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(Haras nationaux ou priorité au privé : le débat en Alsace)
(Pferde und Reiterakademien, chevaux, académies et écoles d’équitation)
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== Pferde und Reiterakademien, chevaux, académies et écoles d’équitation ==
 
== Pferde und Reiterakademien, chevaux, académies et écoles d’équitation ==
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Au cours du XVIe siècle, se propagent en Europe, en lien avec l’expansion des collèges, les courants pédagogiques qui visent à associer l’éducation intellectuelle et l’équitation. Ils subissent une double accélération, celle de la demande urbaine et celle des institutions de formation. Celles-ci jugent indispensable de joindre aux cursus savants qu’elles proposent, des formations ouvertes à l’ancienne noblesse et aux nouveaux venus de la bourgeoisie urbaine. Le modèle pédagogique proprement dit, centré autour du manège, vient de France et de Paris (Roche, ''Histoire de la culture équestre'', II, p. 131-135). Ces théories sont reprises, en particulier par les princes du parti protestant du Saint-Empire, influencés par les capitaines huguenots.
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Les princes fondent des Académies équestres comme celles de Seltz (alors dans le Palatinat), et plus généralement des ''Ritterakademien'', académies équestres, liées ''aux collèges illustres'' ou aux Universités comme celles de Cassel, de Heidelberg (Palatinat) ou de Tübingen (Wurtemberg et Wurtemberg-Montbéliard). Strasbourg ne peut rester à l’écart (Nobert Conrads, ''Ritterakademien'').<br>
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Strasbourg dispose d’un haras municipal et il doit s’y pratiquer un enseignement hippique quand elle obtient en 1621 l’élévation de son académie en université. Le Magistrat estime indispensable « pour y attirer les Princes, Comtes et Seigneurs allemands, d’y joindre une école de manège ». Elle est confiée à des directeurs issus de la noblesse strasbourgeoise, dont, à partir de la capitulation de 1681, les stettmeistres de Mackau (inspecteur des haras royaux), puis son fils Hurtigheim, enfin le capitaine au régiment Alsace, petit-fils de stettmeistre, Charles François de Zedlitz (''NDBA''). C’est sous sa direction que manège et haras passent de l’annexe de l’Hôtel du Dragon à la rue Sainte-Élisabeth. La Ville cède les installations à la Direction des haras royaux à condition que celle-ci reprenne à son compte l’école d’équitation (1756) (C. DELHAY, ABR C 371, Intendance d’Alsace, Haras,).<br>
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C’est en 1752 que Schoepflin et Koch ajoutent aux cursus de l’Université, ceux de l’École diplomatique, « apte à former un sujet qui puisse... briller dans le monde et occuper une place supérieure dans une cour » (Schoepflin à Cobenzl, gouverneur des Pays-Bas autrichiens (mars 1767), Voss, p. 166). L’équitation fait nécessairement partie du plan d’études avec la danse, l’escrime, la musique et les cours d’histoire politique. Si les noms de certains étudiants sont prestigieux (Metternich, Narbonne, Gallitzine, Bonaparte ?), les princes allemands fréquentent bien plus volontiers Tübingen (Conrads), et il semble qu’il n’y ait pas eu plus de leçons d’équitation que d’étudiants par promotion (une quinzaine !), ce qui était la règle de l’époque (Voss, p. 156-184). Supprimée en 1790, l’école d’équitation est rétablie en 1809, avec des directeurs au renom consacré, mais dont on se demande s’ils ont exercé ! L’activité des
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manèges et écoles d’équitation des régiments n’a guère été étudiée.<br>
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Le haras de Strasbourg est construit par l’architecte Gallay Jacques (maître de l’œuvre), les inspecteurs des Ponts et Chaussées Clinchamp et Christiany est classé MH en 1922.<br>
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ABR Intendance d’Alsace, Haras, C 371.<br>
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VOSS ( Jürgen), ''Universität, Geschichtswissenschaft und Diplomatie im Zeitalter der Aufklärung, J.-D. Schöpflin (1694-1771)'', Munich, 1979 - trad française ''J.-D. Schoepflin, un Alsacien de l’Europe des Lumières'', Strasbourg, 1999.<br>
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CONRADS (Norbert), ''Ritterakademien der frühen Neuzeit: Bildung als Standesprivileg im 16. und 17. Jahrhundert'', Göttingen, 1982.<br>
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BURGER (Laurence), ''Le haras de Strasbourg depuis sa création jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale'', 2 vol., sous la dir. de VOGLER (Bernard), mémoire de maîtrise, Strasbourg, 2003.<br>
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ROCHE (Daniel), ''La Gloire et la puisssance, II Histoire de la culture équestre (XVIe-XIXe siècle)'', Paris, 2011.<br>
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DELHAY (Corinne), « Le Haras de Strasbourg, joyau architectural et témoin privilégié de la vie culturelle européenne (1756-2006) », LIEVAUX (Pascal), FRANCHET D’ESPEREY (Patrice), ''Architecture équestre. Hauts lieux dédiés au cheval en Europe'', Arles, 2010, p. 307-328.
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<div align="right">'''François Igersheim'''</div align>

Version du 30 avril 2026 à 17:12

Ross, Gaul, Cheval

Le cheval, du Moyen Âge à l’époque moderne

Dans le domaine francique, cheval se dit pferd. Il existe de nombreux termes pour désigner un cheval selon sa destination : le cheval de guerre (Schlachtroß), de selle (Reitpferd), de bât (Lastpferd, Saumpferd), de trait (Karrenpferd ou Fuhrpferd ou Zugpferd), de prestige (auf ’s hohe Ross steigen) ; l’étalon (Hengst), l’étalon reproducteur (Schehler, Scheller ou Follen), ainsi que le destrier d’honneur (ere Hengst). On le nomme aussi canasson (Klepper), haquenée (Zelter, cheval de petite taille ou jument (Stute) montés par les femmes). Il existe aussi le cheval castré, hongre (Wallach, Maiden, Munch ou Munchpferd). En français, les appellations sont diverses, entre destrier, monture, haridelle, palefroi, roncin, cavale (jument), etc. À Sélestat, un cheval de petite taille (1,35 m au garrot) impropre à la guerre est nommé Rietpferd.

Les chevaux dans la guerre

Au Moyen Âge, le cheval est l’un des symboles d’une vie noble, de pouvoir et de richesse, en particulier au moment des guerres, prérogatives des chevaliers. La cavalerie est le seul emploi du cheval qui soit proprement médiéval. Le développement de l’usage du cheval s’accompagne de celui de la technique qui y est liée, soit l’étrier (apparu au VIIe siècle), la ferrure et les clous (fin IXe siècle), la selle « fauteuil » (avec le renforcement et la multiplication des sangles, tel que le présente l’Hortus Deliciarum) (Lamboley, p. 26 et 27 ; Lefebvre des Noëttes, p. 243). Au fil du temps, la relation entre l’homme et le cheval devient plus personnelle et se charge de connivence, que ce soit avec le cavalier ou le personnel qui s’en occupe. Une réelle tristesse est ressentie lorsqu’un cheval meurt au combat. Du reste, l’engagement de guerriers est suspendu à la garantie du remboursement des chevaux en cas de perte, appelé « restor ». Lors des guerres, les chevaux sont indispensables en nombre. Ainsi, pour tirer le « Struss » (l’Autruche), le grand canon de Strasbourg (fin XVe siècle), il fallait un attelage de 18 chevaux, alors que d’ordinaire un attelage en demandait 6 à 8. Par ailleurs, il fallait 3 chevaux pour former une « lance » (Gleve), base de la cavalerie. Nécessairement se développe toute une économie incluant les voitures à atteler, la ferronnerie, la sellerie et surtout la nourriture. Vers le milieu du XIVe siècle, la tendance revient à tenir les chevaux éloignés des combats car ils ne disposent plus d’armure, alors que s’accroît le nombre de « gens à cheval », soit les arbalétriers montés (Lamboley, p. 32-34, 39-41). Le vocabulaire pour décrire un cheval est riche, en particulier s’agissant de la couleur de la robe (Alice Planche, p. 402-414) ; il apparaît dans des relations de montres (revues, Musterung), par exemple à Strasbourg. En 1372, une liste de montres indique la présence de 41 chevaux, et 17 termes qualifient leur robe (wisgraw, rotgraw, wis, walrot, swartz, graw, griselecht, etc.). On pensait que la couleur de la robe était significative du caractère et des capacités de l’animal : un cheval bai-clair est par nature paresseux (Lamboley, p. 118-119). Tous les chevaux, loin de là, ne sont pas magnifiques, il en est qui sont vieux, borgnes, atteints de maladies, de malformations, de blessures. Ceux-là ne peuvent participer aux montres qu’avec une autorisation spéciale.

