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<p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">''Dekapolis'', ''Zehnstädtebund''</p>
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''Dekapolis'', ''Zehnstädtebund''
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= Origine et composition aux XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles =
 
= Origine et composition aux XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup> siècles =
<p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">La Décapole est l’une des nombreuses alliances entre villes et autres ligues de paix publique (''Landfrieden'') qui se multiplient dans la vallée rhénane dans la première moitié du XIV<sup>e</sup> siècle et qui constituent un élément essentiel de la politique de pacification menée par l’autorité impériale. Les villes jouent dans ces alliances un rôle essentiel, même s’il n’est pas exclusif, des seigneurs laïcs comme ecclésiastiques pouvant y participer. Ainsi en 1336, six villes impériales d’Alsace concluent une telle alliance, puis sept (Obernai, Sélestat, Colmar, Kaysersberg, Munster, Turckheim, Mulhouse) une autre en 1342, renouvelée en 1346. L’année suivante, les sept reçoivent de l’empereur Charles IV l’assurance de n’être pas engagées (données en gage à un seigneur et dès lors soumises à sa domination), ce qui constituait la hantise des villes impériales, qui dépendaient immédiatement de l’autorité impériale.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Le 28 août 1354, Charles IV fonde par un diplôme la ligue des dix villes impériales de la préfecture impériale – ou grand-bailliage – d’Alsace (Wissembourg, Haguenau, Obernai, Rosheim, Sélestat, Colmar, Kaysersberg, Munster, Turckheim, Mulhouse), pour la durée de la vie de Charles IV, plus un an. L’Empereur se réserve toutefois la possibilité de révoquer l’alliance. Il s’agit alors d’une ligue urbaine, à l’initiative du pouvoir impérial, comme il en existe beaucoup d’autres, et avec des fonctions similaires&nbsp;: les membres s’engagent à s’entraider et se conseiller, pour des conflits avec des tiers extérieurs ou des troubles intra-urbains, et surtout à s’aider mutuellement à conserver leurs privilèges et libertés. En cas de conflit entre deux villes membres, c’est l’arbitrage du grand-bailli, représentant de l’Empereur, et des autres villes de l’alliance, qui doit prévaloir.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Pendant les vingt années suivantes, les dix villes dans leur ensemble sont plusieurs fois mobilisées pour réprimer des troubles intra-urbains, comme à Colmar en 1358, ou repousser des ennemis extérieurs, tels les mercenaires «&nbsp;anglais&nbsp;» en 1365. Cependant, Charles IV dissout la ligue en février 1378. Elle est reconstituée à sa mort l’année suivante, dans une configuration différente&nbsp;: Seltz, devenue entre-temps ville impériale, la rejoint, tandis que Kaysersberg, Munster et Turckheim, appartenant à la prévôté (''Vogtei'') de Kaysersberg,&nbsp;dépendant de la préfecture de Haguenau, mais autonome, n’en font d’abord pas partie. En 1418, l’empereur Sigismond accorde à nouveau aux villes d’Empire du grand-bailliage – onze désormais – le droit de s’allier et confirme qu’elles ne seront jamais médiatisées. Cela n’empêche pas l’Électeur palatin, grand-bailli, de s’emparer de Seltz.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Au XV<sup>e</sup> siècle, les dix villes, désignées dans les sources comme «&nbsp;gemeine richstette&nbsp;» ou «&nbsp;des riches stette gemeinlich in Elsazzen&nbsp;», «&nbsp;l’ensemble des villes d’Empire en Alsace&nbsp;», adoptent tant bien que mal une attitude commune devant la plupart des affaires les concernant. Elles entrent ensemble dans des ligues de paix publique et s’entraident lorsque leurs privilèges sont menacés. Face aux dangers les plus graves comme les ravages des Armagnacs en 1444 ou les visées agressives de Charles le Téméraire de 1469 à 1477, et confrontée à la puissance encombrante de Frédéric le Victorieux, Électeur palatin et grand-bailli d’Alsace, les efforts de la ligue ne sont cependant que d’une efficacité médiocre. Cette faiblesse décapolitaine est sanctionnée par le départ de Mulhouse, isolée géographiquement des autres villes, qui préfère ainsi peu à peu se tourner vers Berne et les Confédérés et quitte définitivement la ligue en 1515. Sa défection est compensée par l’entrée de Landau, officialisée en 1521 par Charles Quint.</p>
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La Décapole est l’une des nombreuses alliances entre villes et autres ligues de paix publique ([[Landfrieden]]) qui se multiplient dans la vallée rhénane dans la première moitié du XIV<sup>e</sup> siècle et qui constituent un élément essentiel de la politique de pacification menée par l’autorité impériale. Les villes jouent dans ces alliances un rôle essentiel, même s’il n’est pas exclusif, des seigneurs laïcs comme ecclésiastiques pouvant y participer. Ainsi en 1336, six villes impériales d’Alsace concluent une telle alliance, puis sept (Obernai, Sélestat, Colmar, Kaysersberg, Munster, Turckheim, Mulhouse) une autre en 1342, renouvelée en 1346. L’année suivante, les sept reçoivent de l’empereur Charles IV l’assurance de n’être pas engagées (données en gage à un seigneur et dès lors soumises à sa domination), ce qui constituait la hantise des villes impériales, qui dépendaient immédiatement de l’autorité impériale.
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Le 28 août 1354, Charles IV fonde par un diplôme la ligue des dix villes impériales de la préfecture impériale – ou grand-bailliage – d’Alsace (Wissembourg, Haguenau, Obernai, Rosheim, Sélestat, Colmar, Kaysersberg, Munster, Turckheim, Mulhouse), pour la durée de la vie de Charles IV, plus un an. L’Empereur se réserve toutefois la possibilité de révoquer l’alliance. Il s’agit alors d’une ligue urbaine, à l’initiative du pouvoir impérial, comme il en existe beaucoup d’autres, et avec des fonctions similaires&nbsp;: les membres s’engagent à s’entraider et se conseiller, pour des conflits avec des tiers extérieurs ou des troubles intra-urbains, et surtout à s’aider mutuellement à conserver leurs privilèges et libertés. En cas de conflit entre deux villes membres, c’est l’arbitrage du grand-bailli, représentant de l’Empereur, et des autres villes de l’alliance, qui doit prévaloir.
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Pendant les vingt années suivantes, les dix villes dans leur ensemble sont plusieurs fois mobilisées pour réprimer des troubles intra-urbains, comme à Colmar en 1358, ou repousser des ennemis extérieurs, tels les mercenaires «&nbsp;anglais&nbsp;» en 1365. Cependant, Charles IV dissout la ligue en février 1378. Elle est reconstituée à sa mort l’année suivante, dans une configuration différente&nbsp;: Seltz, devenue entre-temps ville impériale, la rejoint, tandis que Kaysersberg, Munster et Turckheim, appartenant à la prévôté (''Vogtei'') de Kaysersberg,&nbsp;dépendant de la préfecture de Haguenau, mais autonome, n’en font d’abord pas partie. En 1418, l’empereur Sigismond accorde à nouveau aux villes d’Empire du grand-bailliage – onze désormais – le droit de s’allier et confirme qu’elles ne seront jamais médiatisées. Cela n’empêche pas l’Électeur palatin, grand-bailli, de s’emparer de Seltz.
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Au XV<sup>e</sup> siècle, les dix villes, désignées dans les sources comme «&nbsp;''gemeine richstette''&nbsp;» ou «&nbsp;''des riches stette gemeinlich in Elsazzen''&nbsp;», «&nbsp;l’ensemble des villes d’Empire en Alsace&nbsp;», adoptent tant bien que mal une attitude commune devant la plupart des affaires les concernant. Elles entrent ensemble dans des ligues de paix publique et s’entraident lorsque leurs privilèges sont menacés. Face aux dangers les plus graves comme les ravages des Armagnacs en 1444 ou les visées agressives de Charles le Téméraire de 1469 à 1477, et confrontée à la puissance encombrante de Frédéric le Victorieux, Électeur palatin et grand-bailli d’Alsace, les efforts de la ligue ne sont cependant que d’une efficacité médiocre. Cette faiblesse décapolitaine est sanctionnée par le départ de Mulhouse, isolée géographiquement des autres villes, qui préfère ainsi peu à peu se tourner vers Berne et les Confédérés et quitte définitivement la ligue en 1515. Sa défection est compensée par l’entrée de Landau, officialisée en 1521 par Charles Quint.
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= Organisation =
 
