Éclairage public

De DHIALSACE
Aller à : navigation, rechercher

Strassenbeleuchtung

Au Moyen Âge

Les villes baignaient la nuit dans une quasi-obscurité. Ce n’est qu’en cas d’incendie, d’alerte ou d’attaque, que les propriétaires étaient obligés d’éclairer leur maison. Pour se déplacer la nuit, les habitants avaient recours à un éclairage individuel qui variait en fonction de la classe sociale. L’homme du peuple s’éclairait au moyen d’une chandelle ou de copeaux de résineux enflammés, le bourgeois ou l’artisan à l’aide d’une lanterne (lutzerne) ; les nobles et les prélats se faisaient précéder d’un domestique tenant à la main un flambeau. À Strasbourg, les règlements municipaux stipulaient que des lanternes devaient être suspendues à l’entrée des auberges, pour qu’on les distingue des autres maisons. En outre, cent vingt pots à feu étaient répartis dans la ville et allumés en cas d’incendie. Flambeaux, lanternes ou « feux » étaient utilisés pour éclairer les portes de la ville et les sommets des tours. Il était d’ailleurs interdit de circuler armé sans lumière dans les rues après le couvre-feu de dix heures. Des esprits facétieux profitaient de l’obscurité pour multiplier les obstacles et dresser dans les rues de véritables barricades.

Le cas de Strasbourg : les Édits royaux de 1667 et 1697

La lutte en faveur de l’éclairage public à Strasbourg fut un long combat qui s’étala sur plus d’un siècle. Il révèle l’état d’esprit de l’ancienne Ville libre et le poids des ordres privilégiés sur la société de l’époque. Il faudra attendre la fin du XVIIIe siècle pour qu’on puisse vraiment parler d’éclairage public à Strasbourg.

L’initiative de l’éclairage public vint de Louis XIV qui appréciait les grandes illuminations. En 1662, il délivra à Paris la première concession pour l’éclairage public en autorisant l’institution de portefalots ou lampadophores de l’abbé Laudate Caraffe. Le succès très relatif de cette entreprise engendra de nouvelles inventions et fut à l’origine de l’Édit royal de 1667 qui prescrivait l’éclairage des rues de Paris à l’aide de lanternes à poste fixe munies de chandelles. Ce perfectionnement est dû à M. de la Reynière, Lieutenant général de Police. L’éclairage de la capitale en 1667 fut un tel triomphe – on frappa à cette occasion deux monnaies commémoratives – qu’il stimula des centaines d’autres villes. De son côté, la Ville de Strasbourg s’adressa au Roi en 1683 pour obtenir de droit de prélever les impôts nécessaires à l’institution de l’éclairage public, mais elle se heurta à un refus de la Cour.

S’appuyant sur trente années d’expérience positive menée à Paris, Louis XIV publia en juin 1697 à Marly un « Edit Royal pour établir des lanternes dans aucunes Villes du Royaume »…. « Lesdites lanternes seront construites en la forme de celles de Paris, de la hauteur de vingt pouces, sur douze de large, et posées de cinq à six toises de distance l’une de l’autre, de manière que lesdites lanternes soient directement au milieu des rues : les chandelles seront de suif pur, de quatre à la livre poids de marc ».

L’édit royal répondait parfaitement aux souhaits du Magistrat. Mais il ne fut pas suivi d’effet, à la suite de la farouche opposition du Clergé et de la Noblesse qui refusaient de se soumettre à l’imposition prévue par le texte royal. Il s’ensuivit un long conflit entre le Magistrat, les ordres privilégiés de la Ville et le Roi qui fit preuve d’une grande prudence, ne voulant pas s’aliéner la Noblesse et le Clergé d’une province qui venait d’être annexée.

– De longues tergiversations

Il fallut attendre 1727, soit trente ans, pour que le Magistrat présente un projet d’éclairage public au Roi. Outre l’installation de lanternes, il prévoyait l’extension du pavage et l’enlèvement des boues et immondices qui jonchaient les rues, le tout pour un montant de 170 000 livres. Le 8 décembre 1727, le secrétaire d’État Blanc donnait l’accord du Roi par une lettre au Préteur royal Klinglin. Fort de cet aval, le Magistrat prenait, en date du 10 janvier 1728, une ordonnance de police qui prévoyait l’installation de 800 lanternes. La somme de 170 000 livres devait être levée par les officiers du Roi sur tous les propriétaires de maisons, à la fois pour l’installation des lanternes et pour l’augmentation du nombre de tombereaux destinés à enlever les boues. Cette ordonnance provoqua une levée de boucliers de tous les privilégiés (Corps de la Noblesse immédiate de la Basse Alsace, Évêque, Grand chapitre de la cathédrale, Clergé), de sorte que le secrétaire d’État d’Angervillier déclara non avenue l’ordonnance de police du Magistrat. Le Magistrat eut beau réfuter point par point l’argumentation de nobles et des membres du clergé, rien n’y fit. Et pourtant, les 800 lanternes qui devaient entrer en service en octobre 1728 avaient été commandées. Quarante ans plus tard, en 1767, les membres du Directoire de la Noblesse et le secrétaire du Grand Chapitre exprimaient leur ferme opposition à l’installation de lanternes à la façade de leurs maisons.