Le cheval de trait, de bât, de somme

Les chevaux servent aux déplacements de messagers, par exemple politiques, véhiculant nouvelles et ordres, ou lors des expéditions militaires. Ils bénéficient d’un système de relais bien organisé. Les messagers strasbourgeois ont droit à 3 chevaux et dressent des bordereaux de dépense pour leurs repas, l’avoine des chevaux, la mise à l’écurie, la maréchalerie, la sellerie et ainsi de suite, le remboursement des frais se nommant Ritegelt. Ainsi, un déplacement de 8 jours entre Colmar et Haguenau, en 1453, avec 3 chevaux, revient à 4 1⁄2 schillings (Zehrungen, Pferderlohn) (Eheberg, p. 371, § 43). Le « sommier » est le seul moyen de transport rapide de marchandises avant le Xe siècle, les routes ne permettant pas toujours le passage d’attelages. Le (la) saumata (Saum) est la charge que peut porter un sommier. (Le terme désigne aussi un coffre, une malle ou un bahut placé sur les chevaux de bât.) Saum est devenu unité de mesure (22 tuch de 32 elen pour les tissus, Poids et mesures, p. 48 et 105).

Les haras seigneuriaux

Les haras royaux ou seigneuriaux sont mentionnés très tôt, par exemple dans la Lex Alamannorum, dans le chapitre relatif à la protection des troupeaux de juments (Stute) (Schilter, p. 687-688) ou le rôle du stabularius, ou Marschalk (sénéchal) responsable de tout ce qui a trait aux chevaux dans les cours, les abbayes ou les évêchés. L’élevage se déroule souvent dans les forêts où les chevaux sont laissés à l’état quasi sauvage. Sont recommandés les sols rocailleux et les reliefs accidentés qui fortifient les sabots et la musculature. La toponymie rappelle ces endroits, comme les Rossberge (Christmann, p.196-199). Ainsi, les sires de Ribeaupierre avaient leurs propres élevages (XVIe siècle). Cependant, les mentions de pacages importants sont rares, comme la Stuttweide d’Ober-Guémar (Hanauer, p. 36) ou de Bergheim (1369), propriété de Volmar von Reichenberg, qui permet de conclure à l’existence de poulinières (Stuothowe) (Grimm, IV, p. 244-247). L’élevage de chevaux avec ses poulinières se développe à Colmar dès le XIVe siècle (Sittler, p. 47-51). De nombreux villages bénéficient d’un étalon prêté par le seigneur pendant la saison de reproduction (mai-juin), selon le livre d’hippiatrie des Ribeaupierre (Bibliothèque des Dominicains de Colmar, Ms 65, fo 23) mais parfois aussi à l’année. Ainsi, à la fin du XIVe siècle, puis, en 1429, l’abbé de Murbach devait fournir aux habitants d’Oberhergheim, au mois de mai, un étalon reproducteur (schelhenfollen, scheller) (Weisthümer, IV, p. 138 et 139). Cet animal, sous la responsabilité du Meier ou du curé, bénéficie d’un large droit de pacage (Atzrecht) (bords des chemins et retours de charrue, Anwände) ou est logé dans la cour et bénéficie de fourrage. Cette mise à disposition conduit à une amélioration du cheval rural, croisé avec des juments possédées par certains paysans. Le pacage est le plus souvent collectif sous la garde d’un pâtre (Rossknabe), par exemple à Huningue, et à Colmar les gardiens de chevaux prêtent un serment (Eid) (Sittler, p. 50-51). La toponymie révèle ces pacages, comme Hengstweide (Holzheim), im Pferchel (Obernai) ou Nachtweide (pour les chevaux de trait actifs le jour). À Colmar, l’élevage se développe dans et grâce au Ried (Ibid. p. 63), à Strasbourg dans les îles et prés inondables (Wantzenau, Ittenheim) dans lesquels sont conduits les chevaux à certaines périodes de l’année (Lamboley, p. 63). Les chevaux font partie des Vaselviehe au même titre que les bœufs, bien qu’ils soient moins nombreux, animaux qui bénéficient du droit de pacage à charge de la communauté.

Les constofler strasbourgeois et leurs chevaux – Le Stall

Avant 1332, la seule définition du constofler est son appartenance au Conseil (Rath) dans lequel il exerce une charge. Par la suite et de façon simplifiée, le constofler recouvre le patriciat et les représentants des constofler se superposent quasiment à ceux des métiers. Le terme constofler vient de con-stabularii, ceux qui utilisent les mêmes écuries et désigne donc une partie de la population possédant des chevaux et regroupés dans des quartiers de la ville (divisée en constofeln). Ils constituent par conséquent des corporations territoriales (Gebietskörperschaft), comme ceux de Saint-Thomas, Saint-Nicolas, Grenier au sel, etc., onze en tout, unités topographiques. À celles-ci s’en ajoutent d’autres, comme le Schultheissen Constofel, Uff des Schiffs, an Kalbsgasse, Magistri, pour arriver au nombre de 15. Au début du XVe siècle, les constofeln ne sont plus que huit. Les constofler, qui se réunissent dans des Stuben (poêles) assument des fonctions administratives comme l’évaluation des biens des habitants à des fins fiscales. Par la suite, leur rôle devient essentiellement militaire, dont l’équipement (casques, chevaux, attelages), la fourniture de contingents et les campagnes. (Les listes de fourniture des chevaux qui devaient être tenus à disposition de la ville permettent d’évaluer la fortune de leurs propriétaires.)

Les membres du Conseil et l’Ammeister devaient initialement fournir un cheval, dont la valeur, définie en 1303, est de 10 marcs d’argent. Specklin indique qu’en 1287, une obligation de fournir des chevaux par les nobles et les bourgeois avait été introduite par le Magistrat, ce qui correspondait à quelque 2 000 chevaux, chiffre sans doute exagéré. En 1360, cette obligation lie fortune et nombre de chevaux à fournir, par exemple : fortune de 600 à 800 livres : 1 cheval d’une valeur de 6 livres ; 1 000 livres : 1 cheval d’une valeur de 8 livres ; 2 000 livres : 1 étalon d’une valeur de 20 livres ; 3 000 marcs d’argent : 3 juments (Stuten) d’une valeur de 20 livres (Alioth, p. 298). L’obligation, pour les représentants de la ville, de fournir des chevaux de prix perdure. Ainsi, en 1371, les cinq Stettmeister doivent jurer de produire un étalon d’une valeur de 80 florins et un cheval à 40 florins (ainsi que 2 palefreniers). Cette obligation connaît des modifications au fil du temps, surtout en période de guerre. Les bourgeois de la ville, vers 1400, doivent également mettre des chevaux à disposition, dont la valeur est fonction de leur fortune (Vermögen) (Eheberg, no 147, p. 354 : Ratschläge bezüglich der Bürger, nach ihren Vermögensverhältnissen Pferde für den städtischen Dienst zu halten) :


Barême des chevaux dus à la ville par les bourgeois de Strasbourg en 1400

Fortune en livres Nombre de chevaux et valeur (l. = livre) (fl. = florin)
1000 1 cheval, valeur de 10 l.
1200 1 cheval, de 12 l.
1400 1 cheval, de 16 l.
1800 1 cheval, de 18 l.
2000 1 étalon, de 50 fl.
2600 1 étalon, de 60 fl.
3000 1 étalon, de 50 fl. chacun + 1 cheval, de 10 l.
4000-5000 2 étalons, de 50 fl. chacun + 1 cheval, de 10 l.
6000 3 étalons, de 50 fl. chacun

Par ailleurs, les corporations devaient mettre des chevaux à disposition (parfois sans obligation de les monter) (Alioth, p. 303-312). Ainsi, vers 1477, on dénombre 164 chevaux aptes à servir à la guerre : 93 sont aux mains des constofler (la quasi-totalité du patriciat noble et bourgeois) et 71, aux membres de corporations (Eheberg, no 79, p. 227). Cette institution, fournir des chevaux, correspond en fait à une imposition en nature car tous les biens (rentes, douaires, fiefs, etc.) sont « transformés » en chevaux (verpferden) et se nomme Stallgeld, devenant ainsi impôt direct de la ville jusqu’au XVIIIe siècle.

