Calendrier

De DHIALSACE
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Calendarium, Kalender

Les calendriers traditionnels qui sont en usage en Alsace ne dérogent pas à la règle générale puisque, comme ailleurs, ils sont de type luni-solaire (calendrier hébraïque) ou, le plus souvent, solaire : tel est le cas du calendrier julien, à partir de 46 avant J.-C., année de la réforme calendaire opérée par Jules César, puis du calendrier grégorien, à partir de l’introduction, en 1582, de la réforme grégorienne, qui est utilisé jusqu’à nos jours si l’on excepte la parenthèse que constitue, entre 1792 et 1806, l’adoption du calendrier républicain.

 

Du calendrier julien au calendrier grégorien

En principe en accord avec le mouvement du soleil, le calendrier « d’ancien style » commençait le jour de Noël, la date du 1er janvier ne s’imposant que progressivement. Mais le passage de l’un à l’autre ne s’effectuant pas forcément à la même date dans la totalité des territoires alsaciens, le chercheur peut se heurter à de déroutantes distorsions. C’est ainsi qu’en Haute-Alsace autrichienne, le nouveau calendrier a pris effet le 13/24 octobre 1583, dans l’évêché de Bâle le 20/31 octobre et dans les terres de l’évêché de Strasbourg, ainsi que dans le margraviat de Bade, le 16/27 novembre de la même année. Le calendrier grégorien n’est en définitive introduit officiellement par Louis XIV qu’à partir de 1648, d’abord dans les territoires catholiques, tandis que la résistance des villes protestantes conduit le roi à l’imposer à partir des années 1680 : il prendra effet à Strasbourg le 5/16 février 1682, d’abord en ville, puis, autour des 12/13 février, dans les bailliages ruraux et, le 1er mai 1682, dans les communautés du comté de Hanau-Lichtenberg. À Colmar le nouveau calendrier n’est introduit définitivement qu’en octobre 1680 et Mulhouse, s’alignant sur les cantons réformés Suisses, l’adopte le 31 décembre1700/12 janvier 1701. Aussi certaines dates peuvent- elles paraître incompatibles avec le contenu du texte qu’elles sont censées replacer dans le temps, selon que leurs auteurs se réfèrent à « l’ancien » ou au « nouveau style » : ainsi, en 1633, entre Saverne et Strasbourg, une lettre arrive à destination avant d’avoir été expédiée et, à Colmar, le 28 mai 1670 correspond à Sélestat au 7 juin ! L’introduction de la réforme s’étendant ainsi sur plus d’un siècle, il n’est pas étonnant que les rituels des diocèses de Bâle et de Strasbourg ne coïncident pas.

 

Le calendrier agro-liturgique

La pratique du calendrier obéit d’abord à des motivations religieuses, ce qui explique à la fois l’ancienneté et la multiplication des calendriers conventuels ou liturgiques. Rythmant l’année liturgique, les fêtes mobiles sont fonction de la date de Pâques, tandis que les fêtes fixes correspondent, dans l’Église catholique, à des événements devie du Christ ou de la Vierge, à moins qu’elles ne répondent à la vénération du saint patron de la paroisse, en particulier le jour de la fête patronale. Contrairement à la situation relevée à Strasbourg, il se trouve en effet que cette dernière (Patronstag) se confonde avec la « dédicace » qui est censée commémorer la consécration originelle de l’église paroissiale, encore qu’elle se prolonge fréquemment, en Alsace comme ailleurs, par des réjouissances profanes dans le cadre de la Kirwe ou Kilbe (dont le nom est dérivé, selon les linguistes, de « Kirchweihe » ou « Kirchweihmesse », cette dernière appellation se retrouvant dans le mot « kermesse » qui désigne la fête foraine). Certains saints, pour peu qu’ils aient la réputation d’être efficaces, bénéficient, le jour de leur fête, d’une vénération particulière. Dès le XIVe siècle, ils apparaissent dans la chronique de Koenigshoven et dans le calendrier liturgique de Mulhouse qui couvre la période allant du XIIIe au XVIe siècle. Aux « saints repères » ou « saints météorologues », comme Georges, Marc ou Brigitte, qui sont des « généralistes » au même titre que les saints auxiliaires ou apotropéens (Nothelfer), s’en ajoutent en Alsace d’autres, plus spécialisés, protecteurs de la vigne (Urbain, Morand, Thiébaut) ou du bétail (Agathe, Blaise, Florent, Fridolin, Wendelin, Gall, Wolfgang). Les uns et les autres constituent la colonne vertébrale du calendrier dans lequel on relèvera, par ailleurs, la place des bénédictions et processions rogatoires (Wettersegen). Le fait que ces dernières se concentrent essentiellement à la fin du printemps, saison cruciale pour les récoltes à venir, ne doit rien au hasard : les processions autour de la Saint-Georges (23 avril), de la Saint-Marc (25 avril), des Rogations (trois jours avant le jeudi de l’Ascension) et les « fêtes de la grêle » (Hagelfierti) au lendemain de l’Ascension sont clairement destinées à appeler la protection divine sur les champs ensemencés, menacés par les gelées tardives (Pancrace, Boniface et Servais du 12 au 14 mai et la « froide Sophie » le 25 mai). En contrepartie, à mesure que s’éloigne la dernière alerte au gel, tous les espoirs sont permis et la fête de la moisson (Erntedankfest), marquée par la bénédiction des fruits de la terre, revêt tous les caractères d’une manifestation d’action de grâces.

