Ex-voto

De DHIALSACE
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Mot latin, masculin et invariable, désignant un objet votif déposé dans un lieu sacré à la suite d’un voeu ou d’une grâce obtenue. Il doit son nom à la formule latine « ex voto suscepto », parfois abrégée en EVS (« conformément au voeu » par lequel on s’est engagé). Les ex-voto dédiés à une divinité, en cas de victoire ou de guérison, parfois en accompagnement de prières ou de libations, témoignent de l’ancienneté en Occident de cette pratique, qui est païenne avant d’avoir été christianisée. Elle ne correspond en aucune façon à une tradition germanique ou à une coutume alsacienne, puisqu’on la retrouve dans d’autres régions françaises à intense piété populaire (Bretagne, Provence) ou à hauts risques (zones maritimes). Ce sont toutes des régions de tradition catholique, les luthériens récusant le culte des saints, qui joueraient le rôle d’intermédiaires entre Dieu et les hommes, comme le recours à l’image, la référence étant la parole et le livre.

Les plus anciens ex-voto, dont certains se caractérisent par leur intense expression, sont des objets soit en cire ou en terre cuite, soit en bois découpé (figurant le membre malade, bras ou pied par exemple, ou une prothèse comme la béquille), soit en fer ou en tôle, le crapaud, représentation symbolique de l’organe génital féminin, étant utilisé contre la stérilité ou encore en vue d’une grossesse ou d’un accouchement heureux, le phallus, plus rare (Georges Klein, 1984, p. 211), étant destiné à combattre l’impuissance masculine. Mais, à ces ex-voto façonnés se substituent progressivement les ex-voto peints, sur métal, toile, bois ou carton, qui connaissent en Alsace, à l’instar de nombreuses régions d’Allemagne et de l’arc alpin (Suisse, Autriche), un grand essor dans la deuxième moitié du XVIIIe et au XIXe siècle, précédant l’usage de la plaque de marbre beaucoup plus impersonnelle. Les plus anciens ex-voto peints qu’on ait découverts en Alsace sont ceux de Kientzheim (1667), des Trois-Epis (1672), de Thierenbach (1680), de Marienthal (1680) et de Monswiller (1684). C’est dire qu’ils sont inséparables des lieux de pèlerinage réputés, où le phénomène votif occupe une place importante, mais peuvent également orner les murs de modestes chapelles (chapelles de la Sainte-Croix à Artolsheim, du cimetière d’Obernai, de Friedolsheim, etc.). Ceux de Schauenberg, Neunkirch, Oberhaslach, Plobsheim, Hohatzenheim sont plus récents. Selon les lieux, leur nombre varie entre quelques pièces et plusieurs dizaines (jusqu’à 100-150) dont beaucoup ont été irrémédiablement perdues (tel est le cas de celui de Marienthal du début du XVIIe siècle et signalé par l’abbé Burg), d’autres heureusement sauvegardées soit dans le cadre des musées (entre autres, le Musée alsacien à Strasbourg et le Musée de l’Imagerie populaire à Pfaffenhoffen), soit suite à l’intervention des services publics (les Monuments historiques à Oberhaslach entre 2001 et 2005).

Les travaux de Geneviève Herberich-Marx et de Freddy Raphaël l’ont amplement démontré : l’intention du donateur, qui se lit dans le tableau lui-même, peut être d’une double nature, révélant deux sortes de démarches : démarche propitiatoire qui appuie une demande ou une supplication pour conjurer le danger (selon le principe «do ut des ») ; démarche gratulatoire en guise de remerciement, une fois l’épreuve surmontée, pour une grâce obtenue avec l’aide du saint ou de la Vierge.

On a l’habitude de voir dans les ex-voto peints l’une des expressions de l’art populaire. Encore conviendrait-il de distinguer entre les donateurs et les auteurs de ces tableaux. Les donateurs semblent avoir fait partie, dans un premier temps, des familles fortunées de la société, soucieuses de transmettre les aspirations et l’idéologie qui leur sont propres. Ce n’est que peu à peu qu’on voit émerger les classes populaires, soit sous forme individuelle, soit sous forme collective (des communautés entières comme celle de Wangenbourg-Engenthal à Oberhaslach en 1790 ou celle de Wattwiller à Thierenbach en 1797). Quant aux auteurs, ils sont difficilement identifiables : si certains peuvent avoir été des artistes de talent, la plupart d’entre eux sont des peintres amateurs, peut-être ambulants et logés chez l’habitant, autant artisans qu’artistes, les uns
et les autres travaillant sur commande.