Le fonctionnement du Stall (écurie municipale) est sous la responsabilité des Stallherren, au nombre de trois (drige uf dem Stall), qui règnent sur cette écurie (au Finkwiller). Ils ont sous leurs ordres un Stallknecht, responsable de l’entretien des chevaux de la ville (fourrage, soins, etc.), un Rosstäucher, responsable des achats, des ventes, des montres et de la collecte des péages et un Stallwart, responsable du maréchal-ferrant et des garçons d’écurie. Ce Stall sert de réserve à la ville et de clinique vétérinaire, non de lieu d’hébergement des chevaux des patriciens. En 1617, ces chevaux sont au nombre de 16, prêts à intervenir en cas d’émeute ou d’incendie. Il existe trois listes de chevaux pour le XVe siècle (AVES AA 1 94, fo 282-293 et 5, 67/2, Lamboley, p. 92).

Le commerce des chevaux

Les marchés et foires aux chevaux

Les grandes foires sont celles de Bar-sur-Aube (dès 1114), de Zurzach (XIVe siècle), de Francfort et de Belgique (XIVe-XVe siècles). Le cheval le plus recherché est flamand ou allemand. Une liste de montre de Hans von Kageneck à Benfeld, en 1476, mentionne un vieux cheval flamand (niederlendisch und alt). La foire aux chevaux (Rossmerkete, actuelle place Broglie) de Strasbourg est la plus importante ; elle est suivie par celle Colmar, centre d’élevage. Le lien entre élevage et foire est ainsi attesté. La foire est aussi un lieu de transaction de chevaux volés. Le marchand de chevaux (mercator equorum) est soumis à règlement édicté par le Magistrat (1362). De 1641 à 1715, les ventes sur les marchés et les foires se font obligatoirement en présence d’un fermier qui prélève le Pferd-Zoll s’élevant à 8 deniers par cheval (Lamboley, p. 80-82). Il existe des ruses et fraudes lors des ventes pour ragaillardir un cheval (mettre du gingembre sous la queue) ou faire baisser le prix en le faisant croire blessé (planter une aiguille dans la fourchette). Le prix des chevaux est difficile à évaluer. Cependant, à Strasbourg, fin XIVe siècle, les chevaux de guerre coûtaient environ 320 schillings et 140 schillings au XVe siècle. Le prix moyen d’un cheval de selle s’élevait à 300 schillings (Hanauer, p. 564), celui d’un cheval de trait, 130 à 320 schillings, de guerre, 56 à 354 schillings, de luxe, plus de 600 schillings (Mone, ZGO, 10, 1859, p. 55 et ss). Un cheval de trait équivalait à deux bœufs, un cheval d’armes, 2,5 à 8 bœufs. Sur le marché de Seltz, en 1310, et de Gewenheim, en 1579, la taxe sur les ventes était de 4 pfennigs par cheval (Grimm I, p. 759 et V, p. 76-85).

Le maquignonnage, activité juive (à partir du XVIIe siècle)

En Alsace et dans les régions voisines, le commerce des chevaux (et du bétail en général) était presque exclusivement réservé aux Juifs. Par exemple, à Pfaffenhoffen, en 1784, sur 14 chefs de famille juifs, 7 étaient marchands de bestiaux et à Ingwiller, 21 sur 35 déclaraient exercer cette activité (Haarscher, Un microcosme..., p. 106). Devant les interdictions édictées par l’Église, les corporations et les villes, les Juifs s’adonnaient aussi à d’autres activités commerciales (argent, friperie, ferraille, grains, biens immobiliers), en particulier par le biais du colportage. Ils fournissaient aussi les armées et les seigneuries, amodiaient des fermes (sel et fer) et autres impositions seigneuriales. Le commerce du cheval s’effectuait par des tournées de village en village pour recueillir les besoins et fournir les bêtes recherchées, achetées à d’autres paysans. Les maquignons (v. Maquignon) se rendaient aussi dans des marchés (hebdomadaires) et les foires (mensuelles ou annuelles) (v. Marché). Les achats, ventes ou échanges se faisaient par le parole donnée (Handschlag) ou par acte sous seing privé (Handschrift). Certains de ces actes étaient enregistrés dans les greffes des bailliages (Amtschaffneien). Par exemple, en 1631, Jacob Seiter, d’Ingwiller, reconnaît devoir 50 florins à Meyer, Juif de Haguenau, pour un cheval acheté à Pfaffenhoffen, payable à la Chandeleur 1632 et à la Saint-Nicolas, sans intérêt (Haarscher, Les Juifs du comté..., p. 132). Les exemples abondent dans tout le comté de Hanau-Lichtenberg, comme à Bouxwiller, en 1706 : Hans Adam de Bossendorf achete deux chevaux à Aron Izhak pour 130 florins (Ibid., p. 133-134). Ces transactions donnent parfois lieu à des conflits, comme celui qui s’était élevé entre Samuel Weill, de Wolfisheim et Georg Hölbe, de La Robertsau, qui avait échangé au marché aux bestiaux de Wasselonne deux juments et un étalon contre un cheval gris « truité » (à la robe qui se décolore progressivement, Sandschimmel), une jument noire et deux étalons. Un accord sera trouvé (Ibid., p. 134 ; ABR 6 E 41/434). Au XVIIe siècle, le Magistrat de Strasbourg interdit aux Juifs de pratiquer tout autre commerce avec les chrétiens que celui des chevaux. (Lamboley, p. 81).

En 1689, les autorités françaises avaient établi à Strasbourg deux foires aux chevaux par an ouvertes aux marchands juifs (sur l’esplanade devant la citadelle). En 1697, l’intendant de La Houssaye déplore l’insuffisance des chevaux locaux et leur inutilité pour la cavalerie et précise que le commerce des chevaux ne doit pas être retiré des mains des Juifs, « qui le font très avantageusement pour le Roy quoiqu’il soit vrai qu’en les prenant en Suisse, ils font sortir beaucoup d’argent, mais il n’y a point de remède si les provinces du Roy n’en fournissent point de meilleurs et de plus convenables ». En 1690, Jacob Weyl signale que l’Intendance l’a chargé d’acheter 100 étalons « pour les armées de Sa Majesté Royale » (Ibid., p. 135‐136). Cependant, il existe aussi des marchands occasionnels et des bouchers faisaient également commerce de chevaux en plus du bétail : en 1384, Jeckelin Karricher est désigné comme venditor equorum (Alioth, p. 440).

Le cheval dans les loisirs

Les tournois

Lors des tournois, entraînements au combat guerrier, le rôle du cheval est essentiel. Le premier tournoi en Alsace se déroule à Strasbourg en 842, la semaine avant Pentecôte. Celui de 1390 se déroule au Rossemerkt. Le tournoi (qui est aussi une occasion de nouer des relations diplomatiques ; Bischoff, séminaire, inédit), attire 300 concurrents (cités par Specklin) et 1200 chevaux ; la logistique qui le sous-tend est d’une envergure exceptionnelle. 500 hommes de troupe sont présents pour le maintien de l’ordre et éviter les heurts entre les diverses couches sociales. L’ambiance lors de ces rencontres est très violente et s’apparente à celle d’une de guerre (Meyer, p. 22-24). Les accidents sont nombreux. Les mesures de sécurité prises par Haguenau sont connues (Burg, p. 31-46). L’hébergement d’un cheval dans une auberge revient à un prix situé entre 4 et 24 deniers, y compris la fourniture de foin et de paille.

Les courses

Des courses de chevaux se déroulent, par exemple, à Marmoutier. Les jeunes gens d’Ottenwiller s’y rendent tous les ans pour gagner des prix et montrer leurs chevaux. À Schleithal (près de Wissembourg), une course se déroulait le 1er lundi de février (Dufraisse, p. 90). Les toponymes conservent la trace de ces courses, comme Rennewasen (Souffelweyersheim) ou Rennematte (Geispolsheim) (Lamboley, p. 98). À Strasbourg, en 1418, le rassemblement des concurrents se fait au Sotbrunnen (puits), l’inscription coûte 1 florin et correspond à un gage, perdu si un concurrent part avant le signal du départ. Un règlement organise la course qui se fait dans les rues de la ville, et l’arrivée face à la cathédrale (AVES, SO, Bd. 2, fo 1, 4 juillet).