La correspondance est en effet frappante entre le rythme du calendrier liturgique d’une part et le cycle agraire d’autre part : les dates repères sont, à l’équinoxe d’automne, la Saint-Michel et la Saint- Martin, qui marquent le début d’une nouvelle année agraire, mais également celle d’une nouvelle année liturgique inaugurée par l’Avent ; puis c’est, à l’équinoxe de printemps, la fête de Pâques qui symbolise la germination et la résurrection, tandis que Noël prend place au solstice d’hiver et la Saint Jean-Baptiste au solstice d’été. Le calendrier populaire confère, à travers la dénomination des mois, une importance capitale aux travaux des champs : Brachmonat (juin, mois de la jachère) ; Heumonat (juillet, mois de la fenaison) ; Herbstmonat (septembre, mois des vendanges) ; Weinmonat (octobre, mois de la vinification) ; Wintermonat (novembre, début de l’hiver, c’est-à-dire de la morte saison agricole). Seul le Christmonat (décembre, mois de la Nativité) renvoie au calendrier liturgique. Institué le 5 octobre 1793, mais prenant effet dès le 22 septembre 1792, jour de la proclamation de la république, le calendrier révolutionnaire divise l’année en douze mois d’égale longueur, eux-mêmes subdivisés en trois décades, à quoi s’ajoutent cinq à six jours complémentaires (« sans culottides » ou Ergänzungstage). C’est donc désormais le 1er vendémiaire, correspondant au 22 septembre, qui marquera le début de l’année. Tout en n’étant pas d’inspiration populaire, mais de facture savante et d’essence administrative, il ne constitue pas une rupture totale avec la tradition, puisqu’il reprend l’ancienne connotation agraire en mettant toutefois l’accent sur les contingences météorologiques : Herbstmonat (vendémiaire) ; Nebelmonat (brumaire) ; Frostmonat (frimaire) ; Schneemonat (nivôse) ; Regenmonat (pluviôse) ; Windmonat (ventôse) ; Keim- ou Knospenmonat (germinal) ; Blumenmonat ou Blü(h)temonat (floréal) ; Wiesenmonat (prairial) ; Erntemonat (messidor) ; Hitzmonat (thermidor) ; Früchtemonat (fructidor). Cet usage est aboli par le décret impérial du 22 fructidor an XIII (9 septembre 1805) et le calendrier grégorien est réintroduit le 1er janvier 1806.

Au cours de l’année, certaines dates passent pour être des dates comptables : la Saint Jean-Baptiste (24 juin) le dispute à la Saint-Martin pour le paiement des loyers, des intérêts et des redevances, ainsi que pour le renouvellement des baux ; à la Saint-Etienne (26 décembre), on procède au versement des gages des domestiques, congédiés (Bendelesdaa) ou réengagés ce jour-là. Les dates des foires et marchés se calquent sur les fêtes religieuses, tandis qu’en ville les corporations célèbrent leur saint patron à un moment bien précis de l’année. Enfin les mandats semestriels, comme celui du bourgmestre-régent de Mulhouse à partir du XVe siècle, partent de la Saint Jean-Baptiste ou de Noël, la Nativité étant également le point de départ des mandats annuels.

