise des tirages comparables aux grands imprimeurs strasbourgeois à partir de 1697. Des ateliers sont également présents à Molsheim entre 1617 et 1689, c’est-à-dire entre la création de l’Académie jésuite de la ville et le transfert du séminaire à Strasbourg.

Passée cette première période d’adaptation, le secteur de l’imprimerie alsacienne connaît une période plus difficile au début du XVIIIe siècle. Il faut attendre le dernier quart du siècle pour constater une forme de concentration des activités, prélude à une relance.

D’après les rapports envoyés à la chancellerie entre 1723 et 1765, le nombre d’imprimeurs implantés à Strasbourg passe de huit à cinq. Durant les premières années du règne de Louis XV, le préteur royal remarque que les imprimeurs strasbourgeois font paraître peu de livres. Leurs activités se concentrent autour de la production d’almanachs, de thèses, d’oraisons funèbres ou de règlements. Cette situation reste liée d’une part à la vive concurrence des imprimeurs allemands, d’autre part à l’absence d’un nombre significatif d’auteurs présents dans la ville. Les censures municipales et royales limitent également les possibilités d’expression.

Néanmoins, la situation s’améliore à partir des années 1770. La production de livres devient plus régulière ; de nouveaux noms émergent comme celui de Jean-François Le Roux, imprimeur au service du roi et de l’évêque, notamment pour des publications administratives ; Jean Henri Heitz travaille pour l’Académie ; François Levrault est au service de l’intendance. L’expansion du secteur se traduit également par l’augmentation du nombre de compagnons employés dans les imprimeries qui passe de 24 en 1765 à 40 en 1777. Peu à peu, profitant de sa situation géographique entre les Lumières et l’Aufklärung, Strasbourg fournit une partie de l’Allemagne en livres français et redistribue dans le reste de la France des livres provenant d’Allemagne. Une forme de commerce interlope se développe à partir de la ville de Kehl qui échappe aux règlements royaux. L’un des plus célèbres exemples de la mise à profit de la position frontalière de Strasbourg, est sans doute celui de Beaumarchais qui fait imprimer les œuvres complètes de Voltaire à Kehl entre 1784 et 1789 pour échapper à la censure royale. L’activité de Beaumarchais est florissante. Il dispose de 23 presses dans son imprimerie, alors qu’à la fin des années 1770, l’ensemble des imprimeurs strasbourgeois rassemble 16 presses.

À la veille de la Révolution, Strasbourg compte six imprimeurs importants : les dynasties bien implantées des Heitz et des Levrault, Le Roux, Dannbach, Lorentz & Schüler et un nouvel imprimeur arrivé récemment, Rolland. L’activité de traduction est relativement importante pour ces entrepreneurs : entre 1785 et 1794, sur 579 titres édités à Strasbourg, 74 sont en latin, 369 en allemand et 136 en français. Beaucoup de ces ouvrages sont des traductions ou des adaptations de traités scientifiques, techniques ou pédagogiques.

L’imprimerie alsacienne durant la Révolution et l’Empire

L’essor extraordinaire de la presse et des périodiques de diffusion locale durant les premières années de la Révolution contribue à la multiplication des petits ateliers d’imprimerie à Strasbourg. Cette situation se stabilise par la suite. Dans le contexte des guerres révolutionnaires puis de la censure appliquée sous le Consulat et l’Empire, seules les entreprises les plus solides parviennent à se maintenir. Face à la baisse des volumes de diffusion, l’entreprise Levrault, de loin la plus importante, doit renoncer à la moitié de ses presses. Elle se consacre à la publication de documentation administrative et de traités de médecine. Les maisons Ester et Heitz publient prudemment des titres classiques, Dannbach œuvre pour la mairie de Strasbourg et édite les Affiches de Strasbourg tandis que Silbermann édite trois titres de presse. Toutefois, en 1810, l’enquête générale sur les imprimeries signale un réseau qui s’est étoffé avec neuf imprimeurs implantés à Strasbourg, sept autres dans le Bas-Rhin et sept dans le Haut-Rhin. Un décret impérial du 5 février 1810 établit une distinction entre imprimeries conservées et imprimeries tolérées vouées à la fermeture à la mort de leur propriétaire. Après 1815, Strasbourg dispose de six imprimeurs comme cela avait été le cas avant la Révolution. Levrault rassemble à lui seul plus du tiers des presses strasbourgeoises et ouvre un établissement à Paris. Cet imprimeur voit son activité croître à un rythme régulier, la période de l’Empire offre des perspectives de développement qui lui permettent, comme aux autres imprimeurs de la ville, de préparer les bouleversements à venir.

Bibliographie

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