Fédération du Rhin

De DHIALSACE
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Bundesfest, Confédération de Strasbourg, Rheinischer Bund

Grande manifestation patriotique s’étant déroulée à Strasbourg du 12 au 16 juin 1790 pour fédérer les gardes nationales et les troupes de la France de l’Est (Alsace, Lorraine, Trois-Évêchés, Franche-Comté, Bourgogne) par un pacte de fraternisation, d’aide et assistance réciproques en cas de menaces graves sur la sécurité et la liberté publiques et dont la finalité proclamée était de réussir « à atterrer les ennemis de la Constitution » de part et d’autre du Rhin.

L’idée d’une fédération de l’Est, à l’instar de bien d’autres provinces du royaume, fut lancée dès mars 1790 par des gardes nationaux de Strasbourg assemblés en une Société de Correspondance nationale. Le député Etienne Schwendt, consulté par le maire, Frédéric de Dietrich, inquiet quant aux éventuels désordres qu’un pareil regroupement de forces pourrait provoquer, estima qu’« il y a du pour et du contre dans ces confédérations ; cependant c’est un épouvantail qui en impose, et l’Assemblée [nationale] y applaudit. » La municipalité de Strasbourg, après la tenue d’une fédération à Metz avec une participation strasbourgeoise, agréa le projet le 22 mai et nomma le baron Charles de Weittersheim pour remplir la place de commandant-général de l’armée confédérée, c’est-à-dire de la réunion des troupes de ligne (essentiellement les sept régiments de la garnison de Strasbourg) et des gardes nationales du grand Est.

Dès le 11 juin, les pavillons aux couleurs de la nation furent hissés sur les quatre tourelles et la flèche de la cathédrale illuminées de nuit, « pour apprendre à l’Allemagne que l’empire de la Liberté est fixé en France ». Les détachements de confédérés arrivèrent le lendemain les uns après les autres. Chacun fut accueilli aux portes de la ville par des salves d’artillerie et accompagné en grande pompe jusqu’à la place d’Armes, où on lui distribua les billets de logement. Il en vint 154, des départements du Jura, de la Loire-Inférieure (aujourd’hui Loire-Atlantique), de la Haute-Marne, du Doubs, de la Meuse, de la Meurthe, de la Moselle, des Vosges, du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, soit 2 281 délégués représentant près de 50 000 gardes nationaux, sans compter ceux de Strasbourg.

« L’auguste cérémonie » se déroula le dimanche 13 juin, hors la ville, à la « Plaine des Bouchers » (Metzgerau), rebaptisée « Plaine (ou Champ) de la Confédération » (Bundesau), spécialement aménagée pour la circonstance. On y avait égalisé le sol et dressé un terre-plein d’environ vingt mètres de long sur dix de large et deux et demi de haut, entièrement revêtu de gazon, orné aux angles de chênes avec des oriflammes tricolores, et sur lequel fut élevé un imposant autel de la patrie. Terrassement et aménagement avaient été réalisés par les canonniers du régiment de Strasbourg-Artillerie, aidés de la population strasbourgeoise, hommes et femmes. Après l’arrivée des troupes de ligne, des délégations des gardes nationales et de divers cortèges corporatifs et champêtres, fut amenée au pied de l’autel la bannière de la Confédération (qui sera ensuite exposée au-dessus de la principale entrée de la mairie), autour de laquelle se rassemblèrent plus d’une centaine de drapeaux déployés « portant le voeu de chaque confédéré de verser jusqu’à la dernière goutte de son sang plutôt que d’abandonner ces signaux de la liberté ». Dans une mise en scène grandiose, en présence de près de 20 000 assistants, acteurs et spectateurs, fut alors célébrée une cérémonie mi-civique, mi-religieuse, avec bénédiction des drapeaux, messe, prières, sermons, hymnes et discours exaltant la liberté, le patriotisme, l’union fraternelle. L’apothéose en fut la prestation solennelle du serment, dont la formule « d’être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le Roi » fut prononcée par le maire Frédéric de Dietrich, et à laquelle l’assistance, main droite levée, répondit en choeur d’un vibrant « Je le jure ! ». Les tambours battant aux champs, les salves d’artillerie, les cloches de la ville sonnant à toute volée, non seulement consacrèrent cet engagement, mais « firent sans doute entendre sur l’autre rive du Rhin cet élan universel du patriotisme pour apprendre aux despotes que la liberté est le plus ferme soutien des Empires ». Illumination générale de la ville, soupers mondains pour les uns, bals populaires et autres réjouissances pour les autres, clôturèrent cette journée mémorable.

Un peu moins fastueusement, la même cérémonie du serment fut reprise le lendemain pour les troupes et gardes nationaux chargés la veille de la sûreté publique dans la ville. S’y ajouta, au champ d’exercice de l’artillerie du « Polygone », une démonstration des canonniers strasbourgeois qui « justifièrent la réputation qu’ils ont si justement méritée dans toute l’Europe. Souvent ils atteignaient le but », ainsi que le rapporte le compte rendu officiel ! Mardi, 15 juin, les premières délégations quittèrent Strasbourg.