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<p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Haguenau, siège de la préfecture impériale d’Alsace, faisait pour cette raison office de capitale de la ligue. Là se trouvait sa chancellerie. En revanche, pour des raisons géographiques, c’est à Sélestat qu’avaient lieu les réunions de la Décapole et qu’étaient conservées ses archives. Après le départ de Mulhouse et l’arrivée de Landau, les réunions se tinrent de plus en plus souvent à Strasbourg. Le principe de l’égalité des villes membres était mis en avant&nbsp;: dans les délibérations, chaque ville disposait d’une voix. Les questions de préséance, toutefois, étaient aiguës, l’ordre des places, notamment, était strictement réglementé (les petites villes de Rosheim et Turckheim sont toujours citées en dernier). Les dépenses communes, frais des ambassades ou envoi de contingents militaires, étaient réparties en proportion de la puissance et des moyens de chaque ville, ce qui donnait plus de poids à Colmar et Haguenau, les deux plus grands contributeurs (chacune payant un quart du total). D’ailleurs, deux délégués de ces villes représentaient d’habitude la ligue à la Diète d’Empire, et Colmar réagit très mal, au milieu du XVI<sup>e </sup>siècle, à la volonté de supprimer son délégué par souci d’économie.&nbsp;En général, l’objet des réunions tournait autour des relations à l’Empire et au souverain&nbsp;: confirmation des privilèges, impôts à payer, envoi d’ambassades auprès de l’Empereur et surtout du grand-bailli, participation à la Diète d’Empire. Si on peut considérer qu’au XIV<sup>e</sup> siècle, la Décapole était un instrument au service d’une politique renouvelée de l’Empereur, «&nbsp;maître de ses villes&nbsp;» (O. Kammerer), ce caractère changea au XV<sup>e</sup> siècle. Le grand-bailli, qui convoquait parfois des réunions au XIV<sup>e</sup> ou au début du XV<sup>e</sup> siècle, n’y participait plus après 1460. Il semble d’ailleurs que sa présence n’était pas souhaitée et une tentative de sa part de convoquer une réunion en 1493 se solda par des protestations.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">La Décapole n’effaça pas la division de l’Alsace en deux grands espaces, septentrional et méridional&nbsp;: l’acheminement des convocations aux réunions, expédiées via Colmar aux villes de Haute-Alsace, ainsi que la tenue de réunions des «&nbsp;villes supérieures&nbsp;» (c’est-à-dire de Haute-Alsace) convoquées par Colmar, enfin le statut particulier de Kaysersberg, Munster et Turckheim, unies dans la prévôté impériale de Kaysersberg et souvent traitées en bloc dans la ligue, soulignent la permanence de logiques spatiales antérieures.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Enfin, la Décapole n’était pas une alliance exclusive, plusieurs de ses membres, différents selon les cas, se liguant avec d’autres puissances au gré des situations, comme Colmar, Sélestat, Mulhouse, Kaysersberg et Turckheim s’associant à Strasbourg, Bâle, Fribourg et d’autres cités dans une ligue des villes du Rhin moyen contre le margrave de Bade.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Les réunions fréquentes de la ligue ont certainement donné aux villes membres l’habitude de négocier et d’envisager les problèmes ensemble, et on a pu parler à leur endroit d’un «&nbsp;laboratoire de solidarité&nbsp;» (B. Vogler, 2009, p. 37). Toutefois, la prise de décisions était difficile&nbsp;; les réunions aboutissaient, pour les affaires délicates, à des recès rapportés aux conseils de chaque ville (''hinter sich bringen'') avant une nouvelle délibération, ce qui entraînait pesanteurs et lenteurs. Enfin, la ligue n’avait pas d’emblème commun, ni de sceau ni de ressources propres ni d’organisation militaire&nbsp;: elle manquait d’identité.</p>
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Haguenau, siège de la préfecture impériale d’Alsace, faisait pour cette raison office de capitale de la ligue. Là se trouvait sa chancellerie. En revanche, pour des raisons géographiques, c’est à Sélestat qu’avaient lieu les réunions de la Décapole et qu’étaient conservées ses archives. Après le départ de Mulhouse et l’arrivée de Landau, les réunions se tinrent de plus en plus souvent à Strasbourg. Le principe de l’égalité des villes membres était mis en avant&nbsp;: dans les délibérations, chaque ville disposait d’une voix. Les questions de préséance, toutefois, étaient aiguës, l’ordre des places, notamment, était strictement réglementé (les petites villes de Rosheim et Turckheim sont toujours citées en dernier). Les dépenses communes, frais des ambassades ou envoi de contingents militaires, étaient réparties en proportion de la puissance et des moyens de chaque ville, ce qui donnait plus de poids à Colmar et Haguenau, les deux plus grands contributeurs (chacune payant un quart du total). D’ailleurs, deux délégués de ces villes représentaient d’habitude la ligue à la Diète d’Empire, et Colmar réagit très mal, au milieu du XVI<sup>e </sup>siècle, à la volonté de supprimer son délégué par souci d’économie.&nbsp;
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En général, l’objet des réunions tournait autour des relations à l’Empire et au souverain&nbsp;: confirmation des privilèges, impôts à payer, envoi d’ambassades auprès de l’Empereur et surtout du grand-bailli, participation à la Diète d’Empire. Si on peut considérer qu’au XIV<sup>e</sup> siècle, la Décapole était un instrument au service d’une politique renouvelée de l’Empereur, «&nbsp;maître de ses villes&nbsp;» (O. Kammerer), ce caractère changea au XV<sup>e</sup> siècle. Le grand-bailli, qui convoquait parfois des réunions au XIV<sup>e</sup> ou au début du XV<sup>e</sup> siècle, n’y participait plus après 1460. Il semble d’ailleurs que sa présence n’était pas souhaitée et une tentative de sa part de convoquer une réunion en 1493 se solda par des protestations.
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La Décapole n’effaça pas la division de l’Alsace en deux grands espaces, septentrional et méridional&nbsp;: l’acheminement des convocations aux réunions, expédiées via Colmar aux villes de Haute-Alsace, ainsi que la tenue de réunions des «&nbsp;villes supérieures&nbsp;» (c’est-à-dire de Haute-Alsace) convoquées par Colmar, enfin le statut particulier de Kaysersberg, Munster et Turckheim, unies dans la prévôté impériale de Kaysersberg et souvent traitées en bloc dans la ligue, soulignent la permanence de logiques spatiales antérieures.
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Enfin, la Décapole n’était pas une alliance exclusive, plusieurs de ses membres, différents selon les cas, se liguant avec d’autres puissances au gré des situations, comme Colmar, Sélestat, Mulhouse, Kaysersberg et Turckheim s’associant à Strasbourg, Bâle, Fribourg et d’autres cités dans une ligue des villes du Rhin moyen contre le margrave de Bade.
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Les réunions fréquentes de la ligue ont certainement donné aux villes membres l’habitude de négocier et d’envisager les problèmes ensemble, et on a pu parler à leur endroit d’un «&nbsp;laboratoire de solidarité&nbsp;» (B. Vogler, 2009, p. 37). Toutefois, la prise de décisions était difficile&nbsp;; les réunions aboutissaient, pour les affaires délicates, à des recès rapportés aux conseils de chaque ville (''hinter sich bringen'') avant une nouvelle délibération, ce qui entraînait pesanteurs et lenteurs. Enfin, la ligue n’avait pas d’emblème commun, ni de sceau ni de ressources propres ni d’organisation militaire&nbsp;: elle manquait d’identité.
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= Les difficultés de l’époque moderne et la fin de la Décapole =
 
