Défrichement

De DHIALSACE
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Ausrodung, novale, Rodung

Le défrichement comprend l’ensemble des travaux ayant pour but la mise en culture d’un terrain inculte couvert de bois, landes, bruyère, voire de prairies. Il peut s’agir d’une remise en valeur de terres abandonnées ou d’une conquête de nouvelles terres agricoles par écobuage ou essartage. Le défrichement peut être définitif ; les terres ainsi gagnées étendent la surface des emblavures. Il peut être temporaire dans le cadre d’une extension des cultures sur des sols ingrats nécessitant une longue jachère. Les paysans procèdent alors à une remise en culture des terres provisoirement abandonnées aux buissons et aux taillis, appelées « Wildland, Wilderung, Drisch », les friches, terrains retournés à l’état sauvage. La parcelle est exploitée pendant deux ou trois ans, puis elle est abandonnée pour une longue période de dix à trente ans. Herbes et buissons, voire les espèces ligneuses pionnières (bouleaux, noisetiers…) l’envahissent pour former librement une lande ou un bois. Le défrichement ne signifie pas nécessairement destruction totale de la forêt contrairement au déboisement. La parcelle défrichée peut conserver quelques arbres épars qui permettront une régénération naturelle du terrain après son abandon.

Selon les époques, le défrichement est encouragé, toléré ou interdit par les autorités. Les défrichements illicites sont particulièrement nombreux lors des phases de croissance démographique. Face à la pénurie de terres agricoles, les agriculteurs se lancent dans des défrichements temporaires ou définitifs aux dépens des espaces marginaux, c’est-à-dire des forêts ou des zones humides. Ainsi, dans les Vosges du Nord, tout au long du XVIe siècle, et de façon croissante jusque vers 1630, les demandes de défrichements affluent auprès des différents seigneurs. Elles reflètent l’essor démographique même si beaucoup d’agriculteurs se dispensent d’autorisation seigneuriale pour étendre leurs champs ou leurs prés. En 1612, des habitants de Volksberg souhaitent mettre en culture de nouvelles terres occupées par des friches situées «in der Obermatt am Hüttpfad im Lyxheim ». En 1615, une nouvelle demande est faite pour dix-huit arpents « auf den Lixheim hinter den neuen Rödern ». Les paysans sollicitent généralement de petites surfaces à défricher pour lesquelles ils offrent de payer une redevance spéciale en grains appelée «Landrecht ». Ce loyer est alors mentionné dans les recettes des comptes du receveur seigneurial (Défrichements dans le comté de La Petite Pierre aux XVIe et XVIIe siècles ABR E 239). Ce mouvement est accepté par les autorités qui ne peuvent pas totalement empêcher les défrichements dans le contexte d’une pénurie de terres et d’une explosion démographique. Aussi délivrent-elles des autorisations de défrichement pour mieux contrôler ces extensions de cultures, s’assurer quelques revenus et mettre en valeur les secteurs les plus reculés et les plus ingrats de leur seigneurie.

A la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle, se déroule une reconquête progressive des terres agricoles abandonnées lors des conflits. Ces défrichements sont encouragés par les dispositions législatives royales visant à repeupler l’Alsace meurtrie. L’édit de 1662 prévoit ainsi l’attribution des terres abandonnées à ceux qui les remettraient en culture. Les anciennes parcelles agricoles sont redistribuées aux colons exempts de taxes et impôts pendant six ans. Une ordonnance en décembre 1682 permet la conversion des friches en prairies, labours ou vignes. Un arrêt de 1686 confirme ces dispositions. Les terres cultivables abandonnées au siècle précédent et envahies de broussailles ou d’arbres sont défrichées à la fin du XVIIe et dans la première moitié du XVIIIe siècle. Pendant plusieurs décennies, le défrichement des friches ou des forêts permet d’accroître la surface des emblavures ou des prairies. En 1703, le duc de Wurtemberg permet à des habitants du hameau de la Verrerie à Ribeauvillé de défricher une partie du vallon du Bildesteinthal situé au pied du château du Bildstein et de s’y installer (population d’agriculteurs-bûcherons).