Le don de chevaux

Cependant, le cheval sert aussi de don, parfois obligatoire. Ainsi, l’abbaye d’Einsideln, depuis sa fondation au Ve siècle, est un centre important d’élevage. Entre 916 et 1392, lorsqu’un nouvel abbé est élu, elle doit donner un cheval valant quatre marcs à l’avoué de Sierentz (appartenant à Einsideln) (Trouillat, III, p. 516-519). De même, l’abbaye de Schwarzach donne tous les ans un cheval au Vogt de Windeck et à son écuyer (mention en 1196) (Gartner, p. 301). En 1267, Berthold von Pfeffingen fait don à l’abbaye de Petit-Lucelle de son meilleur cheval (et de ses armes) pour financer des messes anniversaires après son décès (Trouillat, t. II, 129, p. 171). De même, à Strasbourg, entre 1257 et 1324, les nobles, les gens d’Église et de métiers lèguent leurs chevaux à l’Œuvre Notre-Dame pour le salut de leur âme au moment de leur décès, soit 88 chevaux au total (4 % le font de leur vivant) (Lamboley, p. 122). À Oberhergheim, en 1429, les sůmergüter (de Säumer, cheval de bât) doivent fournir à l’abbé de Murbach un cheval de bât aux crins tressés – d’un prix modique – lorsqu’il « traverse les montagnes » (über berg fert) (Grimm, IV, p. 137-141). (Il s’agit probablement des Alpes, lors d’une Romfahrt, soit un déplacement à Rome, puisque l’abbé, prince d’Empire, accompagne le roi lors de son couronnement, ou d’une entrevue chez le pape, dont Murbach dépend sans intermédiaire.)

Les vols de chevaux

Le vol de chevaux est sévèrement puni, selon la Lex Alamannorum (1er code de lois, des Alamans, VIIIe siècle ; Schilter, p. 685-686). Les vols sont dus à des voleurs circonstanciels et le plus souvent à des seigneurs qui profitent des conflits guerriers pour accroître leur haras. Par exemple, en mars 1445, lors de la bataille de Sainte-Marie-aux-Mines, le vol de 416 chevaux harnachés constitue un butin exceptionnel. Les seigneurs de Neu-Windeck se font voler 80 chevaux lors du siège de leur château par Strasbourg en 1371 (UBSS, V, 994). En 1400, un bourgeois de Haguenau se fait voler ses chevaux d’attelage, Wagenhengste (4 chevaux et ensuite 8) par des hommes de l’évêque (AMH, EE 42/29, cité par Lamboley, p. 38 et 72). En effet, un attelage demandait 4 à 6 chevaux au moins depuis le début du XIIe siècle (Grimm, Weisthümer V, p.465-466).

Les recommandations pour tenir les chevaux

Dans les Weisthümer, on insiste sur la salubrité des écuries (chaudes et sèches), des mangeoires (propres et sèches ; Krift) et des râteliers (Rauf) pour éviter les maladies. Des ouvrages d’hippiatrie, comme le Hippopronia, ou celui des sires de Ribeauvillé, cités plus haut, ou le Titular Buch der Stadt Rosheim (BNU, Ms 842, fo 61-70, fin XVIe siècle) abondent en soins à donner aux juments et aux chevaux, notamment lorsqu’ils sont affectés de maladies, comme les ulcérations (Gallen) ou les vers. L’attachement des propriétaires à leurs chevaux est aussi évoqué par les noms qu’ils leur donnent : Kobelor, Spiegeler, Lorche, Fall, Schlehe, etc. (ABR, G 6620, 124, p. 241). L’hippophagie est interdite au milieu du VIIIe siècle par une lettre de Grégoire III à Boniface, et le capitulaire de Villis (755) réserve la viande de cheval à la nourriture des chiens (Pfleger, p. 372). Il s’agit là d’un trait de mentalité, l’homme étant attaché à son cheval, il est difficile d’en consommer la viande (sauf en cas de disette). Par ailleurs, la peau des chevaux n’est pas tannée.

Les métiers gravitant autour du cheval sont divers : maréchal-ferrant, sellier, éperonnier, par exemple. L’opération consistant à transformer un étalon en hongre, cheval castré, est effectuée par le maréchal-ferrant, sinon par un Nonnenmacher (incisor). Il devient alors un munch ou munchpferd (allusion au moine). Qualifié de « demi-cheval », le hongre est utilisé au Moyen Âge comme animal de bât.

Enfin, n’oublions pas que les dames du Moyen Âge montaient à cheval, notamment comme enjeux et effigies des tournois. Dimension courtoise, analogie dans les descriptions du cheval et de la dame (robe, encolure, etc.), imaginaire de la conquête ou de l’acquisition dans lequel dame et cheval sont mis (presque) sur un pied d’égalité, comparaisons de leur beauté et de leurs vertus (avec une connotation de la supériorité masculine, parfois teintée d’érotisme) constituent un pan de l’idéal chevaleresque (Bischoff ).


SCHILTER ( Johann), Die Alteste Teutsche so wohl Allgemeine als insonderheit Elsassische und Strassburgische Chronicke von Jacob von Königshoven, Strasbourg, 1598 (AMS), p. 685-688.

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Notices connexes :

Amodiation

Constofler

Jude-Juif

Maquignon

Marché

Saum

Monique Debus Kehr

Le cheval dans l’économie agraire et la société rurale aux XVIIe et XVIIIe siècles

Si, en 1700, l’administration royale, sous la plume de l’intendant de La Houssaye, dénonce la médiocrité des chevaux alsaciens, c’est qu’elle est particulièrement sensible, pour les besoins de l’armée, à l’élevage de bêtes de qualité, en général importées de l’étranger. Pour les paysans, les préoccupations sont bien différentes. Même si l’évocation de la piètre qualité des chevaux peut à l’occasion relever d’une stratégie de fuite devant les réquisitions et les corvées, le cheval reste avant tout un animal de peine, utilisé exclusivement pour la traction et le labourage, et fait partie des animaux utiles à l’agriculture (Nutzvieh, Nutztiere), participant activement aux travaux ( J.-L. Stoltz, p. 202-203).

Les services de l’Intendance d’Alsace dénombrent, au début du XVIIIe siècle, environ 50 000 chevaux et cavales contre 100 000 bêtes à cornes et les registres de corvées confirment en effet, tout au long du siècle (à titre d’exemple, ADBR C 643, 1751), la proportion d’un tiers de chevaux et de deux tiers de bovins, bœufs et vaches.

Diversité dans l’espace : pays à chevaux et pays à bœufs

La diversité est de règle, reflétant à la fois des conditions topographiques ou pédologiques spécifiques ou les structures même de la société rurale traditionnelle. Si Etienne Juillard a pu qualifier le Kochersberg de « royaume du cheval » (p. 49-50), c’est que les terres loessiques et la présence d’exploitations importantes sont particulièrement propices à l’utilisation du cheval, privilège que partage la plaine d’Erstein. La prédominance de terres plus lourdes ou plus accidentées en bordure du Jura ou des Vosges, des collines du Sundgau et du Vignoble à l’Outre-Forêt, se conjugue avec un grand nombre d’exploitations modestes pour expliquer la préférence accordée au bœuf (60 % des effectifs attelés contre 20 % dans le Kochersberg et la plaine d’Erstein). Celui-ci est moins vif et moins rapide, mais plus régulier et surtout deux fois moins cher que le cheval. Il faut en effet compter 200 à 300 livres tournois – une fortune – pour l’achat d’un bon cheval, qui peut certes travailler douze heures d’affilée et « durer » jusqu’à 25-30 ans, mais dont la valeur diminue au bout de 7 à 8 ans, ce genre de commerce étant entre les mains des maquignons juifs ruraux (Landsjude, Viehjude ou Viehhändler qui sont essentiellement des Pferdehändler).

