Commanderie

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praeceptoria, Komturei

Etablissement des ordres religieux-militaires dirigé par un commandeur (magister, praeceptor, Komtur).

 

La commanderie

Commanderie et commandeur

Le terme « commanderie » apparaît dans la langue française à la fin du XIVe siècle. Il a pour origine celui de « commandeur », qui existe dès la fin du XIIe siècle, issu du latin commendare, désignant celui à qui une charge était confiée. Les mots allemands Kommende, Komturei et Komtur sont une germanisation d’une terminologie romane. Dans les textes médiévaux alsaciens, les commanderies étaient désignées le plus souvent par domus et hus. Mais ces termes pouvaient concerner n’importe quel bâtiment, quelle que fût sa fonction. Seuls les motspraeceptoria et komturei peuvent donner l’assurance du statut de commanderie d’un établissement. Sinon, il ne peut être déterminé que par la présence d’un commandeur, dont le titre n’est pas toujours mentionné (magister, praeceptor, komtur), ou bien par le fait que la maison agisse en son nom propre et utilise éventuellement un sceau.

 

La fonction des commanderies

Les commanderies étaient l’échelon institutionnel et territorial de base des ordres religieux-militaires, apparus dès le début du XIIe siècle. Elles avaient été créées afin de gérer le temporel acquis en Occident par des ordres qui jouissaient du privilège d’immunité et de celui d’exemption. L’immunité les plaçait hors de toute intervention d’une autorité publique, mais sous la protection royale (defensio) dans le royaume germanique, et l’exemption exclut toute autorité épiscopale diocésaine, et les place sous la protection pontificale.

En Occident, les commanderies avaient pour rôle de constituer la base arrière logistique d’ordres dont la vocation, liée à l’expansion et à la défense de la chrétienté en Orient, dans la péninsule ibérique ou près de la mer Baltique, passait par des activités militaires et, pour certains d’entre eux, hospitalières. Outre le recrutement de frères, une partie des bénéfices que les commanderies parvenaient à tirer était envoyée tous les ans au siège central de leur ordre respectif (responsiones). Au-delà de ces caractéristiques communes, les commanderies étaient des institutions multiformes, lieux d’interactions entre l’environnement local où elles étaient implantées et les ordres hiérarchisés dont elles dépendaient. Leur histoire fut le résultat de la conjugaison de ces deux dimensions.

 

Des ordres centralisés

Les structures hiérarchiques dont relevaient les commanderies alsaciennes avaient à leur tête un maître, entouré de son conseil. Les sièges centraux des Hospitaliers et des Templiers étaient installés à Acre, après que Saladin eut pris en 1187 Jérusalem, où ces deux ordres étaient nés au début du XIIe siècle. Celui des Teutoniques se trouvait aussi à Acre, depuis la fondation de l’ordre à la fin du XIIe siècle.

La chute d’Acre en 1291 contraignit les Hospitaliers et les Templiers à se réfugier à Chypre et les Teutoniques à Venise. Cependant, alors que les Templiers subissaient la vindicte du roi de France Philippe IV, entraînant leur arrestation en 1307 et la suppression de l’ordre en 1312, les Hospitaliers et les Teutoniques parvinrent à créer de véritables Etats (Ordenstaat), les uns sur l’île de Rhodes à partir de 1310 et les autres en Prusse à partir de 1309. Après la prise de Rhodes par le sultan Soliman en 1522, Charles Quint remit l’île de Malte aux Hospitaliers en 1530. Ils y restèrent jusqu’à leur expulsion par Bonaparte en 1798.

L’ordre des Teutoniques avait alors déjà connu de profondes transformations dues à la Réforme luthérienne : la Prusse teutonique était devenue un état laïc en 1525, de même que la branche livonienne de l’ordre en 1561. L’ordre ne se maintint que dans les régions catholiques de l’Empire, sous l’autorité d’un grand-maître établi à Mergentheim.