De nombreux dictons populaires dispensent des conseils pour adapter à la fois les travaux des champs (Bauernregeln) et les soins du corps aux saisons de l’année, la thérapie étant elle-même à base de plantes médicinales dont certaines portent le nom d’un saint. Certains manuscrits, incunables ou imprimés, tel le Codex Guta-Sintram (XIIe siècle), comportent des indications diététiques qui, mois après mois, offrent une approche de la pharmacopée monastique et de la médecine au Moyen Âge. Le calendrier de Johann Weber (1530) indique les jours où il est judicieux de semer ou de labourer ou, au contraire, les jours où il est contre-indiqué de pratiquer la saignée, de se purger, de se faire poser des ventouses ou de faire l’amour. Tel est également le cas des Schreibkalender, fréquents au XVIIIe siècle, qui délivrent un maximum d’informations à grand renfort de signes conventionnels (périodes fastes et néfastes, quartiers de lune et signes du zodiaque, fêtes des saints et prévisions météorologiques) et prodiguent de précieux conseils. Entre les pages imprimées, des feuilles intercalaires sont destinées, au prix d’un glissement révélateur de la lecture à l’écriture, à recevoir les annotations diverses, sorte de comptabilité au quotidien (décomptes, ventes et achats, interventions du maréchal ferrant, dates des saillies, naissance d’un veau ou d’un enfant, mariage du fils ou mort de l’aïeule) qui est d’une grande valeur documentaire. Le Hinkende Bote s’inscrira, aux XIXe et XXe siècles, dans la tradition de ces calendriers populaires.

 

Calendriers populaires et almanachs

Ces derniers font partie de la famille des almanachs que l’Alsace a connus jusqu’au XXe siècle et qui donnent des indications météorologiques tout en délivrant des conseils pratiques relevant du domaine de l’astrologie. A la rencontre entre culture savante et culture populaire, ils fournissent, à côté de la comptabilisation du temps proprement dite, un condensé du savoir humain accessible aux classes populaires qu’ils cherchent à instruire, tout en les aidant à vivre. Suspendu par une ficelle à l’armoire de la Stub, l’almanach est d’un usage quasi quotidien pour des gens dont la familiarité avec la culture écrite était limitée. Véritable « livre farci », parfois le seul présent dans les intérieurs populaires, il relève d’une certaine complexification, puisqu’il accueille, au même titre que les calendriers populaires traditionnels, des pages blanches destinées à recevoir des annotations (recettes et histoires) ainsi que divers éléments d’appropriation. Le Messager boîteux de Colmar, qui est sans doute le plus ancien (1684) puisqu’il paraît plus d’un siècle avant le célèbre Véritable Messager boiteux de Bâle (1794), s’insère en fait dans une vaste aire qui s’étend de l’Allemagne du Sud (Mayence, 1455) et de la Suisse (Bâle, 1770) à la France de l’Est, à la Belgique et aux Pays-Bas : cette dernière correspond à la zone d’affrontement entre Réforme et Contre-Réforme où l’écrit, copié et recopié, est objet de concurrence entre éditeurs et à partir de laquelle il gagnera l’Europe méditerranéenne (l’Espagne) et centrale (la Hongrie) et, de là, les Amériques, en particulier la Pennsylvanie, terre d’accueil pour nombre de migrants alsaciens et allemands. Pour certains éditeurs, l’almanach est une affaire sûre, pratiquement une rente de situation. Encore faut-il compter avec l’autorisation de colportage, accordée par le préfet. Les almanachs étaient en effet vendus par des colporteurs professionnels itinérants, certains villages, comme Obermorschwihr, en faisant, au XIXe siècle, une véritable spécialité. Le dénicheur de manuscrits que fut Jean Vogt nous a rendus attentifs aux mémoires de Le Roux, imprimeur de l’évêque de Strasbourg, qui, en 1807, tire le Grand Messager boiteux de Strasbourg à 9000 exemplaires au lendemain d’une longue période d’exil. De ce fait, ce célèbre almanach affichera un caractère contre-révolutionnaire prononcé, ce qui sera rendu au centuple à son éditeur, puisque le clergé s’empressera d’en faire la promotion. Le monde des almanachs et des colporteurs sera popularisé par les romans d’Erckmann-Chatrian, en particulier Le Juif polonais, qui portent sur la période de la Révolution et de l’Empire. Outre l’attitude contre-révolutionnaire déjà signalée, le Messager boiteux reflètera par la suite l’acceptation du progrès technique et la célébration de l’Empire colonial, avec un zeste d’antiféminisme et d’antisémitisme, à travers des blagues qui, en interpellant le lecteur, s’avéreront être les meilleurs gages de vente : bel exemple de la permanence d’une tradition et de l’adaptation d’une ancienne coutume aux circonstances du moment.

 

Sources - Bibliographie

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