S’ajoutent au montant de l’achat celui d’importants frais d’entretien qui peuvent doubler le prix pour la tenue d’un cheval. Le problème essentiel résidant dans l’alimentation du cheptel, le cheval est en effet, contrairement au bœuf, moins couramment nourri sur les herbages, prairies et pâturages (20 % dans le Kochersberg contre 80 % dans les Rieds) qu’à partir des grains, orge plus ou moins vescée, avoine et maïs, avec lesquels la paille hachée et le foin peuvent constituer des compléments alimentaires précieux. À Haguenau, nous précise-t-on à la fin du XVIIIe siècle, les chevaux sont nourris les trois quarts de l’année à l’écurie et le quart restant en utilisant la vaine pâture (AMH AA 205/35, préteur royal Antoine-de-Cointoux, 1778). Une enquête sur la cavalerie du Ried méridional, datée de l’an IX ( J. Vogt) fait bien la différence entre les Weidpferde et les Bauernpferde devenus, peu ou prou, les concurrents alimentaires des hommes. D’après Jean-Louis Stoltz (p. 224-236), la ration journalière d’un cheval, en fourrage sec et en légumes verts, se composerait, de 7 à 8 kilos de foin et d’autant de paille, de 4 kilos de fèves (fabas majores ou Pferdebohnen), de 6 kilos d’orge mêlée de vesces, de 5 à 10 kilos d’avoine, sans compter les féveroles (Ackerbohnen, Saubohnen), parfois égrugées et trempées, les navets, mélangés au son ou à de la paille hachée et le trèfle, le tout devant être proportionné à la taille de l’animal et à la quantité de travail fourni. En tout état de cause, il convient de distinguer entre l’alimentation d’hiver qui est majoritairement sèche (foin et regain, trèfle séché) et l’alimentation d’été qui est verte (herbe des prairies de fauche, trèfle et luzerne), les racines (navets, topinambours, pommes de terre, carottes) pouvant participer de l’un et de l’autre. Quant aux poulains, qui ne sont pas mis au travail avant l’âge de 3 ans, ils ont droit à de l’avoine concassée, de l’orge trempée ou du maïs égrugé. On comprend que, compte tenu d’un tel empiètement sur les terres céréalières, le développement des prairies artificielles – trèfle, luzerne et racines fourragères – a pu constituer un réel progrès, sans pour autant être à la portée des petits paysans.

Évolution dans le temps : de la pénurie à la prédominance des chevaux

Loin d’être figé, ce tableau évolue en fonction de la conjoncture dont le nombre de chevaux pourrait bien constituer un indice majeur. En ce qui concerne le potentiel de traction animale en général, force est de constater qu’avec les périodes de crise, de guerre ou d’après-guerre du XVIIe siècle tranchent celles de relative prospérité du XVIIIe. En 1643, le cheptel équin aurait été réduit des neuf dixièmes depuis 1618 dans les possessions du Grand Chapitre, parfois davantage, comme le montre le cas extrême d’Ebersheim où il ne resterait en 1649 que 34 chevaux contre 280 en 1618 (F.-J. Himly, p. 23). Exemple parmi d’autres qui montre bien que la situation perdure : en 1687, le village de Zehnacker n’a toujours pas retrouvé l’intégralité de sa cavalerie dont les effectifs sont tombés de 43 à 32 têtes, soit une diminution de plus d’un quart depuis 1619. Le chroniqueur strasbourgeois Jean-Jacques Walter signale que, vers 1674, le paysan parvient à acquérir un cheval à un prix défiant toute concurrence du fait des effets de la dépécoration, suite à la pénurie des pâturages ou des terres effectivement remises en culture et du manque consécutif de fourrages (La chronique strasbourgeoise..., éd. R. Reuss, 1898). C’est d’ailleurs à cette date que, prenant conscience de la situation, la Ville de Strasbourg établit un état des dommages causés par les troupes impériales et alliées dans ses bailliages ruraux (AVES VI 75/10). L’exemple des dix-huit communautés de la seigneurie d’Altkirch (AHR C 1037 et 1E 22/18) prouve néanmoins – 54 chevaux en 1643 et 438 en 1698 – qu’il est plus facile de reconstituer le cheptel que le potentiel humain.

La reconstitution du cheptel et le rattrapage s’effectuent au XVIIIe siècle au bénéfice du cheval, quelle que soit la compacité de sa répartition au profit d’un nombre réduit d’exploitations. C’est en détail que certains inventaires après décès dévoilent le nombre d’étalons (Hengst ou Wallach, hongre s’il est castré), de juments (Stute), de poulains (Fülle ou Fohlen), ce qui trahit des préoccupations d’élevage à la ferme, sans commune mesure avec celles des haras officiels. Toutefois, on ne compte, dans la plaine d’Alsace, que deux à trois chevaux par laboureur à la fin du XVIIIe siècle contre trois à quatre un siècle auparavant, tant il est vrai que les moyennes sont trompeuses, faisant apparaître une diminution relative du nombre de chevaux par rapport à celui des bovins et occultant la forte concentration, voire un réel suréquipement, au niveau des grosses fermes, par rapport aux besoins de la culture. Si dans la Hardt, l’Outre-Forêt ou le Ried Nord, il arrive que les neuf dixièmes des exploitations soient dépourvues de chevaux et que les plus fortes fréquences se situent autour de deux ou trois, la même proportion n’atteint que 15 % en pays du Kochersberg, où les laboureurs les mieux pourvus en entretiennent jusqu’à six, voire sept ou huit, généralement attelés par paires, les attelages multiples l’emportant sur les attelages simples, à raison d’une dizaine d’hectares par cheval (ADBR 8 E 225/31, statistique, Ittenheim 1794). Les situations intermédiaires ne sont d’ailleurs pas rares : à défaut de pouvoir se payer un attelage d’au moins deux chevaux, des paysans plus modestes (Einspännige) se contentent d’un attelage unique ou mixte, composé d’un cheval ou d’un bœuf, s’ils ne vont pas jusqu’à mettre leurs vaches à contribution. Par ailleurs, il convient de prendre en compte, dans les statistiques, les nécessités d’une réserve offrant aux chevaux des possibilités à la fois de relais au travail et de repos après une journée de labeur, soit à l’écurie, soit au pâturage nocturne (Nachtweide), dont la toponymie et la mémoire orale perpétuent le souvenir jusqu’à nos jours, notamment dans certaines localités du Kochersberg. Enfin, il ne faut pas perdre de vue la véritable institution que constituent les prêts de charrue ou d’attelage par les laboureurs au bénéfice des petits paysans qui en sont dépourvus.

Référence sociale et valeur symbolique

Il s’établit entre l’homme et le cheval une certaine familiarité qu’atteste la sollicitude dont on entoure ce dernier. Ce n’est pas qu’elle soit nouvelle, mais cette attitude, réservée dès le Moyen Âge à la société aristocratique, semble se diffuser au XVIIIe siècle jusque dans les campagnes, favorisée par l’ambiance agronomique et physiocratique propre à l’époque. On attache de plus en plus d’importance aux poulinières et aux poulains, ce qui révèle une réelle préoccupation pour l’avenir du cheptel équin. On se soucie de la nourriture du cheval, en insistant sur le passage, qui doit être graduel, entre l’alimentation d’hiver et celle d’été et en mettant en garde contre les dangers d’un excès d’avoine (qui rend les chevaux nerveux), de fèves (responsables de nombreux cas de cécité) et de navets (à l’origine des diarrhées). Il arrive d’ailleurs que les remèdes soient analogues à ceux qu’on applique aux humains et que le recours aux saints guérisseurs soit commun, même si certains pèlerinages sont spécialisés dans la guérison du bétail (par exemple celui de saint Florent à Niederhaslach). Se développe également la pratique qui consiste à attribuer un nom – signe d’identification ou d’affection ? – en rapport soit avec la couleur de la robe (le Rappen noir et le Schimmel blanc, der Braun, der Grau, der Fuchs) soit avec telle ou telle particularité physique (der Blind, der Buckel, der Hupfer, das Stutzohr), sur lesquels nous renseignent certains livres de raison ou inventaires après décès (ADBR 6 E 27, Not. Muttersholtz, Baldenheim 1702-1789). Force est de constater que de tels comportements sont beaucoup plus fréquents à l’égard des chevaux que des bovins.

Enfin, au-delà de sa valeur économique, le cheval revêt une signification sociale et symbolique qui nous renvoie au « cheval d’orgueil » dont aurait rêvé le paysan du pays bigouden (Pierre Jakez Hélias, 1975). Les mentalités s’inscrivant dans la longue durée, être qualifié, en Alsace, de Rossbür (laboureur à chevaux) par opposition aux Kühbüre (paysans à vaches), ces derniers constituant la plus grande partie de la société villageoise, a été, jusqu’à une époque récente, un marqueur social déterminant, situation qui pouvait aller de pair, pour certains privilégiés, avec les fonctions de Schultheiss à la tête des communautés d’habitants.