 

Le développement tardif des ordres religieux-militaires en Alsace

Les commanderies alsaciennes sont apparues au XIIIe siècle. La chronologie des fondations ne diffère pas de ce qui se produisit généralement ailleurs dans l’espace germanique, mais correspond néanmoins à la dernière vague de fondations des commanderies en Occident, plus tardive que dans le sud et l’ouest de l’Europe, où les ordres religieux-militaires s’étaient implantés au XIIe et au début du XIIIe siècle. Contrairement à d’autres régions, le contexte de la croisade ne paraît pas avoir été le facteur déterminant de l’apparition des commanderies alsaciennes. Néanmoins, le rôle joué par les ordres religieux-militaires, qu’il fût militaire ou hospitalier, a pu contribuer à leur promotion au sein d’une chevalerie qui se constituait progressivement dans la région au cours du XIIIe siècle. Le soutien apporté à ce moment aux commanderies en Alsace serait le résultat du besoin d’une petite noblesse de s’affirmer dans sa société environnante, par le biais d’un idéal chevaleresque auquel participait un esprit de croisade. En effet, les commanderies ont été investies au XIIIe siècle par la petite noblesse et une bourgeoisie qui cherchait à s’en rapprocher. Dans certains cas, la haute aristocratie n’a pas manqué d’intérêt pour ce type d’établissements, comme ce fut le cas des évêques de Strasbourg pour les commanderies hospitalières de Basse-Alsace, jusqu’au début des années 1260. Mais les commanderies alsaciennes ont surtout servi une aristocratie plus modeste pour faire son ascension et maintenir sa position sociale.

Par la suite, la part du recrutement noble a pu varier, selon l’attraction que les commanderies exerçaient. Néanmoins, au XVIe siècle, les ordres religieux-militaires étaient devenus pour la noblesse alsacienne « les conservatoires d’une chevalerie mythique » (Georges Bischoff), portés par un imaginaire autour de la menace turque. Les commanderies sont restées jusqu’au XVIIIe siècle un moyen de placer des cadets et de leur assurer une carrière ecclésiastique qui pouvait les mener à de très hautes fonctions, comme Louis Ferdinand Benoît de Reinach-Werth (1769-1841) qui fut commandeur dans l’ordre de Malte.

La forte présence de la petite aristocratie a entraîné, au cours du XIVe siècle, une véritable patrimonialisation des commanderies, à laquelle s’est ajouté, peut-être aussi du fait de l’importante cléricalisation des ordres religieux-militaires au même moment, le maintien plus général et plus long de frères dans leur région d’origine. Les groupes parentaux ont alors joué un rôle considérable dans ces établissements, où les discours et les liens familiaux devenaient plus manifestes. Certaines maisons devinrent de véritables entreprises familiales qui participaient à des stratégies de domination sociale plus larges. Il en fut ainsi des Grostein de Strasbourg dont des cadets, entrés dans l’ordre de l’Hôpital, furent commandeurs de Dorlisheim, au moins depuis les années 1340 et jusqu’à la fin des années 1370. Ces derniers avaient fait d’importants investissements pour accroître le temporel de la maison, alors même que l’action familiale sur la localité de Dorlisheim était plus forte. Prises dans des intérêts locaux et parentaux, les commanderies ont pu être les lieux de tensions et d’affrontements, parfois violents.

 

Les commanderies en Alsace

La présence de commanderies en Alsace est due au développement des Hospitaliers, des Templiers et des Teutoniques dans la région, à partir du XIIIe siècle. Elle prend fin avec la suppression des établissements religieux au cours de la Révolution française. Dans ses limites actuelles, l’Alsace compte à la fin du XIIIe siècle 16 commanderies, dont 7 hospitalières, 7 teutoniques et 2 templières. La région fut surtout investie par les Hospitaliers et les Teutoniques, alors que la présence templière fut bien plus faible.