Cependant, les dispositions des arrêts de défrichement de la fin du XVIIe siècle tombent en désuétude dans les premières décennies du XVIIIe siècle, les terres abandonnées lors des guerres du XVIIe siècle ayant été reconquises. A partir des années 1720, les seigneurs refusent de céder les terres caduques aux conditions des édits royaux qu’ils estiment désormais inutiles. Leur opposition aux défrichements se heurte souvent au désaccord de l’intendant d’Alsace qui soutient la plupart du temps les communautés rurales. Les formalités d’enregistrement de nouvelles terres défrichées semblent avoir connu quelques difficultés dans plusieurs bailliages, en particulier dans ceux du comté de Hanau-Lichtenberg. Ainsi les villages de Dieffenbach, Lampertsloch et Preuschdorf qui avaient défriché respectivement 85, 60 et 49 arpents de terres caduques en faisant prévaloir les dispositions de l’arrêt de 1686, sont attaqués en justice au début du XVIIIe siècle par leur seigneur qui prétend vouloir les inclure dans son domaine. L’affaire est soumise au Conseil souverain d’Alsace qui doit décider s’il s’agit d’une habile tentative villageoise de récupérer des terres aux dépens du seigneur ou d’une convoitise seigneuriale. (Défrichements au XVIIIe siècle dans le comté de Hanau-Lichtenberg ABR E 1956-1957 et E 2098-2099, dans le comté de La Petite Pierre ABR E 196 et 202).

Ce revirement seigneurial à l’encontre des défrichements connaît cependant des exceptions dans les secteurs les plus reculés. Ainsi, en 1720, la seigneurie de Horbourg-Riquewihr autorise le défrichement de 20 Acker dans le massif du Seelbourg en forêt de Riquewihr donnant naissance au hameau d’Ursprung (population de bûcherons-agriculteurs). Face à la réticence des autorités à délivrer des autorisations à défricher des parcelles forestières, les paysans se tournent vers d’autres espaces délaissés pour obtenir de nouvelles terres agricoles, comme les zones humides. Ce phénomène est notamment mentionné dans les Vosges du Nord dans les années 1720-1730. Pour les autorités seigneuriales, ces terrains ne présentent guère d’intérêt et elles les cèdent aisément aux suppliants. Pour les paysans, en revanche, ils constituent une bonne opportunité à cause de leur fertilité, notamment dans le cadre d’une conversion en prairie. En juin 1721, deux bourgeois de Sparsbach demandent l’autorisation à la seigneurie d’Oberbronn d’acquérir un marécage dans la vallée du Meisenbach pour le convertir en pré. La seigneurie leur accorde le terrain sous réserve de quelques aménagements (ABR 17 J 93).

A partir du milieu du XVIIIe siècle, les paysans se heurtent à l’interdiction des défrichements des espaces forestiers, aussi bien de la part des autorités seigneuriales que royales. Pourtant, le défrichement reste une mesure préconisée par les physiocrates. Il se poursuit donc de façon illicite et généralisée partout où subsistent des bois (Jéhin 1993, p. 135-137). Le mouvement semble même s’amplifier à la fin du siècle sous l’effet de la pénurie croissante de terre cultivable.

Bibliographie

BOEHLER (Jean-Michel), La paysannerie de la plaine d’Alsace (1648-1789), 3 vol., Strasbourg, 1994, p. 308-322.

EYER (Fritz), « La politique d’expansion rurale dans le comté de Hanau-Lichtenberg vers 1750 », Pays d’Alsace, n° 101, vol. IV, 1977, p. 11-13.

JEHIN (Philippe), Les hommes contre la forêt, Strasbourg 1993, p. 135-137.

JEHIN (Philippe) Les forêts des Vosges du Nord du Moyen Âge à la Révolution, Strasbourg, 2005, p. 91-93.

LACHIVER (Marcel), Dictionnaire du monde rural, Paris, 1997, 1766 p.

Notices connexes

Bois

Déboisement

Ecobuage

Essartage

Forêt

Philippe Jéhin