En fait, tous ces rassemblements fédératifs de l’année 1790, plus ou moins festifs, se ressemblaient. Celui de Strasbourg s’en distingua pourtant par une particularité qui lui était propre, « aussi la fédération de Strasbourg fut-elle un exemple et une école de tolérance et de philosophie » (Aulard). Il se trouva que les 13 et 15 juin naquirent à Strasbourg deux garçons, fils de deux gardes nationaux strasbourgeois, l’un catholique, l’autre luthérien. Sur la demande de plusieurs citoyens, fut alors organisée le 16 juin une cérémonie de baptême des deux nouveaux-nés sur l’autel de la patrie à la Plaine de la Fédération, à laquelle assistèrent les troupes et les gardes nationaux fédérés encore présents, ainsi qu’une foule nombreuse. L’enfant catholique fut baptisé par l’aumônier de la garde nationale de Metz et reçut les prénoms de Charles, Patrie, Fédéré et Fortuné et eut pour parrain le baron Charles de Weittersheim, général de la Fédération (catholique), et pour marraine Sybille Louise de Dietrich (protestante réformée), l’épouse du maire (voir acte no 69 du registre des baptêmes 1789-1792 de la paroisse Saint-Laurent de Strasbourg). Le pasteur Georges Jacques Eissen baptisa le garçon luthérien qui fut prénommé Frédéric, François, Fortuné, Civique ; son parrain fut le maire Dietrich (luthérien) et sa marraine, Marie Françoise Mathieu, l’épouse (catholique) du procureur de la commune (voir acte no 80 du registre des baptêmes 1790-1792 de la paroisse protestante du Temple-Neuf). Les personnalités présentes apposèrent leur signature à la suite des deux actes. Après quoi, rapporte le procès-verbal, « les deux ministres qui avaient célébré les baptêmes, déterminés par les sentimens gravés en caractères ineffaçables dans le coeur de l’homme, et si fortement recommandés dans l’évangile que l’un et l’autre professent, se présentèrent en avant de l’autel. Là, en présence de l’Être suprême et d’un peuple immense, ils se précipitèrent dans les bras l’un de l’autre, en se donnant le baiser de paix et de fraternité. Quel exemple touchant pour les chrétiens ! dans cet instant les deux religions confondues, montroient au peuple attendri, combien sont coupables ceux qui persécutent au nom d’un Dieu de paix. Puisse ce sublime exemple de concorde et d’union, être sans cesse aux yeux des citoyens ! ».

La fête finie, les délégués s’en retournèrent dans leurs villes et bourgs, pour transmettre à leurs concitoyens tout leur enthousiasme patriotique, contribuant ainsi à la formation de l’esprit public en Alsace (Lhuillier). Ce fut aussi à cette époque que le concept de « nation » prit corps. Cependant, cette unanime proclamation de fraternité et d’union ne marqua pas l’aboutissement de la Révolution, car déjà, le tsunami déclenché par la Constitution civile du clergé assombrissait l’horizon de « l’année heureuse » et charriait les premières vagues de discorde. Il est évident que cette imposante manifestation était aussi une mise en garde lancée en direction des « despotes » de l’Empire pour les avertir qu’ils se trouvaient face à une nation unie et forte, déterminée à s’opposer avec vigueur à leurs intrigues contre-révolutionnaires.

Après la célébration de la Fédération du Rhin, la garde nationale strasbourgeoise délégua 46 des siens pour participer à la grande fête de la Fédération de Paris du 14 juillet. Ils quittèrent Strasbourg le 1er juillet au son des cloches et du tonnerre des canons. Ce fut au matin du 14 juillet 1790, alors qu’à la « Plaine de la Confédération » fut rééditée une cérémonie semblable à celle du mois précédent, en communion avec la grande Fédération nationale de ce jour à Paris, que les patriotes strasbourgeois plantèrent au pont du Rhin une pancarte peinte aux trois couleurs, avec l’inscription « ICI COMMENCE LE PAYS DE LA LIBERTE ».

« Parmi toutes les fédérations régionales, celle de Strasbourg fut l’une des plus célèbres, une des plus importantes, une des plus efficaces » estima l’historien Aulard (en décembre 1918), ajoutant, « ce jour là, l’Alsace se donna volontairement à la France. » Mais, affirmer qu’elle fut « un solennel démenti donné à des insinuations calomnieuses qui avaient montré les Alsaciens décidés à abandonner la cause de la France et à se confédérer avec les populations ultra-rhénanes », ainsi que l’avait fait Louis Spach (Frédéric de Dietrich, 1857, p. 45), suivi en cela par d’autres auteurs, relève d’un anachronisme, par anticipation de rumeurs perverses propagées par les Jacobins pendant la Terreur de 1793.

Sources - Bibliographie

AMS, AA 2005a, 26 – 1 MW 138 (registre des délibérations du corps municipal, 1790) – 280 MW 50 à 52 (garde nationale, correspondance) – 282 MW 3 (Fête de la Fédération).

Procès verbal [imprimé] de la Confédération de Strasbourg, Strasbourg, 1790.

Aktenmäßige Beschreibung des Rheinischen Bundes, Strasbourg, 1790.

FRIESE (Johannes), Neue Vaterländische Geschichte der Stadt Straßburg, und des ehemaligen Elsaßes, Von den ältesten bis auf unsere Zeiten, Strasbourg, V, 1801, p. 45-66.

LE ROY DE SAINTE-CROIX (François-Noël), L’Alsace en fête, ou histoire et description des fêtes, cérémonies, solennités, réjouissances, réunions, associations et sociétés religieuses, civiles, militaires, publiques et privées de l’Alsace, Strasbourg, 1880.

SEINGUERLET (Eugène), L’Alsace française. Strasbourg pendant la Révolution, Paris, 1881.

AULARD (François Victor Alphonse), Confédération de Strasbourg ou Fédération du Rhin (juin 1790) ; procès-verbal publié avec un avertissement, Paris, 1919.

L’HUILLIER (Fernand), « Les grands courants de l’opinion publique en Alsace, sous la Révolution, le Consulat et l’Empire », Deux siècles d’Alsace française. 1648-1798-1848, Strasbourg-Paris, 1948, p. 235-237.

OZOUF (Mona), La fête révolutionnaire 1789-1799, Paris, 1976.

Notice connexe

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Claude Betzinger