 

Les Hospitaliers

Les Hospitaliers avaient déjà fondé des commanderies à Heimbach, dans le Palatinat, depuis 1187, et à Bâle, vers 1200. La première mention de celle de Dorlisheim date de 1217, sa fondation ne remontant qu’à très peu de temps auparavant. La commanderie de Mulhouse est née vers 1220, celle de Colmar avant 1234, de Soultz (Haut-Rhin) au milieu du XIIIe siècle, de Sélestat et de Rhinau, vraisemblablement au début des années 1260. Quant à la commanderie de Wissembourg, elle existait au XIIIe siècle. Enfin, une dernière commanderie fut fondée à Strasbourg en 1370/1371, appelée zum Grünen Wörth, – « au Marais-Vert » ou « en l’Île-Verte » –, du nom du faubourg où elle était installée. Les commanderies hospitalières alsaciennes étaient comprises dans le prieuré d’Allemagne, progressivement constitué au XIIIe siècle et à la tête duquel se trouvait un prieur. Elles dépendaient aussi de la Langue d’Allemagne, circonscription plus large apparue au début du XIVe siècle, avant d’être supprimée, puis rétablie en 1422. Dans ces premiers temps, le prieuré d’Allemagne connut des divisions territoriales complexes, en fonction de la situation politique dans le royaume germanique. L’Alsace était alors souvent sous l’autorité d’un prieur ou d’un procurateur pour la Haute-Allemagne. Au milieu du XIVe siècle, le prieuré d’Allemagne était subdivisé en huit baillies, dont celle de Haute-Allemagne (Oberland) qui comprenait l’Alsace. La commanderie de Heimbach tint régulièrement le rôle de siège central de ce prieuré, jusqu’à ce qu’il se fixe à Heitersheim en 1428.

 

Les Teutoniques (Deutscher Orden)

Les Teutoniques avaient établi une commanderie à Rouffach, dont la première mention date de 1231, jusqu’à ce qu’elle fut déplacée dans la localité voisine de Sundheim (aujourd’hui disparue), au moins depuis 1279. Des commanderies sont aussi attestées à Mulhouse en 1236 – transférée à Rixheim, après que le ville fut passée à la Réforme en 1527 –, à Dahn, en 1255, à Wissembourg en 1258, à Andlau en 1268, à Guebwiller en 1270 et à Strasbourg en 1273 ; celle de Bâle est née peu avant 1266, celle de Kaysersberg, à la fin du XIIIe ou au début du XIVe siècle. Les établissements teutoniques faisaient partie de la branche d’Allemagne, dirigée par un maître. A un niveau inférieur, ils dépendaient pour la plupart du bailliage d’Alsace-Bourgogne, dirigé par un Landkomtur dont le siège se situait vers 1440 à Altshausen. Les commanderies de Dahn et de Wissembourg relevaient pour l’une du bailliage de Lorraine et pour l’autre du bailliage de Coblence.

 

Les Templiers

Quant aux Templiers, on ne compte que deux commanderies dans la région : l’une appelée Baumgarten, près de Donnenheim, est mentionnée pour la première fois en 1243 ; l’autre fondée près de Bergheim, le « Tempelhof », est signalée en 1257 (l’existence d’une commanderie templière à Andlau n’est pas avérée). La suppression de l’ordre du Temple en 1312 et la remise de ses biens à l’ordre de l’Hôpital eurent des effets limités sur l’organisation des commanderies hospitalières. Qui plus est, seul le temporel de la commanderie de Bergheim revint aux Hospitaliers, pour être rattaché à la commanderie de Sélestat, alors que les biens de la commanderie deBaumgarten furent perdus, vraisemblablement usurpés par l’aristocratie locale. Les établissements Templiers, dépendaient, à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle, d’un praeceptor pour l’Allemagne ou pour les pays rhénans.