Plutôt un cheval aveugle qu’un bœuf en bonne santé : une spéculation hasardeuse et coûteuse aux yeux de certains agronomes. La coquetterie du cheval, qu’affiche en particulier l’élite paysanne du Kochersberg, n’est pas sans fondement, car, animal noble par excellence, ce dernier ne rappelle-t-il pas la monture par excellence caractérisant la prestigieuse société équestre d’essence nobiliaire ?

HAENLE (Christian), Kurze doch wahrhafte und gründliche Beschreibung derer Früchten und Getreidt...welche absonderlich in der Provintz Elsasses gebauen werden...von Christian Haenlé, der Stadt Strassburg Kornmeister, Anno 1747 (BNUS Ms. 630).

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Notices connexes :

Brassier

Élevage

Laboureur

Maquignon

Nachtweide

Ochs

Pâturage

Prairie

Jean-Michel Boehler

Le cheval et sa reproduction, une préoccupation publique du XVIIe au début du XIXe siècle

Les chevaux des armées : forte hausse des effectifs et des besoins

En 1634, les effectifs de l’armée de Bernard de Saxe-Weimar qui s’annexe une bonne partie de l’Alsace comptent 12 000 fantassins et 6 000 cavaliers. Ces chiffres déjà forts augmentent tout au long du siècle. En 1667, lorsque la monarchie entreprend son œuvre réglementaire de réorganisation des armées, elle dispose de 70 000 fantassins et de 33 500 cavaliers, et à la veille de la guerre de Hollande de 140 000 hommes (soit 42 000 cavaliers) (Parrott, The Business of War, Cambridge, 2012).

La cavalerie a besoin de chevaux de remonte, destinés à remplacer les chevaux tués à la guerre, ou réformés en temps de paix. Il est donc nécessaire de disposer d’une population suffisante de chevaux, par l’élevage ou par l’achat. Le capitaine de cavalerie effectue lui-même la remonte. Il procède à l’achat de chevaux ou entretient lui-même, ou en association avec d’autres officiers de son régiment ou même son colonel, un haras, et les régiments et escadrons – alors 2 escadrons par régiment, soit 180 chevaux – entretiennent nécessairement des dépôts de remonte. Là sont concentrés les jeunes chevaux que l’on exerce et qui doivent s’habituer à la stabulation de groupe, aux exercices, aux bruits (trompettes, timbales, explosions etc.) et les che- vaux de réforme, revendus aux paysans.

Les chevaux achetés le sont par commissaires envoyés dans les foires et, en Alsace, par le recours aux marchands juifs, spécialistes de ce marché, qui en temps de guerre peuvent procéder aux achats massifs en Suisse et en Allemagne.

Après la défaite de Rossbach, infligée par la première cavalerie d’Europe, celle de Frederic II, le ministre Choiseul réorganisa l'armée. Il retira aux capitaines, avec la propriété, la remonte de leur compagnie, et la mit à la charge de l’Etat. L’administration de la guerre intervint directement dans le recrutement des chevaux, qui se fit au moyen de marchés de livraison passés avec un fournisseur pour des chevaux de trois à quatre ans, tirés d’Allemagne. Ce mode d’achat a duré jusqu’en 1790, où les régiments doivent procéder eux-mêmes à leurs acquisitions.

Les institutions de l’élevage chevalin : les haras

Mais après la Fronde et à la fin de la guerre de Trente Ans, le gouvernement royal sous l’impulsion de Colbert déploie une politique étatique d’encouragement de l’élevage chevalin, pour éviter les ruineux achats de chevaux à l’étranger, pour assurer les remontes des escadrons et régiments et remplacer les milliers de chevaux réquisitionnés dans les campagnes et les villes, désorganisant travaux des champs et transports civils et marchands. Cette politique devait s’appliquer en Alsace, mais ne réussit pas. L’intendant La Grange, qui en avait été chargé, explique cet échec par les conditions défavorables de l’élevage : « Les cavales sont petites et trop basses pour les étalons qui sont de grands chevaux tirés des pays étrangers ; ... le travail qu'on leur fait faire pendant qu'elles étaient pleines et dans le temps qu’elles nourrissent, fait que les poulains ne réussissent pas. ... Enfin, la plupart des fourrages qu’ils devraient recueillir sont consommés par la cavalerie que le Roi tient ordinairement dans le pays. En effet, depuis douze ans que cet établissement (des haras) est commencé, il n’est pas encore trouvé un cheval à vendre pour la cavalerie. » (La Grange, Mémoire sur la Province d’Alsace, 1700, Ed. R. Oberlé 1975). S’y ajoute le manque de motivations d’une paysannerie découragée devant les réquisitions incessantes de chevaux pour les guerres ( J.-C. Streicher, p.161-169).

Pourtant, les besoins en chevaux ne cessent de croître. Au moment du traité de Ryswick (1697), l’armée du roi de France compte 350 000 hommes.

La Régence : l’ordonnance de 1717 et les Instructions aux intendants

Au lendemain du règne de Louis XIV, on reprend la politique d’incitation gouvernementale avec l’ordonnance de 1717. Le système repose à nouveau sur une administration d’état des haras, un directeur et des commissaires-inspecteurs et dans les provinces sur les intendants et leurs commissaires-inspecteurs. Ils mettent en place et contrôlent deux catégories d’étalons, les étalons royaux et les étalons approuvés. Les étalons royaux, achetés par l’État, sont placés chez des fermiers riches appelés garde-étalons, exempts d’impôts et de logement. L’activité et la production des étalons sont contrôlées par les inspecteurs. Les étalons approuvés par les inspecteurs sont la propriété des garde-étalons.

Le système semble avoir échoué à son tour, même si une amélioration de l’élevage est signalée, dont témoigne la norme de recrutement, passé de 4 pieds 4 pouces en 1684 à 4 pieds 10 pouces en 1788.

En temps de paix, les besoins de la remonte restent importants

Il y a en Alsace, en 1788, 4 régiments de cavalerie : à Sélestat les chasseurs, à Landau le régiment royal, à Haguenau, les dragons et le régiment d’Artois, soit 594 hommes (officiers compris) et 570 chevaux, soit 2 280 chevaux pour l’ensemble des régiments d’après les ordonnances du 17 mars 1788. Sur pied de guerre, l’effectif est porté à 3 200 hommes et chevaux (La cavalerie de 1740 à 1789 par le commandant breveté Édouard Desbrière, p. 84-104 ; Histoire de la cavalerie française).

Les besoins de remonte de ces régiments en temps de paix peuvent être valués à 5 % l’an, soit environ 150 chevaux, mais sans tenir compte des besoins de l’artillerie, du train et des besoins de l’économie civile (postes, carosses, mines, labours, etc.). En temps de guerre, les besoins se traduisent en dizaines de milliers. Le système de réserve, avec chevaux réservistes placés chez les paysans, ne se mettra en place qu’au XIXe siècle.

Les ordonnances de 1757

En 1749, les directeurs des haras (le comte puis le marquis d’Argenson) entendent réformer profondément le système (Musset). Ils imposent la réunion des étalons royaux dans des haras centralisés. À l’époque de la monte, de fin mars à début juin, les étalons parcourent les arrondissements. C’est dans ce cadre que l’Intendance d’Alsace reprend le haras de la Ville de Strasbourg et les agrandit pour y placer les « étalons royaux envoyés par les haras de d’Argenson ». À la demande la Ville, on y institue aussi des cours d’équitation, pour occuper les chevaux en dehors des périodes de monte (ABR C 371).

