Jude, juif

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Juif, Judisheit, Judscheit, Allgemeine Judisheit, Landjudenschaft, Nation juive.

Sommaire

Recherche sur l’histoire des Juifs d’Alsace au Moyen Âge : un survol

La multiplication des sociétés de recherche et des revues d’histoire qui marquent l’essor des nationalismes au XIXe siècle ainsi que des institutions de formation religieuse juive ont leurs retombées dans les entreprises historiographiques des sociétés juives françaises et allemandes. D’entrée de jeu, l’historiographie du judaïsme alsacien est marquée par la convergence, et souvent la concurrence des historiens de langue allemande et française, avant que l’historiographie en anglais ou en hébreu ne se joigne au concert.

En France, dans le sillage de la Société des études juives et de la Revue des études juives, fondées en 1879 par les grands rabbins et professeurs aux écoles rabbiniques de Paris, alsaciens et optants de 1872, Zadoc Kahn, grand rabbin (NDBA, 1864), Isidore Loeb secrétaire général de l’Alliance Israélite Universelle (NDBA, 2410), Elie Scheid secrétaire général de la Société de bienfaisance israélite de Paris (NDBA, 3412) publie l’Histoire des Juifs d’Alsace (1886) durement critiquée par les érudits allemands, mais qui dans un champ historiographique où se multiplient traditionnellement les études partielles, avait le grand mérite d’offrir en langue française, un tableau d’ensemble de l’histoire des communautés juives de la province.

En Alsace même, le rabbin Moïse Ginsburger (Hattstatt 1865 - Sélestat 1949, NDBA, 1189-1190) commence sa longue carrière d’historien avec une contribution à la Revue des études juives sur les Memorbücher ou Mémoriaux Alsaciens (1900). La Société des Études juives publie en 1897 la traduction d’un manuscrit du rabbin établi à Augsbourg, qui avait longtemps séjourné à Paris, Heinrich Gross, titré « Gallia Judaica », relevant l’histoire des localités du royaume de France au Moyen Âge mentionnés dans la littérature rabbinique. Il a le mérite de rappeler l’importance des sources en hébreu ou en alphabet hébraïque trop souvent négligées. « Mais il ne faut pas y chercher la liste des localités où il a existé des Juifs, ce n’est que lorsque cette liste aura été dressée d’après les sources (juives ou chrétiennes) que l’on aura une Gallia Judaica complète », avertissent les recenseurs ! Elle a connu deux rééditions. La première est réalisée à Amsterdam avec un Supplément bibliographique, des additions et des corrections de Simon Schwarzfuchs en 1969 ; la seconde est publiée par Peeters, Paris-Louvain en 2011, avec un Nouveau supplément bibliographique par Simon Schwarzfuchs de 98 pages.

Dans l’Empire allemand d’après 1870, dans le foisonnement des sociétés et entreprises savantes juives, deux initiatives importantes voient le jour. Le quasi-officiel Deutsche-Israelitische Gemeindebund, crée en 1885, à l’initiative d’historiens de l’école positive-libérale allemande, entre autres de Göttingen, Heidelberg, Berlin (dont Harry Bresslau à partir de 1890 professeur à Strasbourg), une Historische Kommission, chargée de réunir et de publier des archives sur l’histoire juive. Elle édite à partir de 1888 à 1892 la revue Zeitschrift für die Geschichte der Juden in Deutschland. Cette Historische Kommission assure la publication de regestes (Regesten zur Geschichte der Juden im fränkishen und deutschen Reiche bis zum Jahre 1273 <a href="https://archive.org/details/regestenzurgesc00deutgoog" alt="https://archive.org/details/regestenzurgesc00deutgoog" title="https://archive.org/details/regestenzurgesc00deutgoog">https://archive.org/details/regestenzurgesc00deutgoog</a>, t. I par Julius Aronius 1902), se fixe pour objectif de créer des Archives israélites centrales et veut encourager la création de sections régionales (1905). Cette année-là, Moïse Ginsburger fonde la Société d’Histoire des Israélites d’Alsace-Lorraine. Reprenant cet objectif – inscrire l’histoire des Juifs dans le concert de l’historiogaphie majeure du courant positiviste, celle du Moyen Âge – la Gesellschaft zur Förderung der Wissenschaft des Judentums, fondée en 1902, met en chantier sur le modèle des nombreux dictionnaires topographiques scientifiques entrepris à l’époque, l’élaboration d’un Dictionnaire historique des implantations juives de l’Allemagne (dans ses frontières de 1902) du haut Moyen Âge à 1815, qu’elle dénomme Germania Judaica. Elle choisit pour correspondant et auteur de ses notices d’Alsace et de Lorraine, Moïse Ginsburger. Le premier tome ne parait qu’en 1917, et la période couverte s’arrête à 1238. Après les épreuves du nazisme et de la guerre et la reprise du projet par le Leo Baeck Institute, la reconstitution des fichiers et de nouvelles recherches est confiée à Arye Maimon (Herbert Fischer) et le tome Ier est réédité en 1965. Les périodisations sont changées : le tome II, en deux volumes s’arrête en 1350, la coupure entraînée par les pogroms de la peste noire. Les notices alsaciennes y sont encore l’œuvre de Ginsburger. Le tome III qui couvre la période 1350-1519 est réparti en 3 volumes. Les deux premiers, parus en 1987 et 1995 reprennent l’histoire des communautés locales de 1350 à 1519. Les notices alsaciennes sont de Simon Schwarzfuchs.