= Les difficultés de l’époque moderne et la fin de la Décapole =
<p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">La faiblesse structurelle de la ligue apparut nettement au XVI<sup>e</sup> siècle. À la suite des remous de la Guerre des Paysans en 1525, qui touchent plusieurs de ses membres, les villes de la Décapole sont mises au pas. Surtout, les villes impériales d’Alsace accueillent la Réforme de façon très variée. Lorsque l’archiduc Ferdinand II demande en 1577 aux villes&nbsp;catholiques de quitter la ligue, les dix cités réaffirment cependant avec force qu’elles sont «&nbsp;liées, engagées, rassemblées en un même corps&nbsp;». La guerre de Trente Ans (1618-1648) place la ligue devant des dangers bien plus grands&nbsp;; aux occupations et destructions succède, avec les traités de Westphalie de 1648, la cession au roi de France des droits de l’Empire sur la préfecture impériale d’Alsace. Ce nouveau statut est particulièrement ambigu, l’autorité du roi de France étant associée au maintien de l’appartenance des dix villes à l’Empire, impliquant par exemple le droit d’appel à la Chambre impériale de Spire, quand la royauté française entend soumettre les villes à la juridiction du Conseil souverain. Finalement, la résistance de la Décapole s’achève en 1679, par son intégration totale au royaume de France avec le traité de Nimègue. Quelques réminiscences des libertés décapolitaines sont mobilisées au XVIII<sup>e</sup> siècle, jusqu’en 1789, où deux députés de la Décapole sont envoyés aux États Généraux à Paris, date à laquelle ils transmettent le cahier de doléances des dix villes.</p>
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La faiblesse structurelle de la ligue apparut nettement au XVI<sup>e</sup> siècle. À la suite des remous de la Guerre des Paysans en 1525, qui touchent plusieurs de ses membres, les villes de la Décapole sont mises au pas. Surtout, les villes impériales d’Alsace accueillent la Réforme de façon très variée. Lorsque l’archiduc Ferdinand II demande en 1577 aux villes&nbsp;catholiques de quitter la ligue, les dix cités réaffirment cependant avec force qu’elles sont «&nbsp;liées, engagées, rassemblées en un même corps&nbsp;». La guerre de Trente Ans (1618-1648) place la ligue devant des dangers bien plus grands&nbsp;; aux occupations et destructions succède, avec les traités de Westphalie de 1648, la cession au roi de France des droits de l’Empire sur la préfecture impériale d’Alsace. Ce nouveau statut est particulièrement ambigu, l’autorité du roi de France étant associée au maintien de l’appartenance des dix villes à l’Empire, impliquant par exemple le droit d’appel à la Chambre impériale de Spire, quand la royauté française entend soumettre les villes à la juridiction du Conseil souverain. Finalement, la résistance de la Décapole s’achève en 1679, par son intégration totale au royaume de France avec le traité de Nimègue. Quelques réminiscences des libertés décapolitaines sont mobilisées au XVIII<sup>e</sup> siècle, jusqu’en 1789, où deux députés de la Décapole sont envoyés aux États Généraux à Paris, date à laquelle ils transmettent le cahier de doléances des dix villes.
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= Un mythe alsacien&nbsp;? =
 