 

Le rôle des commanderies

La fonction logistique

Les commanderies étaient des structures d’encadrement qui permettaient de fournir les ressources matérielles et humaines des ordres dont elles dépendaient. Leurs responsables accueillaient les nouvelles recrues, envoyées là où les autorités provinciales ou centrales estimaient qu’elles étaient le plus nécessaires. Ils devaient aussi assurer la gestion du temporel. Tout ce qui pouvait permettre d’augmenter les revenus était laissé à leur libre appréciation. La tendance principale fut d’abord de profiter de l’engouement que les fondations suscitaient pour acquérir des biens par des dons, de faire conjointement des achats qui ont parfois pris le pas sur les dons dès lors qu’ils s’amenuisaient, puis de remettre des biens à bail, voire sous forme de rentes constituées. La vente d’un bien devait être autorisée par une autorité hiérarchique supérieure. Le temporel des commanderies était composé de biens fonciers, de droits divers, notamment seigneuriaux, sur des terres, des maisons, des cours, des moulins, des lieux de passage. Il était aussi alimenté par les revenus attachés à des paroisses dont elles avaient le patronage ou qui étaient incorporées. Enfin, les commanderies comptaient parfois des maisons qui avaient le statut de « membre » (membrum, gelide). Il s’agissait de centres de gestion secondaires dont la taille pouvait être importante : ce fut le cas par exemple de la maison de Friesen, dans le Sundgau, qui dépendait de la commanderie hospitalière de Mulhouse, depuis le début du XIVe siècle, puis de Soultz, et de celle de Saint-Jean-de-Bassel, près de Sarrebourg, rattachée aux Hospitaliers de Dorlisheim depuis 1446. Mais aux époques les plus tardives, les principaux domaines étaient affermés : l’établissement des Antonins d’Issenheim qui fut remis à l’ordre de Malte en 1777, après que l’ordre de Saint-Antoine lui eut été rattaché l’année précédente, était baillé par la commanderie de Soultz jusqu’à la Révolution. Dans tous les cas, l’exploitation et la gestion du temporel des commanderies alsaciennes ne se distinguaient pas des pratiques régionales.

L’attention portée par les instances supérieures des ordres aux commanderies alsaciennes s’est principalement manifestée par la remise de certaines d’entre elles, temporairement ou définitivement, à des hauts dignitaires qui y plaçaient alors un lieutenant. Les commanderies prenaient alors le statut de chambre (camera, kammer), une institution qui s’est essentiellement développée chez les Teutoniques et les Hospitaliers, à partir de la fin du XIIIe siècle. Ce fut le cas de la commanderie hospitalière de Dorlisheim dans les années 1320 et de celle de Sélestat dans les années 1330. Toutes les deux furent à ce moment des chambres prieurales, c’est-à-dire des domaines dont les revenus étaient remis au prieur d’Allemagne. Elles se rapprochaient des « commanderies de grâce », attribuées en récompense par le siège central de l’ordre à des frères. La pratique était généralisée au XVIIIe siècle : Ferdinand de Hompesch, avant de devenir le dernier grand-maître de l’ordre à Malte, avait ainsi reçu les maisons de Saint-Jean-de-Bassel, de Colmar, de Dorlisheim, de Mulhouse, de Soultz, ainsi que bien d’autres hors d’Alsace. Parmi les commanderies teutoniques, celle de Wissembourg avait été engagée à la fin du XIVe siècle au maître d’Allemagne et resta par la suite un Kammergut.

 

La fonction spirituelle et caritative

Mais les commanderies étaient avant tout des établissements religieux. Elles avaient toutes une église et un cimetière attenant. On ne connaît pas de commanderies alsaciennes tenues par un laïc auquel la maison aurait été affermée, comme cela a pu se pratiquer ailleurs. Les frères des ordres religieux-militaires étaient répartis en trois catégories : les chevaliers, les prêtres et les sergents. Les frères avaient prononcé des voeux et étaient astreints aux heures canoniales. D’autre part, les commanderies comptaient aussi du personnel salarié, des clercs séculiers, ainsi que des donats ou donnés, des laïcs qui s’étaient affiliés aux ordres, selon de multiples formes.

