Feuerordnung

De DHIALSACE
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Règlement de police d’incendie

Réglementation édictée par les autorités, seigneuriales ou urbaines, et destinée à prévenir les incendies (Brand, Feuer, Feuerbrunst) ou à en corriger les effets. Cette source, capitale, au-delà de l’histoire des incendies, pour la connaissance des sociétés et des mentalités traditionnelles dont elle constitue l’un des révélateurs, gagne à être croisée avec celles émanant des comptabilités abbatiales, bailliagères ou communales, les règlements seigneuriaux ou communaux, les Stadtrechte (Strasbourg 1322, Sélestat 1538) et Schwörbriefe (Strasbourg 1333 et 1349), les Bürger- ou Stadtordnungen, les Dorf-Zunft et Polizeiordnungen, dont ils constituent parfois l’une des composantes. Les plus anciennes Feuerordnungen connues remontent aux XIVe (Colmar), XVe (Strasbourg, Mulhouse, Thann, Munster) et XVIe siècles (Saverne, Bouxwiller, Obernai, Riquewihr, Ribeauvillé). C’est en 1521 que Jérôme Gebwiler consacre, dans sa chronique de Strasbourg, un chapitre intitulé « Feuer ordnung und bruensten der Stadt Strassburg ». Quelle que soit l’autorité dont elles émanent, les Feuerordnungen font état d’une triple préoccupation, la prévention, l’intervention et la réglementation, cette dernière se faisait de plus en plus précise et complexe entre le XIVe et le XVIIIe siècle. Figurent, au XVIIIe siècle, parmi les plus explicites, celles qui concernent le comté de Hanau-Lichtenberg (ABR H 624/4, 1740, et 17J 105, 1784).

Compte tenu de la succession inquiétante des incendies, les mesures préventives revêtent de plus en plus d’importance. Si l’agencement de l’espace bâti, l’habitat groupé étant générateur d’une dangereuse promiscuité, et le choix des matériaux de construction, le bois, contrairement à la pierre étant inflammable, obéissent à diverses contraintes ou traditions, du moins est-il possible d’isoler les principales sources de chaleur : fourneau de la cuisine séparé de la pièce d’habitation par un mur pare-feu (Brandmauer) ; four à pain construit en encorbellement à l’extérieur de la maison. Mais, plus que la surchauffe des foyers, c’est, du moins à la campagne, l’accumulation des denrées inflammables – fagots, paille, gerbes et foin insuffisamment secs, tabac séché, bottes de lin ou de chanvre (on ne cesse de dénoncer la fâcheuse habitude de faire sécher ce dernier dans la Stub, à proximité du poêle) – qui génère le danger, à tel point qu’au XVIIIe siècle on se met à procéder à des installations collectives situées hors de l’agglomération et dont la surveillance est plus aisée. Dans les fermes, la grange constitue en effet un élément fragilisant au même titre que le toit de chaume avant l’adoption, très progressive, de la tuile. Le conduit de cheminée devient, par ailleurs, l’objet de tous les soins : absent dans les Rauchhäuser, il est souvent mal construit (parfois en bois !) et mal entretenu, souvent pour des raisons d’économie. Les inspecteurs (Caminschauer) n’arrêtent pas de dénoncer, au mépris du respect des règles de construction ou d’entretien, nombre d’anomalies au XVIIIe siècle, époque à laquelle les sources se font plus abondantes en même temps que la réglementation se durcit. D’autres opérations à haut risque, qui ont pour théâtre les séchoirs, les forges et les alambics, suscitent les mêmes réactions de surveillance. On relève en effet une grande part d’insouciance et d’inconscience dans les comportements au quotidien. Le fait, pour les domestiques ou les batteurs, de parcourir de nuit les bâtiments d’exploitation « à feu ouvert », de soigner les bêtes la chandelle à la main plutôt que d’utiliser la lanterne fermée, de fumer dans les granges, de déposer de la chaux ou des cendres incandescentes sur les greniers font l’objet, dans les Feuerordnungen, de prescriptions et d’interdictions répétées. Autant les incendies criminels, commis par malveillance, l’utilisation de pétards lors des noces ou au Nouvel An ou l’inéluctable « feu du ciel » qu’est la foudre relèvent de l’accident, autant c’est l’imprudence qui conduit à réprimer et à sanctionner en se référant à une échelle d’amendes.