= Un mythe alsacien&nbsp;? =
<p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">L’histoire de la Décapole ne se termine pas avec sa dissolution. Après sa disparition se développe son mythe, dont la vivacité reste entière au début du XXI<sup>e</sup> siècle, l’évocation de la Décapole ne manquant jamais dans les brochures touristiques des dix villes. Le mythe se fonde sur trois caractères supposés de la Décapole&nbsp;: son originalité, l’ampleur des libertés qu’elle défendait et sa durée. Jean-Daniel Schoepflin, dans son ''Alsatia illustrata'' publiée au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle, fit beaucoup pour développer la légende d’une ligue particulièrement forte, en popularisant le nom de «&nbsp;Décapole&nbsp;», emprunté à des modèles antiques prestigieux (notamment la Décapole mentionnée dans les Evangiles). «&nbsp;Je l’appelle Décapole, parce que le plus souvent la confédération compte dix villes. On connaît des Décapoles en Italie, Asie Mineure et Palestine&nbsp;» (''Decapolim appello, quod X. plerumque urbibus constitit. Decapoles Italiae, Asiae minoris & Palaestinae, notae sunt ''[t. 2, p. 283]). Ce nom de Décapole confère ainsi une aura particulière à une réalité somme toute banale&nbsp;: les délibérations entre villes impériales d’une même région, l’envoi de délégués communs aux diètes d’Empire ou le règlement en commun de l’impôt impérial se rencontrent dans d’autres régions, comme l’Ortenau ou la Franconie&nbsp;; même l’expression «&nbsp;''gemeine rich-stette''&nbsp;» s’utilise ailleurs. On constate, d’autre part, que la Décapole n’est jamais mentionnée en tant que ligue par les chroniques et autres oeuvres historiographiques médiévales, telles que la chronique de Twinger von Koenigshofen. Elles ne parlent,tout au plus, que des «&nbsp;villes impériales d’Alsace&nbsp;». Peut-être est-il donc plus juste, plutôt que d’insister sur le caractère de ligue, de parler d’un «&nbsp;syndicat des villes impériales&nbsp;» (G. Bischoff, 1994). Les travaux récents rappellent également que l’autonomie des villes impériales d’Alsace, de taille et de puissance médiocres, était en fait très encadrée.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Pourtant, après Schoepflin, différents auteurs mobilisèrent la Décapole au service d’objectifs variés&nbsp;: dénoncer l’ «&nbsp;escroquerie&nbsp;» de l’annexion liberticide française (l’auteur protestant d’outre-Rhin C. G. Gumpelzhaimer, 1794), ou au contraire présenter la liberté «&nbsp;républicaine&nbsp;» de la Décapole comme une preuve de l’esprit français de l’Alsace (L. Battifol, 1918). Surtout, les érudits alsaciens du XIX<sup>e</sup> et du XX<sup>e</sup> siècle voulurent voir dans la Décapole, éprise de liberté, la première tentative d’unité de la région, résumant à elle seule l’Alsace et emblématique de l’exception alsacienne (anonyme, 1825&nbsp;; P. Tuefferd, 1877&nbsp;; voire L. Sittler, 1955). La défection mulhousienne et l’arrivée de Landau, cadrant mal avec cette interprétation régionaliste, sont alors minimisées.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">Au total, si certains historiens continuent actuellement de souligner l’importance de la Décapole («&nbsp;''ein jahrhundertlang ernstzunehmender politi-scher Faktor''&nbsp;», C. Ohler, p. 20, B. Vogler, 2009), Philippe Dollinger déjà indiquait qu’elle ne «&nbsp;chercha jamais à jouer un rôle politique d’envergure&nbsp;» (Ph. Dollinger, 1970, p. 145), et il apparaît plutôt que seule sa longévité est réellement exceptionnelle. On peut, du reste, se demander si elle doit être mise au crédit de cette ligue ou si, au contraire, elle reflète la faiblesse d’une institution «&nbsp;qui ne gêne personne&nbsp;» (O. Kammerer, 2001, p. 312), dont «&nbsp;la durée est le seul projet et dont les aventures sont insignifiantes&nbsp;» (G. Bischoff, La guerre des Paysans, Strasbourg, 2010, p. 455).</p>
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L’histoire de la Décapole ne se termine pas avec sa dissolution. Après sa disparition se développe son mythe, dont la vivacité reste entière au début du XXI<sup>e</sup> siècle, l’évocation de la Décapole ne manquant jamais dans les brochures touristiques des dix villes. Le mythe se fonde sur trois caractères supposés de la Décapole&nbsp;: son originalité, l’ampleur des libertés qu’elle défendait et sa durée. Jean-Daniel Schoepflin, dans son ''Alsatia illustrata'' publiée au milieu du XVIII<sup>e</sup> siècle, fit beaucoup pour développer la légende d’une ligue particulièrement forte, en popularisant le nom de «&nbsp;Décapole&nbsp;», emprunté à des modèles antiques prestigieux (notamment la Décapole mentionnée dans les Evangiles). «&nbsp;Je l’appelle Décapole, parce que le plus souvent la confédération compte dix villes. On connaît des Décapoles en Italie, Asie Mineure et Palestine&nbsp;» (''Decapolim appello, quod X. plerumque urbibus constitit. Decapoles Italiae, Asiae minoris & Palaestinae, notae sunt ''[t. 2, p. 283]). Ce nom de Décapole confère ainsi une aura particulière à une réalité somme toute banale&nbsp;: les délibérations entre villes impériales d’une même région, l’envoi de délégués communs aux diètes d’Empire ou le règlement en commun de l’impôt impérial se rencontrent dans d’autres régions, comme l’Ortenau ou la Franconie&nbsp;; même l’expression «&nbsp;''gemeine rich-stette''&nbsp;» s’utilise ailleurs. On constate, d’autre part, que la Décapole n’est jamais mentionnée en tant que ligue par les chroniques et autres oeuvres historiographiques médiévales, telles que la chronique de Twinger von Koenigshofen. Elles ne parlent, tout au plus, que des «&nbsp;villes impériales d’Alsace&nbsp;». Peut-être est-il donc plus juste, plutôt que d’insister sur le caractère de ligue, de parler d’un «&nbsp;syndicat des villes impériales&nbsp;» (G. Bischoff, 1994). Les travaux récents rappellent également que l’autonomie des villes impériales d’Alsace, de taille et de puissance médiocres, était en fait très encadrée.
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Pourtant, après Schoepflin, différents auteurs mobilisèrent la Décapole au service d’objectifs variés&nbsp;: dénoncer l’ «&nbsp;escroquerie&nbsp;» de l’annexion liberticide française (l’auteur protestant d’outre-Rhin C. G. Gumpelzhaimer, 1794), ou au contraire présenter la liberté «&nbsp;républicaine&nbsp;» de la Décapole comme une preuve de l’esprit français de l’Alsace (L. Battifol, 1918). Surtout, les érudits alsaciens du XIX<sup>e</sup> et du XX<sup>e</sup> siècle voulurent voir dans la Décapole, éprise de liberté, la première tentative d’unité de la région, résumant à elle seule l’Alsace et emblématique de l’exception alsacienne (anonyme, 1825&nbsp;; P. Tuefferd, 1877&nbsp;; voire L. Sittler, 1955). La défection mulhousienne et l’arrivée de Landau, cadrant mal avec cette interprétation régionaliste, sont alors minimisées.
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Au total, si certains historiens continuent actuellement de souligner l’importance de la Décapole («&nbsp;''ein jahrhundertlang ernstzunehmender politi-scher Faktor''&nbsp;», C. Ohler, p. 20, B. Vogler, 2009), Philippe Dollinger déjà indiquait qu’elle ne «&nbsp;chercha jamais à jouer un rôle politique d’envergure&nbsp;» (Ph. Dollinger, 1970, p. 145), et il apparaît plutôt que seule sa longévité est réellement exceptionnelle. On peut, du reste, se demander si elle doit être mise au crédit de cette ligue ou si, au contraire, elle reflète la faiblesse d’une institution «&nbsp;qui ne gêne personne&nbsp;» (O. Kammerer, 2001, p. 312), dont «&nbsp;la durée est le seul projet et dont les aventures sont insignifiantes&nbsp;» (G. Bischoff, ''La guerre des Paysans'', Strasbourg, 2010, p. 455).
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= Bibliographie =
 