Les tableaux des inspecteurs de la saison de monte de 1757 illustrent le fonctionnement du système. Dans l’arrondissement de Brumath, du 24 mars au 6 juin, les étalons royaux, L’Arpenteur, le Parfait, le Singulier, le Houssant, l’Amoureux, parcourent les villages. On fait voyager les étalons. Ainsi, L’arpenteur intervient à Brumath le 24 mars, à Geudertheim le 25 mars, puis le 26, puis le 28 à Brumath, et encore le 30, à Rumersheim le 2 avril, à nouveau à Brumath le 4, à Krautwiller le 6 et le 7, retour à Brumath le 9 et le 1, et le 19, le 21, il est à Mommenheim le 23, de retour à Geudertheim le 25, et à Brumath le 30, à Vendenheim le 2 mai, à Brumath le 7 mai, à Mommenheim le 9 mai, à Brumath le 11 mai, à Hoerdt le 12 puis à Brumath le 13 et à Hohatzenheim le 14, Brumath encore le 15, Oberbronn le 23, Krautwiller le 28, Wilsheim le 6 juin, à Wahlheim le 8, soit 28 saillies pour l’Arpenteur et 139 saillies pour les autres étalons. Ils ne sont que 3 dans l’arrondissement de Soultz-sous-Forêts : Le Houssart, le Mutin, le Gentil, pour 113 saillies. À Strasbourg, les 23 étalons du haras sont de service : le Zellwitz, le Brillant, le Major, le Conquérant, le Mignon, l’Oiseau, le Turc, le Bijou, le Léger, l’Ecureil, le Baron, l’Agréable, le Somerset, le Bienfait, le Docile, le Brillant, le Manqueray, le Dragon, le Galant, le Cerf, le Singulier, le Badin, et même l’Arpenteur de passage, pour 207 saillies. Le Turc au nom bien caractéristique est employé 12 fois. Le Somerset également, envoyé à Delle au cours de la campagne. 78 saillies à Belfort pour le Docile, le Costier, le Galant, 51 à Anspach-le-Bas pour l’Ecureil, le Baron, le Cerf ; 46 à Dannemarie pour Manquerai, le Léger, le Badin ; 56 à Delle pour le Bienfait, l’Agréable, le Somerset, Saltzky ; 40 enfin pour le Plaisant, le Dragon, à Issenheim. Au début de juin, les étalons sont affectés au cours d’équitation.

Mais les directeurs et inspecteurs font également des tournées pour la revue des étalons approuvés : selon leurs profils, ils feront des chevaux de tirage (ou attelage ou carossiers), ou de monte et de cavalerie. Même à Strasbourg (avec 109 tirages et 6 cavaleries), la très grande majorité des étalons ne fera que des chevaux de tirage, sauf à Wissembourg, où le tiers des étalons pourra produire des chevaux de monture (12 sur 36), ou encore à Sélestat, mais sur un nombre faible d’étalons (12). À Colmar, les 31 étalons ne feront que des chevaux d’attelage, y compris celui du curé de Spechbach. Par contre, la moitié des 10 étalons de Sainte-Croix pourra produire des chevaux de cavalerie. Le chiffre des étalons royaux (de trente à quarante) et des étalons approuvés reste stable, ces derniers sont 145 en 1768.

1790 : Abolition des haras, la crise

Ce système jugé aristocratique est supprimé en 1790 : « Le régime prohibitif des haras est aboli », décrète l’Assemblée nationale, qui ordonna la résiliation de tous les baux à loyer des bâtiments et propriétés quelconques des haras et la vente des étalons royaux. L’Alsace disposait alors de 48 étalons royaux et de 141 étalons approuvés (Guyot, La France chevaline, tableau p. 71).

Or, la guerre nécessite à nouveau un recours très important aux achats de chevaux et à leur réquisition par levées, décidées en vendémiaire et en germinal an II pour la cavalerie et les charrois, mais décevantes. Daniel Roche estime que le nombre de chevaux a baissé de 25 % depuis 1789 et la baisse est très importante dans les districts proches des zones de combat, l’Est et le Nord (Roche, p. 82-121).

Et l’économie est désorganisée : les capacités de reproduction sont devenues très limitées (Cattan, p. 69-92). La pénurie de chevaux a des conséquences dramatiques. Les besoins des armées ne peuvent être satisfaits par des achats en Europe de l’Est et du Nord car les frontières sont fermées. Les achats en Suisse restent négligeables. La situation s’améliore à partir de Fleurus (26 juin 1794) « qui va permettre aux armées du Nord, de Moselle et du Rhin de vivre sur les ressources en chevaux des territoires qu’elles occupent ». Pas seulement en chevaux, car les règlements de l’armée précisent : le propre de la cavalerie est de vivre sur les ressources du pays ! En attendant, les dépôts de Normandie, du Limousin, de l’Auvergne, des Deux-Sèvres et de la Vendée sont rétablis. Dans l’Est, seul est rétabli celui de Rosières (Meurthe et Moselle).

Haras nationaux ou priorité au privé : le débat en Alsace

Sous le Consulat et le début de l’Empire, le débat rebondit à nouveau : intervention de l’État ou liberté laissée à l’initiative privée ? Les grands notables de la Société d’Agriculture du Bas-Rhin, fondée en 1802, votent en 1802 des encouragements aux efforts du gouvernement de créer un dépôt de bons étalons. Mais c’est un tableau déjà connu que dresse l’industriel et éleveur de chevaux Le Bel dans les Annales de l’Agriculture française en 1805. Le Bel émet une vive critique à l’encontre des haras de l’Ancien Régime, très coûteux, à la gestion cafouilleuse et à la production médiocre. Il expose les méthodes de son propre haras de Wissembourg. Pour lui, comme pour La Grange, un siècle auparavant, le département en règle générale est peu fait pour l’élevage chevalin.

Tous les chevaux sont élevés à l’écurie, parce qu’il n’y a ni pâturages ni jachères, or les écuries sont inadaptées, mal aérées et trop petites pour les soins, la nourriture très variable, « tantôt chétive, abondante ou parcimonieuse ». Il y a peu de vétérinaires mais des charlatans, les ferrures sont détestables. Les juments qui ne sont pas sélectionnées sont menées aux étalons voisins qu’on a sous la main. Pendant la gestation, la jument continue de travailler, « ni épargnée ni mieux nourrie. Les poulains sont mis au travail à l’âge de seize ou dix-huit mois ». Les trois régions qu’il y distingue sont Strasbourg et Saverne, qui sont faites pour les chevaux de roulage et de carosse, Barr, pour des petits chevaux de culture et Wissembourg, déjà bien spécialisée dans l’élevage de grands chevaux, grâce aux étalons du duc de Deux-Ponts. Ils pourraient par le système qu’il propose, s’améliorer encore, avec de bons étalons placés chez des propriétaires riches par un inspecteur-vétérinaire chargé de la sélection et de la surveillance. De plus, la fondation d’une foire aux chevaux bien surveillée et assurée d’un débouché dans les remontes régimentaires pourrait relancer un élevage chevalin bien délabré après les pertes de la Révolution.

Le décret Chaptal de 1806 restaure le régime de 1717, avec 6 haras et 30 dépôts d’étalons, dont celui de la rue Sainte-Elisabeth à Strasbourg. En 1811, Fargès-Méricourt publie le tableau de sa production :


État des juments saillies par les étalons du dépôt de Strasbourg pendant les années 1807 à 1810

1807 1808 1809 1810
Strasbourg 287 265 173 282
Bergzabern 115 105 132 162
Soultz/Forêts 118 132 127 132
Barr 126 96 125 131
Molsheim 90 95
Brumath 128
Pfaffenhoffen 149
Wasselonne 129

Total pour les 4 années : 3 099 juments saillies. Annuaire du Bas-Rhin, 1811. On ne semble pas être revenu au niveau de 1757 !


En 1815, nouvelles plaintes : les guerres ont épuisé la France et ses chevaux. Il faut relancer les haras. Voilà qui est critiqué par les partisans de la division régionale des tâches : aux départements de l’Ouest, l’élevage chevalin et le service des remontes ; l’Alsace n’aurait-elle pas plus intérêt à acheter des chevaux qu’à en produire, vont même jusqu’à écrire des experts parisiens. Peine perdue, lors de sa séance du 25 juillet 1821, la Société académique du Bas-Rhin rappelle que « Les Alsaciens sont peut-être de tous les peuples de France, celui qui montre le plus de goût pour les chevaux, presque partout ils les préfèrent aux bœufs, si recherchés dans d’autres contrées... les chevaux sont le luxe de nos cultivateurs... Cependant la race des chevaux, dans ce pays, laisse beaucoup à désirer » (Société académique du Bas-Rhin. Mémoires 1823, p. XLIX). La Société se félicite donc du prix fondé par le duc d’Angoulême relatif à l’amélioration de la race des chevaux en Alsace. Nouveaux débats : faut-il encourager le cheval de selle, qui a pour débouché principal les régiments ? Ou les carossiers, pour les besoins locaux ? Doit-on continuer d’importer des étalons étrangers, anglais, allemands ? Ou s’en remettre aux étalons régionaux ? Il est même des grands notables, comme le maire de Wissembourg, Bauer, qui soutiennent qu’il faut encourager « l’élève du bœuf, qui coûte moins d’entretien, moins de nourriture, donne plus de fumier... et qui donne sa peau, mais aussi sa chair ! ».