Lorsqu’éclate l’incendie, qu’annonce la mise en branle de la cloche d’alarme ou les cris des guetteurs, le contrôle se poursuit, car rien ne doit être laissé au hasard. En ville, où la responsabilité incombe aux Feuermeister, la lutte contre l’incendie a longtemps été l’affaire des corporations : maçons, tailleurs de pierre, tonneliers et charpentiers sont réquisitionnés et sont tenus de fournir seaux en cuir, cuveaux et baquets, haches et crochets, falots, calottes en fer et échelles. L’institution d’un personnel plus spécialisé, celui des Feuerläufer ou Feuerreiter, élus par la communauté, est plus tardive : on la rencontre souvent au XVIIIe siècle. Les viertzig Mann, les « quarante hommes au feu » évoqués par les Feuerordnungen strasbourgeoises du XVIIe siècle, pourraient bien être les précurseurs du corps des sapeurs-pompiers qui voit le jour au cours du XIXe siècle. En attendant, du XVIIe au XVIIIe siècle, la liste des agrès s’allonge et se diversifie, d’abord dans les villes, puis jusque dans les bourgs et les villages, alors qu’apparaît la pompe à incendie. Si le système est connu dès l’époque romaine, ce sont, d’après Médard Barth, les spécialistes nurembergeois qui auraient fait bénéficier l’Alsace de leur expérience à l’époque moderne. Les « pompes à feu », de plus en plus perfectionnées, apparaissent en effet à Mulhouse, Benfeld et Erstein dès le XVIe siècle, à Strasbourg, Thann, Ensisheim, Saverne au XVIIe et, au XVIIIe siècle, à Rouffach à l’instar de nombreuses communautés alsaciennes, dont 13 villages, soit la moitié, du bailliage de Bouxwiller en 1781. Au total, elles sont présentes dans 10 villes au XVIIe siècle, 200 localités au milieu et 400 à la fin du XVIIIe siècle. Avant de générer un nouveau métier, celui de Spritzenmacher, leur fabrication relève de la compétence du chaudronnier ou du fondeur de cloches. En ce qui concerne le nombre de pompes disponibles, Strasbourg compte, en 1785, 40 Spritzmeister, responsables d’une pompe et dirigeant des Feuerspritzmänner, dont 13 sont engagés par la Ville et 17 par les corporations ; leur nombre aura doublé en 1786. Au milieu du XVIIIe siècle, la Ville de Colmar fait état, en dehors de 30 échelles, d’un millier de seaux en cuir, de 12 pompes et il faut 34 chevaux pour les acheminer.

L’essentiel consiste en effet à faciliter l’accès à la fois aux lieux des sinistres et aux points d’eau. Il importe donc que les voies puissent être éclairées avec des torches ou des lanternes et le fait que les rues pavées voient leur nombre augmenter du XVIIe au XVIIIe siècle n’est sans doute pas étranger à une telle préoccupation. Quant à l’absence de réserves d’eau ou à l’encombrement des puits, ils sont aussi sévèrement sanctionnés que le refus de mettre une tine à eau à la disposition de la collectivité. Procèdent du même genre de préoccupation la présence à Barr d’un Feuergässlein, autorisant l’adduction d’eau à partir de la Kirneck, au lendemain du grand incendie de 1678, tout comme l’ouverture occasionnelle, par le meunier de Rouffach (ordonnances de 1693, 1751 et 1763), d’un Feuergraben permettant de dévier l’eau habituellement nécessaire au fonctionnement du moulin. Au XVe siècle à Strasbourg, sont prévues des réserves d’eau, réparties à travers la ville ; chaque puits doit être doublé d’une certaine quantité d’eau disponible à tout moment (1 Ohm par puits privé et un demi-Fuder par puits public, soit respectivement environ 50 et 500 litres).