= Bibliographie =
<p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">GUMPELZHAIMER (Christian Gottlieb), ''Versuch einer actenmässigen Geschichte der zehen vereinigten Reichsstädte im Elsass von ihrem Ursprung bis auf gegenwärtige Zeiten'', Ulm, 1791.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">''Histoire des 10 villes jadis libres et impériales de la préfecture de Haguenau, savoir&nbsp;: Haguenau, Colmar, Sélestadt, Landau, Wissembourg, Obernay, Rosheim, Muenster, Keysersberg et Tuerckheim. Selon Schöpflin'', Colmar, 1825.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">TUEFFERD (Paul-Edmond), «&nbsp;La décapole alsacienne&nbsp;», ''RA'', 6 (NS), 1877, p. 433-444.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">BARDOT (Georges), ''La question des dix villes impériales d’Alsace depuis la paix de Westphalie jusqu’aux arrêts de ‘réunions’ du conseil souverain de Brisach, 1648-1680'', Lyon-Paris, 1899.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">BATIFFOL (Louis), ''Les anciennes républiques alsaciennes'', Paris, 1918.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">SITTLER (Lucien), ''La Décapole alsacienne. Des origines à la fin du Moyen Âge'', Strasbourg-Paris, 1955.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">DOLLINGER (Philippe), ''Histoire de l’Alsace'', Toulouse, 1970.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">BISCHOFF (Georges),''La décapole = der Zehnstädtebund. Catalogue de l‘exposition de Haguenau, musée historique'', Strasbourg, 1988.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">«&nbsp;L’Alsace&nbsp;: une province virtuelle&nbsp;», ''Des principautés aux régions dans l’espace européen'', Lyon, Université Lyon 3, 1994.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">KAMMERER (Odile), ''Entre Vosges et Forêt-Noire&nbsp;: pouvoirs, terroirs et villes de l’Oberrhein 1250-1350'', Paris, 2001, en particulier p. 311-314.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">OHLER (Christian), ''Zwischen Frankreich und dem Reich. Die elsässische Dekapolis nach dem Westfälischen Frieden'', Francfort-sur-le-Main, 2002.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">DISTLER (Eva-Marie), ''Städtebünde im deutschen Spätmittelalter&nbsp;: eine rechtshistorische Untersuchung zu Begriff, Verfassung und Funktion'', Francfort-sur-le-Main, 2006.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">VOGLER (Bernard) dir., ''La Décapole. Dix villes d’Alsace alliées pour leur liberté 1354-1679'', Strasbourg, 2009.</p> <p class="mw-parser-output" style="text-align: justify;">RICHARD (Olivier), «&nbsp;La décapole dans l’historiographie du Rhin supérieur&nbsp;», dans BUCHHOLZER (Laurence) et RICHARD (Olivier), (Dir).,''Ligues urbaines et espace. XIV<sup>e</sup>-XVI<sup>e</sup> siècles'', Strasbourg, 2012, p. 106-119.</p>
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GUMPELZHAIMER (Christian Gottlieb), ''Versuch einer actenmässigen Geschichte der zehen vereinigten Reichsstädte im Elsass von ihrem Ursprung bis auf gegenwärtige Zeiten'', Ulm, 1791.
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''Histoire des 10 villes jadis libres et impériales de la préfecture de Haguenau, savoir&nbsp;: Haguenau, Colmar, Sélestadt, Landau, Wissembourg, Obernay, Rosheim, Muenster, Keysersberg et Tuerckheim. Selon Schöpflin'', Colmar, 1825.
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TUEFFERD (Paul-Edmond), «&nbsp;La décapole alsacienne&nbsp;», ''RA'', 6 (NS), 1877, p. 433-444.
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BARDOT (Georges), ''La question des dix villes impériales d’Alsace depuis la paix de Westphalie jusqu’aux arrêts de ‘réunions’ du conseil souverain de Brisach, 1648-1680'', Lyon-Paris, 1899.
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BATIFFOL (Louis), ''Les anciennes républiques alsaciennes'', Paris, 1918.
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SITTLER (Lucien), ''La Décapole alsacienne. Des origines à la fin du Moyen Âge'', Strasbourg-Paris, 1955.
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DOLLINGER (Philippe), ''Histoire de l’Alsace'', Toulouse, 1970.
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BISCHOFF (Georges),''La décapole = der Zehnstädtebund. Catalogue de l‘exposition de Haguenau, musée historique'', Strasbourg, 1988.
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«&nbsp;L’Alsace&nbsp;: une province virtuelle&nbsp;», ''Des principautés aux régions dans l’espace européen'', Lyon, Université Lyon 3, 1994.
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KAMMERER (Odile), ''Entre Vosges et Forêt-Noire&nbsp;: pouvoirs, terroirs et villes de l’Oberrhein 1250-1350'', Paris, 2001, en particulier p. 311-314.
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OHLER (Christian), ''Zwischen Frankreich und dem Reich. Die elsässische Dekapolis nach dem Westfälischen Frieden'', Francfort-sur-le-Main, 2002.
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DISTLER (Eva-Marie), ''Städtebünde im deutschen Spätmittelalter&nbsp;: eine rechtshistorische Untersuchung zu Begriff, Verfassung und Funktion'', Francfort-sur-le-Main, 2006.
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VOGLER (Bernard) dir., ''La Décapole. Dix villes d’Alsace alliées pour leur liberté 1354-1679'', Strasbourg, 2009.
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RICHARD (Olivier), «&nbsp;La décapole dans l’historiographie du Rhin supérieur&nbsp;», dans BUCHHOLZER (Laurence) et RICHARD (Olivier), (Dir).,''Ligues urbaines et espace. XIV<sup>e</sup>-XVI<sup>e</sup> siècles'', Strasbourg, 2012, p. 106-119.
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= Notices connexes =
 