Les commanderies comprenaient aussi des femmes dont le statut était différent d’un ordre à l’autre. La commanderie teutonique d’Andlau était composée d’une petite communauté de soeurs (Halbschwestern) à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle, de même dans celle de Sundheim, signalée en 1331. D’autres femmes étaient des données. Dans les commanderies hospitalières, elles ne relevaient que de cette catégorie. En 1367, sur les 23 personnes qui habitaient la commanderie de Dorlisheim, 7 étaient des femmes qui avaient fait acte d’autodédition. La commanderie de Strasbourg en accueillait aussi. Ces situations restaient cependant très particulières, que ce soit en Alsace ou dans le prieuré d’Allemagne. Elles n’en posent pas moins la question de la coexistence d’hommes et de femmes dans ces maisons. Cette présence de donnés renvoie par ailleurs au rôle spirituel tenu par les commanderies auprès des sociétés locales. Ces établissements furent amenés à prendre en charge le salut et la mémoire de nombre d’individus, par des inhumations dans leur cimetière ou des célébrations spécifiques dans leur église. A ce titre, la rédaction d’obituaires dans la commanderie hospitalière de Sélestat et dans celle de Strasbourg – deux des quatre que l’on conserve pour l’ensemble des ordres religieux-militaires et dont l’utilisation s’est poursuivie jusqu’au XVIIIe siècle – rend bien compte de l’importance prise par ces maisons dans la vie spirituelle de leur région. De plus, les commanderies devaient pourvoir aux paroisses qui leur furent attribuées, en y plaçant notamment des frères prêtres, comme dans celle de Saint-Georges de Haguenau acquise par la commanderie hospitalière de Dorlisheim en 1354. Cette implication spirituelle n’écartait pas forcément les commanderies de leur fonction première, tant elle avait aussi un intérêt matériel et propagandiste pour les ordres religieux-militaires. Elle nécessitait néanmoins l’investissement d’une partie des ressources matérielles et humaines des commanderies pour être maintenue, ce à quoi les autorités des ordres ont toujours été attentives.

Certaines commanderies alsaciennes ont développé des activités moins communes. Les commanderies hospitalières de Rhinau et de Strasbourg avaient un hôpital où étaient accueillis des pauvres, des malades ou des pèlerins. Bien que la présence de ces hôpitaux correspondît bien à la vocation originelle de l’ordre de l’Hôpital, elle était exceptionnelle dans la région et peu courante à l’échelle de l’Occident. La fondation d’un hôpital dans la commanderie de Rhinau tient à sa situation sur un point de passage stratégique sur le Rhin et devait servir à renforcer la position de la localité entre la Basse-Alsace et l’Ortenau. L’hôpital de la commanderie semble cependant disparaître dans la première moitié du XIVe siècle. Celui de Strasbourg est né d’une donation faite en 1381 et du soutien apporté par le prieur d’Allemagne, Fr. Konrad de Braunsberg. L’hôpital de la commanderie ramenait l’ordre à sa première fonction et participait ainsi à la réforme du prieuré d’Allemagne dont l’établissement strasbourgeois devait être le fer de lance. Comme tel, il devint aussi un centre spirituel et intellectuel, avec la constitution d’une bibliothèque, dès la fin du XIVe siècle. Celle-ci assura à la commanderie une grande réputation auprès des réformateurs strasbourgeois du XVe siècle et une aura qui l’amena à accueillir Maximilien Ier lors de plusieurs visites de la ville, à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. La commanderie de Sélestat possédait aussi une bibliothèque, mentionnée dès la fin du XVe siècle et fréquentée par des humanistes. Ses ouvrages furent versés en 1746 dans celle de Strasbourg, ce qui fut l’occasion de dresser les catalogues de toute la collection du Grüner Wörth, avec près de 1 200 manuscrits et bien plus d’imprimés. Celle-ci fut cependant victime de disparitions lors de la Révolution et largement détruite dans l’incendie de l’église du Temple-Neuf, où elle était conservée, provoqué par le bombardement de la ville par les troupes allemandes, dans la nuit du 24 août 1870.