Il n’existe pas de modèle unique ni, à plus forte raison, d’école immuable, qui pourraient faire accéder l’ex-voto au statut d’ « institution », encore que le don lui-même participe d’un acte public officiellement
reconnu, car il s’agit en fait d’un pacte, tacite ou formulé verbalement, entre le donateur et le saint qui a une réputation de protecteur ou de guérisseur. Néanmoins leur inspiration et leur composition obéissent à une scénographie codifiée, dans la mesure où s’y superposent l’image, quelque peu stéréotypée, de la sphère céleste et celle de la scène humaine. La première, placée dans la clarté de l’au-delà et couvrant environ les deux tiers du tableau, est occupée, selon les cas, par le Christ, la Vierge ou le saint intercesseur, spécialisé dans la guérison de telle ou telle maladie et dont la popularité se mesure à son efficacité. La seconde, qui représente, dans la pénombre terrestre, des scènes de la vie quotidienne ou l’événement extraordinaire ayant motivé la supplique prendra de plus en plus d’importance au XIXe siècle. À la visualisation de l’invisible répond, par une sorte d’intrusion de l’éternel dans le temporel, la sacralisation du visible. Hiérarchisés, le registre supérieur et le registre inférieur sont souvent séparés par une couche de nuages qui implique une nette différenciation, sans exclure pour autant la communication entre les deux espaces picturaux : c’est tantôt un faisceau de rayons lumineux, tantôt la convergence des regards ou la complémentarité des gestes (supplication, d’un côté, bénédiction de l’autre) qui témoignent de l’interpénétration du monde spirituel et du monde matériel comme d’une véritable communion entre les vivants et les morts.

L’étude des ex-voto incite l’historien à une double lecture : une lecture documentaire, celle du cadre matériel dans un environnement familier et à une époque donnée (habitation, mobilier, habillement) dans laquelle évolue une famille nombreuse, mais décimée par une forte mortalité, ainsi que des travaux de tous les jours (avec l’outillage adéquat) et des dangers qui les accompagnent, constituant les circonstances mêmes du malheur (l’enfant tombant dans un puits, l’adulte précipité sous les sabots d’un cheval qui s’emballe ou écrasé sous la charrette qui verse, le bouilleur de cru victime de brûlures au moment de la distillation, le malade alité, l’opération ou l’accouchement qui tournent plus ou moins bien, le feu qui dévore la maison), avec, en filigrane la hantise permanente de l’accident, de l’épidémie ou de l’épizootie qui menacent ; une lecture spirituelle, celle de la crainte de la maladie et de la mort (surtout subite), avec l’espoir de l’au-delà, l’assurance d’un recours efficace auprès de saints spécialisés (saint Florent à Oberhaslach, protecteur du bétail) et la foi en une Vierge généraliste, consolatrice et prête à intercéder auprès de son fils (d’où le grand nombre de sanctuaires mariaux dotés d’ex-voto, Notre-Dame de Marienthal, de Monswiller, de Kientzheim, des Trois-Epis, de Thierenbach), enfin la piété qui s’exprime par le geste votif lui-même comme par la ferveur de la prière (à genoux, les mains jointes, le regard tourné vers le ciel) ou le rite processionnaire qui font parfois l’objet de la représentation. L’image revêt alors la valeur d’un message codé, dans le contexte d’une religiosité, individuelle ou collective, aussi naïve que spontanée : propension quasi-névrotique à la peur génératrice de fantasmes, confiance inébranlable dans l’au-delà, croyance indéfectible au miracle et à une fonction thérapeutique de la dévotion.

L’intérêt des ex-voto réside dans leur signification au carrefour de deux cultures : une culture savante susceptible de fournir une partie de l’inspiration ; une culture populaire apportant sa contribution au contenu, avec un langage et une gestualité qui lui sont propres. En effet, le vécu religieux tranche souvent avec le modèle dogmatique d’une doctrine religieuse imposée ou institutionnalisée. On rappellera que la pratique de l’ex-voto se situe souvent en marge de l’appareil ecclésial, parfois en opposition avec lui, et de l’enseignement doctrinal de l’Église officielle, même s’il arrive que tel curé (Bettendorf, 1763) confectionne lui-même un ex-voto lorsque la peste se propage parmi les bêtes du village (d’après A. Thuet, Pfarrgemeinde Bettendorf. Chronik, Colmar, 1925, p. 72). À la culture écrite des élites, l’ex-voto privilégie la culture de l’image comme moyen d’expression, propre à une population maîtrisant mal la lecture et l’écriture. Il est vrai que certains ex-voto sont légendés, mais les textes qui les accompagnent, proposant tantôt des éléments d’identification ou de datation, tantôt une explication, sont toujours très laconiques (« Ex voto », « Gott. sei Dank », « Betende Familie » en attendant le bref « merci » des plaques de marbre). En tout cas, c’est moyennant une forte charge symbolique que l’histoire du sentiment religieux compose dans les ex-voto avec l’art populaire, anecdotique et figuratif.

Bibliographie

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Notices connexes

Chapelle

Images

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Jean-Michel Boehler