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Dekapolis, Zehnstädtebund

Origine et composition aux XIVe et XVe siècles

La Décapole est l’une des nombreuses alliances entre villes et autres ligues de paix publique (Landfrieden) qui se multiplient dans la vallée rhénane dans la première moitié du XIVe siècle et qui constituent un élément essentiel de la politique de pacification menée par l’autorité impériale. Les villes jouent dans ces alliances un rôle essentiel, même s’il n’est pas exclusif, des seigneurs laïcs comme ecclésiastiques pouvant y participer. Ainsi en 1336, six villes impériales d’Alsace concluent une telle alliance, puis sept (Obernai, Sélestat, Colmar, Kaysersberg, Munster, Turckheim, Mulhouse) une autre en 1342, renouvelée en 1346. L’année suivante, les sept reçoivent de l’empereur Charles IV l’assurance de n’être pas engagées (données en gage à un seigneur et dès lors soumises à sa domination), ce qui constituait la hantise des villes impériales, qui dépendaient immédiatement de l’autorité impériale.

Le 28 août 1354, Charles IV fonde par un diplôme la ligue des dix villes impériales de la préfecture impériale – ou grand-bailliage – d’Alsace (Wissembourg, Haguenau, Obernai, Rosheim, Sélestat, Colmar, Kaysersberg, Munster, Turckheim, Mulhouse), pour la durée de la vie de Charles IV, plus un an. L’Empereur se réserve toutefois la possibilité de révoquer l’alliance. Il s’agit alors d’une ligue urbaine, à l’initiative du pouvoir impérial, comme il en existe beaucoup d’autres, et avec des fonctions similaires : les membres s’engagent à s’entraider et se conseiller, pour des conflits avec des tiers extérieurs ou des troubles intra-urbains, et surtout à s’aider mutuellement à conserver leurs privilèges et libertés. En cas de conflit entre deux villes membres, c’est l’arbitrage du grand-bailli, représentant de l’Empereur, et des autres villes de l’alliance, qui doit prévaloir.

Pendant les vingt années suivantes, les dix villes dans leur ensemble sont plusieurs fois mobilisées pour réprimer des troubles intra-urbains, comme à Colmar en 1358, ou repousser des ennemis extérieurs, tels les mercenaires « anglais » en 1365. Cependant, Charles IV dissout la ligue en février 1378. Elle est reconstituée à sa mort l’année suivante, dans une configuration différente : Seltz, devenue entre-temps ville impériale, la rejoint, tandis que Kaysersberg, Munster et Turckheim, appartenant à la prévôté (Vogtei) de Kaysersberg, dépendant de la préfecture de Haguenau, mais autonome, n’en font d’abord pas partie. En 1418, l’empereur Sigismond accorde à nouveau aux villes d’Empire du grand-bailliage – onze désormais – le droit de s’allier et confirme qu’elles ne seront jamais médiatisées. Cela n’empêche pas l’Électeur palatin, grand-bailli, de s’emparer de Seltz.