La commanderie du Grüner Wörth de Strasbourg est très tardive et due au bourgeois de Strasbourg Rulman Merswin, qui cherchait à se retirer dans un établissement religieux pour y vivre un idéal mystique, profitant de la fortune considérable qu’il avait amassée comme homme d’affaires. Il est surprenant qu’il se soit adressé à un ordre pour lequel il paraissait n’avoir jusqu’alors jamais manifesté d’intérêt et qui ne répondait en rien à ses aspirations mystiques. Il est possible qu’il ait répondu aux aspirations du prieur d’Allemagne Fr. Konrad de Braunsberg, qui cherchait à faire de la commanderie le centre d’une réforme matérielle et morale de son prieuré. Parmi les originalités de la commanderie, le fait que trois bourgeois laïcs de Strasbourg devraient contrôler la gestion et l’état moral de l’établissement. Les relations avec le Conseil de la ville se compliquèrent dès lors que celui-ci passa à la Réforme en 1525. Ainsi, les Hospitaliers furent expulsés de la commanderie en 1633, pendant la guerre de Trente Ans, parce que le Conseil redoutait une incursion catholique par cette maison qui était située sur les remparts de Strasbourg. Lorsque la ville fut prise par Louis XIV en 1681, l’ordre intenta un procès au Conseil pour être rétabli dans ses droits : la commanderie fut installée dans l’ancien couvent Saint-Marc en 1687. Bien qu’originale, la commanderie hospitalière de Strasbourg était comme les autres commanderies alsaciennes un établissement urbain. A part la commanderie de l’Hôpital de Dorlisheim, tous les autres établissements de ce type étaient situés dans une ville, ce qui constitue un trait commun des commanderies de l’espace germanique.

 

La fin des commanderies

La décision prise le 2 novembre 1789 par l’Assemblée constituante de confisquer les biens du clergé – leur mise en vente est décrétée 14 mai 1790 – et la suppression des ordres religieux réguliers le 13 février 1790 mettaient fin aux commanderies en Alsace. Bien des familles nobles alsaciennes continuèrent à s’investir dans les ordres religieux-militaires par la suite, comme les Zorn de Bulach ou les Ferrette dans l’ordre de Malte au début du XIXe siècle. Elles connurent dès lors les difficultés de ces ordres à surmonter les problèmes provoquées par la Révolution et les guerres napoléoniennes, jusqu’à ce que les Teutoniques et les Hospitaliers parviennent à se réorganiser au cours du XIXe siècle, délaissant leur engagement militaire pour se concentrer sur des actions hospitalières et caritatives. Mais l’institution de la commanderie avait alors disparu d’Alsace. Certaines maisons avaient été complètement détruites (celle des Hospitaliers de Dorlisheim en 1802), d’autres furent vendues (le Tempelhof de Bergheim, la commanderie teutonique de Kaysersberg) ou investies par des institutions (la commanderie hospitalière de Sélestat fut transformée en établissement scolaire au début du XIXe siècle). Les bâtiments des commanderies ont alors été réaménagés, mais beaucoup de ceux qui subsistent sont actuellement inscrits aux Monuments historiques (la chapelle des Hospitaliers de Mulhouse, les commanderies des Hospitaliers de Soultz, Sélestat, Strasbourg, la maison du Tempelhof (Bergheim), la commanderie teutonique de Rixheim – celles d’Andlau, de Kaysersberg et de Wissembourg ont été inscrites à l’Inventaire général du patrimoine).

 

Bibliographie

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Notices connexes

Bibliothèques des commanderies

Chevalier de Malte

Chevaliers_teutoniques

Hochmeister

Klosterherr

Komturei (des Ordres militaires)

Nicolas Buchheit