– Les initiatives du préteur royal François-MarieGayot et du Maréchal de Contades

La même année pourtant, le préteur royal reprend l’initiative en présentant un mémoire argumenté en faveur de l’établissement de lanternes. C’est le moment où Jacques Blondel publie son plan d’ensemble d’embellissement de la ville et où un certain nombre de bourgeois veulent donner le bon exemple en éclairant leurs entrées. Les Strasbourgeois avaient pu apprécier les splendides illuminations de la flèche de la cathédrale et des façades des bords de l’Ill en octobre 1744, à l’occasion de la visite de Louis XV à Strasbourg.

En 1770, l’Ammeister Philippe Franck et le préteur Gayot bravent les opposants et installent les quatre premiers réverbères à trois becs sur le marché de la ville qui obtient à cette occasion le nom de Marché Gayot. Nous avons la preuve que l’éclairage de la ville se limitait à cela par une lettre de F. C. Grimm du 28 décembre 1773, où il s’étonne que les principales artères de la ville ne soient pas éclairées la nuit au moyen de lanternes.

La situation va se débloquer à l’avènement de Louis XVI, lorsque le Maréchal de Contades, après négociation avec le Magistrat et après avoir obtenu le soutien du prince Maximilien des Deux-Ponts et du cardinal de Rohan, obtient du nouveau roi un rescrit par lequel celui-ci autorise l’installation de lanternes à réverbères. Le Roi acceptait de prendre à sa charge l’éclairage de ses propres bâtiments et donnait son accord pour que la Noblesse et le Clergé contribuent aux frais, en proportion des surfaces des façades de leurs maisons. (Ordonnance d’autorisation, Extrait des registres du Conseil d’État du Roi, 22 août 1778).

Le projet définitif émane du Lieutenant-général Louis-Chrétien Wurmser ; il prévoit la répartition des frais d’établissement et d’entretien entre les différentes parties. La Bourgeoisie prenait à sa charge les 3/4 des frais, le Clergé 10 %, la Noblesse uniquement 3,5 %. La répartition par habitant se fit sur différents modes : sur le pied de la capitation pour les anciens bourgeois et les manants, sur la base des vingtièmes pour les ordres privilégiés. Les Églises protestantes furent imposées au prorata des revenus de leurs fabriques. Les hôpitaux bourgeois, les Fondations de Saint-Marc, des Orphelins, des Enfants trouvés, les couvents des Récollets et des Capucins en furent dispensés.

Ainsi, pour ne pas mettre en péril les intérêts des privilégiés, les Strasbourgeois durent patienter près d’un siècle pour qu’enfin leur ville, qui maintenant atteignait 50 000 habitants, soit dotée d’un éclairage public.

– La première concession d’éclairage

Elle fut attribuée à Sangrain, un entrepreneur parisien, par un bail d’une durée de vingt ans. Les 800 lanternes projetées en 1727 se réduisirent à 490, à un, deux ou trois becs, formant un total de 1 195 foyers de lumière. Elles fonctionnaient à l’huile. Elles furent installées rapidement, de sorte qu’au 1er octobre 1779, toutes les rues étaient éclairées.

Le bail du Sieur Sangrain fut dénoncé en août 1790. Durant les événements révolutionnaires, les sommes allouées à l’éclairage subirent une forte diminution. Après l’avènement de Napoléon Ier, le maire Jean-Frédéric Hermann fixa de nouvelles règles d’adjudication. La concession échut à Alexandre Huvé : son bail fut renouvelé en 1827.

Le cas de Colmar : des torchères aux réverbères

L’éclairage public y est mentionné depuis le milieu du XVe siècle. Comme à Strasbourg, toute personne circulant en ville à la tombée de la nuit doit s’équiper d’une lanterne. Mais, des torchères apparaissent peu à peu, qui éclairent en priorité les grands axes urbains. Ainsi en 1705, la ville est divisée en quatre cantons et équipée de 38 torchères à poix (Pechpfannen). Le visiteur peut découvrir, entre autres, celles placées sur le pont du quai de la Poissonnerie, au couvent des Augustins, à Saint-Martin près de la maison du Doyen, à la Douane, près du moulin de la Lohmüle, aux Catherinettes, au pont Unterlinden. Ces torchères n’éclairaient qu’une partie de la soirée. Les habitants, quant à eux, avaient gardé l’habitude de placer des lanternes à leurs fenêtres afin d’améliorer l’éclairage des rues.