Au XVe siècle, les dix villes, désignées dans les sources comme « gemeine richstette » ou « des riches stette gemeinlich in Elsazzen », « l’ensemble des villes d’Empire en Alsace », adoptent tant bien que mal une attitude commune devant la plupart des affaires les concernant. Elles entrent ensemble dans des ligues de paix publique et s’entraident lorsque leurs privilèges sont menacés. Face aux dangers les plus graves comme les ravages des Armagnacs en 1444 ou les visées agressives de Charles le Téméraire de 1469 à 1477, et confrontée à la puissance encombrante de Frédéric le Victorieux, Électeur palatin et grand-bailli d’Alsace, les efforts de la ligue ne sont cependant que d’une efficacité médiocre. Cette faiblesse décapolitaine est sanctionnée par le départ de Mulhouse, isolée géographiquement des autres villes, qui préfère ainsi peu à peu se tourner vers Berne et les Confédérés et quitte définitivement la ligue en 1515. Sa défection est compensée par l’entrée de Landau, officialisée en 1521 par Charles Quint.


Organisation

Haguenau, siège de la préfecture impériale d’Alsace, faisait pour cette raison office de capitale de la ligue. Là se trouvait sa chancellerie. En revanche, pour des raisons géographiques, c’est à Sélestat qu’avaient lieu les réunions de la Décapole et qu’étaient conservées ses archives. Après le départ de Mulhouse et l’arrivée de Landau, les réunions se tinrent de plus en plus souvent à Strasbourg. Le principe de l’égalité des villes membres était mis en avant : dans les délibérations, chaque ville disposait d’une voix. Les questions de préséance, toutefois, étaient aiguës, l’ordre des places, notamment, était strictement réglementé (les petites villes de Rosheim et Turckheim sont toujours citées en dernier). Les dépenses communes, frais des ambassades ou envoi de contingents militaires, étaient réparties en proportion de la puissance et des moyens de chaque ville, ce qui donnait plus de poids à Colmar et Haguenau, les deux plus grands contributeurs (chacune payant un quart du total). D’ailleurs, deux délégués de ces villes représentaient d’habitude la ligue à la Diète d’Empire, et Colmar réagit très mal, au milieu du XVIe siècle, à la volonté de supprimer son délégué par souci d’économie. 

En général, l’objet des réunions tournait autour des relations à l’Empire et au souverain : confirmation des privilèges, impôts à payer, envoi d’ambassades auprès de l’Empereur et surtout du grand-bailli, participation à la Diète d’Empire. Si on peut considérer qu’au XIVe siècle, la Décapole était un instrument au service d’une politique renouvelée de l’Empereur, « maître de ses villes » (O. Kammerer), ce caractère changea au XVe siècle. Le grand-bailli, qui convoquait parfois des réunions au XIVe ou au début du XVe siècle, n’y participait plus après 1460. Il semble d’ailleurs que sa présence n’était pas souhaitée et une tentative de sa part de convoquer une réunion en 1493 se solda par des protestations.

La Décapole n’effaça pas la division de l’Alsace en deux grands espaces, septentrional et méridional : l’acheminement des convocations aux réunions, expédiées via Colmar aux villes de Haute-Alsace, ainsi que la tenue de réunions des « villes supérieures » (c’est-à-dire de Haute-Alsace) convoquées par Colmar, enfin le statut particulier de Kaysersberg, Munster et Turckheim, unies dans la prévôté impériale de Kaysersberg et souvent traitées en bloc dans la ligue, soulignent la permanence de logiques spatiales antérieures.

Enfin, la Décapole n’était pas une alliance exclusive, plusieurs de ses membres, différents selon les cas, se liguant avec d’autres puissances au gré des situations, comme Colmar, Sélestat, Mulhouse, Kaysersberg et Turckheim s’associant à Strasbourg, Bâle, Fribourg et d’autres cités dans une ligue des villes du Rhin moyen contre le margrave de Bade.

Les réunions fréquentes de la ligue ont certainement donné aux villes membres l’habitude de négocier et d’envisager les problèmes ensemble, et on a pu parler à leur endroit d’un « laboratoire de solidarité » (B. Vogler, 2009, p. 37). Toutefois, la prise de décisions était difficile ; les réunions aboutissaient, pour les affaires délicates, à des recès rapportés aux conseils de chaque ville (hinter sich bringen) avant une nouvelle délibération, ce qui entraînait pesanteurs et lenteurs. Enfin, la ligue n’avait pas d’emblème commun, ni de sceau ni de ressources propres ni d’organisation militaire : elle manquait d’identité.

Les difficultés de l’époque moderne et la fin de la Décapole

La faiblesse structurelle de la ligue apparut nettement au XVIe siècle. À la suite des remous de la Guerre des Paysans en 1525, qui touchent plusieurs de ses membres, les villes de la Décapole sont mises au pas. Surtout, les villes impériales d’Alsace accueillent la Réforme de façon très variée. Lorsque l’archiduc Ferdinand II demande en 1577 aux villes catholiques de quitter la ligue, les dix cités réaffirment cependant avec force qu’elles sont « liées, engagées, rassemblées en un même corps ». La guerre de Trente Ans (1618-1648) place la ligue devant des dangers bien plus grands ; aux occupations et destructions succède, avec les traités de Westphalie de 1648, la cession au roi de France des droits de l’Empire sur la préfecture impériale d’Alsace. Ce nouveau statut est particulièrement ambigu, l’autorité du roi de France étant associée au maintien de l’appartenance des dix villes à l’Empire, impliquant par exemple le droit d’appel à la Chambre impériale de Spire, quand la royauté française entend soumettre les villes à la juridiction du Conseil souverain. Finalement, la résistance de la Décapole s’achève en 1679, par son intégration totale au royaume de France avec le traité de Nimègue. Quelques réminiscences des libertés décapolitaines sont mobilisées au XVIIIe siècle, jusqu’en 1789, où deux députés de la Décapole sont envoyés aux États Généraux à Paris, date à laquelle ils transmettent le cahier de doléances des dix villes.


Un mythe alsacien ?