Mais, en 1825, l’ordonnance de Charles X tranche : « La race des chevaux de selle étant celle qui demande le plus à être encouragée, des primes de cent à deux cents francs seront données annuellement aux propriétaires des plus belles juments de cette espèce ». Il établit deux haras royaux (avec étalons et juments) et trois dépôts d’étalons et poulains – futurs étalons –, et vingt-quatre dépôts d’étalons. Dans l’Est, le haras national est celui de Rosières et Strasbourg est dépôt d’étalons pour les deux départements du Rhin.

C’était revenir au système antérieur... Le débat est loin d’être clos.

ABR Etat des fonds des Archives départementales du Bas-Rhin. Série C - Administrations civiles. C 371 Haras 1750-1784.

Règlement et instructions touchant l’administration des haras du Royaume, 1724.

« Annales de l’agriculture française Mémoire sur les haras du département du Bas-Rhin, présenté à la Société d’Agriculture de Strasbourg, par M. A. LEBEL, Propriétaire (i). 1805-04-06 », Annuaire du Bas-Rhin, 1811.

« Ordonnance de Charles X, sur le Conseil des haras et les haras et dépots d’étalons », Annales de l’agriculture française, 1825.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32693529c/dat.

GUYOT (Eugène), La France Chevaline, I. Les institutions hippiques, Paris, 1848.

HOUËL (Ephrem), Le cheval en France, depuis l’époque gauloise jusqu’à nos jours : géographie et institutions hippiques, Paris, 1869.

SUSANE (Louis), Histoire de la cavalerie française, t. 2, Paris, 1872.

TANERA (Charles) (éd), Historique des remontes depuis les Romains, suivi d’un projet d’organisation d’une landwehr hippique, Paris, 1872.

JOLY (Pierre-Marie-Charles), Étude sur les remontes, Paris, 1896.

DESBRIERE (Edouard), SAUTAI (Maurice), La cavalerie de 1740 à 1789, Paris, 1906, p. 84-104.

MUSSET (René), « L’administration des haras et l’élevage du cheval en France au XVIIIe siècle (1715-1790) », RHMC, 13, 1, 1909, p. 36-57.
https://www.persee.fr/doc/rhmc_0996-2743_1909_num_13_1_4585.

LA GRANGE, Mémoire sur la Province d’Alsace. 1700, éd. R. Oberlé, Strasbourg, 1975.

STREICHER ( Jean-Claude), « Le paysan d’Alsace et les charges de guerre au lendemain de la paix de Westphalie », BOEHLER, LERCH, VOGT, Histoire de l’Alsace rurale, Strasbourg, 1983, p. 161-169 ; p. 939-954.

BOEHLER, Paysannerie (1994), p. 939-954.

ROCHE (Daniel), « Les chevaux de la République : l’enquête de l’an III », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 4, 2008, p. 82-121.

ROCHE (Daniel), La gloire et la puissance, Histoire de la culture équestre, II, Le cheval et la guerre, Paris, 2011, p. 289 ss.

PARROTT (David), The Business of War, Cambridge, 2012.

CATTAN (Boris), « L’élevage du cheval et la loi relative aux haras du 2 germinal an III », Annales historiques de la Révolution française, 4, 2019, p. 69-92.

François Igersheim

Pferde und Reiterakademien, chevaux, académies et écoles d’équitation

Au cours du XVIe siècle, se propagent en Europe, en lien avec l’expansion des collèges, les courants pédagogiques qui visent à associer l’éducation intellectuelle et l’équitation. Ils subissent une double accélération, celle de la demande urbaine et celle des institutions de formation. Celles-ci jugent indispensable de joindre aux cursus savants qu’elles proposent, des formations ouvertes à l’ancienne noblesse et aux nouveaux venus de la bourgeoisie urbaine. Le modèle pédagogique proprement dit, centré autour du manège, vient de France et de Paris (Roche, Histoire de la culture équestre, II, p. 131-135). Ces théories sont reprises, en particulier par les princes du parti protestant du Saint-Empire, influencés par les capitaines huguenots. Les princes fondent des Académies équestres comme celles de Seltz (alors dans le Palatinat), et plus généralement des Ritterakademien, académies équestres, liées aux collèges illustres ou aux Universités comme celles de Cassel, de Heidelberg (Palatinat) ou de Tübingen (Wurtemberg et Wurtemberg-Montbéliard). Strasbourg ne peut rester à l’écart (Nobert Conrads, Ritterakademien).

Strasbourg dispose d’un haras municipal et il doit s’y pratiquer un enseignement hippique quand elle obtient en 1621 l’élévation de son académie en université. Le Magistrat estime indispensable « pour y attirer les Princes, Comtes et Seigneurs allemands, d’y joindre une école de manège ». Elle est confiée à des directeurs issus de la noblesse strasbourgeoise, dont, à partir de la capitulation de 1681, les stettmeistres de Mackau (inspecteur des haras royaux), puis son fils Hurtigheim, enfin le capitaine au régiment Alsace, petit-fils de stettmeistre, Charles François de Zedlitz (NDBA). C’est sous sa direction que manège et haras passent de l’annexe de l’Hôtel du Dragon à la rue Sainte-Élisabeth. La Ville cède les installations à la Direction des haras royaux à condition que celle-ci reprenne à son compte l’école d’équitation (1756) (C. DELHAY, ABR C 371, Intendance d’Alsace, Haras,).

C’est en 1752 que Schoepflin et Koch ajoutent aux cursus de l’Université, ceux de l’École diplomatique, « apte à former un sujet qui puisse... briller dans le monde et occuper une place supérieure dans une cour » (Schoepflin à Cobenzl, gouverneur des Pays-Bas autrichiens (mars 1767), Voss, p. 166). L’équitation fait nécessairement partie du plan d’études avec la danse, l’escrime, la musique et les cours d’histoire politique. Si les noms de certains étudiants sont prestigieux (Metternich, Narbonne, Gallitzine, Bonaparte ?), les princes allemands fréquentent bien plus volontiers Tübingen (Conrads), et il semble qu’il n’y ait pas eu plus de leçons d’équitation que d’étudiants par promotion (une quinzaine !), ce qui était la règle de l’époque (Voss, p. 156-184). Supprimée en 1790, l’école d’équitation est rétablie en 1809, avec des directeurs au renom consacré, mais dont on se demande s’ils ont exercé ! L’activité des manèges et écoles d’équitation des régiments n’a guère été étudiée.

Le haras de Strasbourg est construit par l’architecte Gallay Jacques (maître de l’œuvre), les inspecteurs des Ponts et Chaussées Clinchamp et Christiany est classé MH en 1922.


ABR Intendance d’Alsace, Haras, C 371.

VOSS ( Jürgen), Universität, Geschichtswissenschaft und Diplomatie im Zeitalter der Aufklärung, J.-D. Schöpflin (1694-1771), Munich, 1979 - trad française J.-D. Schoepflin, un Alsacien de l’Europe des Lumières, Strasbourg, 1999.

CONRADS (Norbert), Ritterakademien der frühen Neuzeit: Bildung als Standesprivileg im 16. und 17. Jahrhundert, Göttingen, 1982.

BURGER (Laurence), Le haras de Strasbourg depuis sa création jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, 2 vol., sous la dir. de VOGLER (Bernard), mémoire de maîtrise, Strasbourg, 2003.

ROCHE (Daniel), La Gloire et la puisssance, II Histoire de la culture équestre (XVIe-XIXe siècle), Paris, 2011.

DELHAY (Corinne), « Le Haras de Strasbourg, joyau architectural et témoin privilégié de la vie culturelle européenne (1756-2006) », LIEVAUX (Pascal), FRANCHET D’ESPEREY (Patrice), Architecture équestre. Hauts lieux dédiés au cheval en Europe, Arles, 2010, p. 307-328.

François Igersheim