Les années de la Révolution et de l’Empire sont marquées par le souci des municipalités successives, en dépit des aléas politiques et des imperatifs économiques, d’accroître le nombre de réverbères qui passe de 30 en 1790, à 45 en 1798, 53 en 1805, 68 en 1809, 84 en 1814, enfin à 104 en 1820. Les sommes consacrées à l’achat d’huile de navette et de pavot sont considérables : 2 179 livres pour une période de dix mois en 1792-1793, 56 033 livres payables en assignats pour la période du 7 octobre 1795 au 15 janvier 1796. La Ville a recours au même fournisseur entre 1790 et 1806, Jean-Jacques Saltzmann, marchand-épicier.

En 1806, pour éviter de devoir acheter régulièrement l’huile nécessaire, la Ville choisit la formule de l’adjudication. Celle-ci fut confiée à René Piogé pour une période de trois ans. L’adjudicataire était chargé également de l’entretien des réverbères et des cordages. En mai 1809, l’adjudication fut confiée à Martin Graff. Mais, par souci d’économie, seuls 13 becs sont allumés durant les six mois d’été, tandis que, durant les six mois d’hiver, l’ensemble des becs disponibles sont mis en service, soit 183 becs 1809. En 1816, la dépense annuelle représente une somme de 8 122 francs. En 1823, le beau-père du Receveur général du Haut-Rhin, Lefèvre, note dans son carnet de voyage : « La ville est éclairée par des réverbères dans toutes les saisons ; et il y a au coin de plusieurs rues des espèces de réchauds suspendus que l’on allume en cas d’incendie nocturne ».

Mais le choix de n’allumer que quelques becs durant les mois d’été ne fait pas l’unanimité. En 1840, Le Glaneur du Haut-Rhin note avec ironie : « Le ciel était tellement couvert, jeudi soir par exemple, que l’obscurité la plus profonde régnait pendant toute la nuit. Mais ce ne sont là que de mesquines considérations pour ceux qui à Colmar sont chargés de l’éclairage des rues… C’est à la lune qu’il faut s’en prendre, elle est entrée dans son premier quart depuis trois jours, ainsi elle doit éclairer, donc on ne doit pas allumer les réverbères, autrement, on ferait double emploi, donc ce n’est pas la faute de l’administration quand nos rues sont dans la plus profonde obscurité. Aussi ce même jeudi soir, sauf celles près des trois corps de garde et près des quatre portes, pas une seule lanterne n’a été allumée dans une rue. Les citoyens qui veulent sortir le soir, sont priés de se munir eux-mêmes d’une lanterne ». (Le Glaneur du Haut-Rhin du 06/09/1840).

Éclairage à Mulhouse

En 1778, on installa trois lanternes : une à l’Hôtel de Ville, une au coin de l’église vers la rue des Bouchers et la troisième à l’Arsenal. Ce n’est qu’en 1784 que furent installés les premiers réverbères à huile dans les rues de la ville.

Sources - Bibliographie

AMC DD 84/24.

AMC Série 1789-1815, C 33 à 42.

Elsässer Journal, 11 septembre 1889.

KERN (Gaston), Documents concernant l’histoire de l’éclairage de la ville de Strasbourg, Bulletin de la Société des sciences, agriculture et autres de Basse Alsace, novembre 1902 - janvier 1903.

HATT (Jacques), Une ville au XVe siècle, Strasbourg, Strasbourg, 1929, p. 112-114.

GRANDADAM (Arnaud), 150 ans d’éclairage public à Colmar, 1987.

KERN (Gaston), Histoire de l’éclairage à Strasbourg depuis son origine jusqu’à nos jours, Strasbourg, Réédition de l’oeuvre originale de 1909, 1988.

HEITZ (H.), « Éclairage public », Pays d’Alsace, 237, IV, 2001.

VOGLER (Chantal), « Les services publics à Strasbourg dans l’almanach de J. J. Oberlin (1780-1792) », Ann. de la Société des Amis du Vieux-Strasbourg, XXXI, 2004-2005, p. 87-99.

BRAEUNER (Gabriel), LICHTLE (Francis), Dictionnaire historique de Colmar, Colmar, 2006.

Notices connexes

Feu_(dans les_habitations)

Francis Lichtlé, François Uberfill