L’histoire de la Décapole ne se termine pas avec sa dissolution. Après sa disparition se développe son mythe, dont la vivacité reste entière au début du XXIe siècle, l’évocation de la Décapole ne manquant jamais dans les brochures touristiques des dix villes. Le mythe se fonde sur trois caractères supposés de la Décapole : son originalité, l’ampleur des libertés qu’elle défendait et sa durée. Jean-Daniel Schoepflin, dans son Alsatia illustrata publiée au milieu du XVIIIe siècle, fit beaucoup pour développer la légende d’une ligue particulièrement forte, en popularisant le nom de « Décapole », emprunté à des modèles antiques prestigieux (notamment la Décapole mentionnée dans les Evangiles). « Je l’appelle Décapole, parce que le plus souvent la confédération compte dix villes. On connaît des Décapoles en Italie, Asie Mineure et Palestine » (Decapolim appello, quod X. plerumque urbibus constitit. Decapoles Italiae, Asiae minoris & Palaestinae, notae sunt [t. 2, p. 283]). Ce nom de Décapole confère ainsi une aura particulière à une réalité somme toute banale : les délibérations entre villes impériales d’une même région, l’envoi de délégués communs aux diètes d’Empire ou le règlement en commun de l’impôt impérial se rencontrent dans d’autres régions, comme l’Ortenau ou la Franconie ; même l’expression « gemeine rich-stette » s’utilise ailleurs. On constate, d’autre part, que la Décapole n’est jamais mentionnée en tant que ligue par les chroniques et autres oeuvres historiographiques médiévales, telles que la chronique de Twinger von Koenigshofen. Elles ne parlent, tout au plus, que des « villes impériales d’Alsace ». Peut-être est-il donc plus juste, plutôt que d’insister sur le caractère de ligue, de parler d’un « syndicat des villes impériales » (G. Bischoff, 1994). Les travaux récents rappellent également que l’autonomie des villes impériales d’Alsace, de taille et de puissance médiocres, était en fait très encadrée.

Pourtant, après Schoepflin, différents auteurs mobilisèrent la Décapole au service d’objectifs variés : dénoncer l’ « escroquerie » de l’annexion liberticide française (l’auteur protestant d’outre-Rhin C. G. Gumpelzhaimer, 1794), ou au contraire présenter la liberté « républicaine » de la Décapole comme une preuve de l’esprit français de l’Alsace (L. Battifol, 1918). Surtout, les érudits alsaciens du XIXe et du XXe siècle voulurent voir dans la Décapole, éprise de liberté, la première tentative d’unité de la région, résumant à elle seule l’Alsace et emblématique de l’exception alsacienne (anonyme, 1825 ; P. Tuefferd, 1877 ; voire L. Sittler, 1955). La défection mulhousienne et l’arrivée de Landau, cadrant mal avec cette interprétation régionaliste, sont alors minimisées.

Au total, si certains historiens continuent actuellement de souligner l’importance de la Décapole (« ein jahrhundertlang ernstzunehmender politi-scher Faktor », C. Ohler, p. 20, B. Vogler, 2009), Philippe Dollinger déjà indiquait qu’elle ne « chercha jamais à jouer un rôle politique d’envergure » (Ph. Dollinger, 1970, p. 145), et il apparaît plutôt que seule sa longévité est réellement exceptionnelle. On peut, du reste, se demander si elle doit être mise au crédit de cette ligue ou si, au contraire, elle reflète la faiblesse d’une institution « qui ne gêne personne » (O. Kammerer, 2001, p. 312), dont « la durée est le seul projet et dont les aventures sont insignifiantes » (G. Bischoff, La guerre des Paysans, Strasbourg, 2010, p. 455).

Bibliographie

GUMPELZHAIMER (Christian Gottlieb), Versuch einer actenmässigen Geschichte der zehen vereinigten Reichsstädte im Elsass von ihrem Ursprung bis auf gegenwärtige Zeiten, Ulm, 1791.

Histoire des 10 villes jadis libres et impériales de la préfecture de Haguenau, savoir : Haguenau, Colmar, Sélestadt, Landau, Wissembourg, Obernay, Rosheim, Muenster, Keysersberg et Tuerckheim. Selon Schöpflin, Colmar, 1825.

TUEFFERD (Paul-Edmond), « La décapole alsacienne », RA, 6 (NS), 1877, p. 433-444.

BARDOT (Georges), La question des dix villes impériales d’Alsace depuis la paix de Westphalie jusqu’aux arrêts de ‘réunions’ du conseil souverain de Brisach, 1648-1680, Lyon-Paris, 1899.

BATIFFOL (Louis), Les anciennes républiques alsaciennes, Paris, 1918.

SITTLER (Lucien), La Décapole alsacienne. Des origines à la fin du Moyen Âge, Strasbourg-Paris, 1955.

DOLLINGER (Philippe), Histoire de l’Alsace, Toulouse, 1970.

BISCHOFF (Georges),La décapole = der Zehnstädtebund. Catalogue de l‘exposition de Haguenau, musée historique, Strasbourg, 1988.

« L’Alsace : une province virtuelle », Des principautés aux régions dans l’espace européen, Lyon, Université Lyon 3, 1994.

KAMMERER (Odile), Entre Vosges et Forêt-Noire : pouvoirs, terroirs et villes de l’Oberrhein 1250-1350, Paris, 2001, en particulier p. 311-314.

OHLER (Christian), Zwischen Frankreich und dem Reich. Die elsässische Dekapolis nach dem Westfälischen Frieden, Francfort-sur-le-Main, 2002.

DISTLER (Eva-Marie), Städtebünde im deutschen Spätmittelalter : eine rechtshistorische Untersuchung zu Begriff, Verfassung und Funktion, Francfort-sur-le-Main, 2006.

VOGLER (Bernard) dir., La Décapole. Dix villes d’Alsace alliées pour leur liberté 1354-1679, Strasbourg, 2009.

RICHARD (Olivier), « La décapole dans l’historiographie du Rhin supérieur », dans BUCHHOLZER (Laurence) et RICHARD (Olivier), (Dir).,Ligues urbaines et espace. XIVe-XVIe siècles, Strasbourg, 2012, p. 106-119.


Notices connexes

Bund/Bündniss

Empire (villes d')

Etats d'Alsace - Elsässische Landstände

Etats généraux de 1789 (députation aux)

Frontière

Immédiateté

Intendance

Landvogt

Ligue

Ligue (urbaine) des villes du Rhin

Ville -Stadt

Olivier Richard