La solidarité aura joué à fond dans la lutte contre l’incendie ; elle se prolonge au lendemain de la catastrophe par un système de secours plus ou moins organisé. En Alsace, il s’esquisse une ébauche d’assurance au milieu du XVIIIe siècle, mais cette dernière semble se circonscrire, à la suite d’une initiative seigneuriale particulière, à la principauté de Nassau-Sarrewerden. Ailleurs, le système institutionnalisé de la caisse de compensation, alimenté par des cotisations régulières, est précédé par celui des collectes organisées dans le cadre de la seigneurie. C’est ainsi que, dès 1669, les habitants de Hoerdt écument une quinzaine de villages à la ronde et cette quête rapporte 2 265 livres tournois, un an à peine après que leurs voisins de la Wantzenau avaient fait appel à la compassion des villages environnants : seule l’appartenance à des seigneuries différentes – le comté de Hanau-Lichtenberg d’une part, l’évêché de Strasbourg de l’autre – évite que la charge ne pèse sur les mêmes têtes. À force
d’être sollicités, les habitants ne risquent-ils pas en effet d’assimiler ce genre de collecte à un impôt comme un autre ? La seule condition requise pour le prélèvement de cetteBrandsteuer ou Brandcollecte
est l’établissement d’un Brandsteuerbrief, lettre de recommandation rédigée par le seigneur à l’intention de ses sujets, quel que soit leur domicile, ce qui explique que la pratique concerne également les villages d’outre-Rhin. La Ville de Mulhouse vient au secours d’Ensisheim en 1765 (8 000 livres), de Reiningue en 1776 (3 422 livres) et de Hochstatt en 1786 (1 900 livres), en plus de villages situés dans l’Empire et en Suisse. L’aide peut également s’effectuer en nature ou sous forme d’attribution gratuite de bois tiré des forêts seigneuriales.

L’assurance-incendie n’est pas loin : elle sera réalisée au XIXe siècle.

 

Bibliographie

Fürstliche Nassau-Saarbrücken Weilburgische Feuer-, Bau-, und Brand concurrent Ordnung von 1751, Wetzlar, 1751 (analysée par R. Bergmann, op. cit., p. 15 et s.).

SEELIG (Johann Friedrich), Fürstliche Hessen- Nassau-Lichtenbergische Feuerordnung, Pirmasens, 1784 (ABR 17J 105).

Verordnungen ou Ordnungen de Strasbourg au XVe siècle, parfois incluses dans les Stadtordnungen, les Zunftordnungen ou les Polizeiordnungen.

Ordonnances et règlements de la Ville de Strasbourg (1685-1785), coll. F. J. Heitz.

BRUCKER (Johann), Strassburger Zunft- und Polizeiverordnungen des 14. und 15. Jahrhunderts, Strasbourg, 1889.

FALLER (Léon),Das Feuerlösch- und Rettungswesen in Elsass-Lothringen, éd. franç. :Le service des incendies et du sauvetage en Alsace-Lorraine, Ribeauvillé, 1893.

BERGMANN (Rudolf), Geschichte des Rheinischen Versicherungswesen, Essen, 1928.

HATT (Jacques), Une ville au XVe siècle, Strasbourg, Strasbourg, 1929, p. 127-128.

BARTH (Medard), Grossbrände und Feuerlöschwesen des Elsass vom 13.-20. Jahrhundert, mit Blick in den europäischen Raum, Barr, 1974.

VONAU (Jean-Laurent), Contribution à l’histoire de l’assurance en France : l’assurance-incendie en Alsace, XIXe-XXe siècle, thèse dactyl., Grenoble, 1979.

BOEHLER, Paysannerie (1994), t. I, p. 1577-1587.

N.B. Cette bibliographie succincte ne tient pas compte des nombreuses études locales, souvent publiées sous forme d’articles.

 

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