Entre temps, le projet de recherche, initié par la coopération d’historiens israéliens et allemands en 1977 et 1988, soutenu par la Deutsche Forschungsgemeinschaft en 1993, « Geschichte der Juden im hohen und späten Mittelalter in der Landschaft zwischen Rhein und Maas und angrenzenden Gebieten » est lancé par l’Institut du Moyen Âge et l’Institut Arye Maimon pour l’histoire des Juifs de l’Université de Trèves. Il a permis d’accomplir des progrès importants. Ses résultats, fondés sur une série de thèses et les travaux de colloques internationaux publiés sous la direction d’Alfred Haverkamp, dans la série « Geschichte der Juden im Mittelalter von der Nordsee bis zu den Südalpen » aboutissent à l’élaboration d’une cartographie historique des implantations médiévales juives dans la zone du Rhin moyen (Spire, Worms Mayence), l’est de la Champagne, la Souabe, la Comté et le Duché de Bourgogne, le Dauphiné, la Savoie-Piémont, en trois volumes 1. Kommentarband, 2. Ortskatalog, 3. Atlas, précieux pour la synthèse des références qu’il opère (2002). Importante pour l’Alsace, la thèse de doctorat de 1993 du professeur Gerd Mentgen, Studien zur Geschichte der Juden im Mittelalterlichen Elsass, a été publiée à part en 1995 avec son portefeuille de cartes.

En 2003, paraît le volume 3 du tome III de la Germania Judaica, qui publie les études portant sur les territoires seigneuriaux. Pour les territoires d’Alsace, l’Université hébraïque de Jérusalem (Mordechai Breuer et Yacov Guggenheim) a fait appel aux historiens de Strasbourg, Francis Rapp et Gilbert Fournier (Haguenau et Reichslandsvogtei, Strassburg, Hochstift und Bistum), Georges Bischoff (Elsassische Städtebund, Sundgau et Landgraviat de Haute-Alsace). La notice Vorderösterreich est confiée à Markus Muller de Fribourg/Brisgau ; Pierre Fray (Clermont-Ferrand) a été chargé de la notice Lothringen et la notice Burgund est due à Jackie Theurot (Besançon). Brève notice de synthèse, la notice Elsass a été rédigée par la rédaction du GJ. Ces notices ont pu bénéficier de la recherche de Gerd Mentgen, parue antérieurement. Enfin des notices générales mobilisent une recherche renouvelée et approfondie sur l’histoire des Juifs ashkénazes, dont les Juifs alsaciens, de 1350 à 1550 : Die jüdische Gemeinde, Gesellschaft, Kultur (Breuer, Guggenheim) ; Die wirtschaftliche Tätigkeit (Toch) ; Die Rechtstellung der Juden (Willoweit) ; Steuern und Abgaben (Isenmann) ; Die Kirche und die Juden (Moraw) ; Verfolgungen (Toch).

Un tome IV de la GJ, dont est paru le deuxième volume (2009) couvre la période 1520-1650. En 2011, sous l’égide du CNRS et de la Revue des études juives, Danièle Iancu-Agou, Gérard Nahon et Simon Schwarzfuchs publient une réédition de la Gallia Judaica, dictionnaire géographique de la France d’après les sources rabbiniques, de Heinrich Gross. En  2013, dans La Présence juive en Alsace et en Lorraine médiévales, le professeur Fray publie un recueil de notices sur les implantations lorraines, et le professeur Schwarzfuchs y procède à une présentation en français des recherches érudites qu’il avait effectuées pour les différentes entreprises auxquelles il avait participé au cours de sa longue et féconde carrière, en premier lieu celle de la Germania Judaica III, 1 et 2. Il donne ainsi au lecteur d’utiles et fort complètes notices sur les localités alsaciennes où l’on a relevé la présence de communautés ou de particuliers juifs.

En 2012, l’Institut de Trèves a entrepris une nouvelle recherche, celle du « Medieval Aschkenaz, Corpus der Quellen zur Geschichte der Juden im spätmittelalterlichen Reich ». Le projet, confié à 5 enseignants et chercheurs de l’Institut a pour but de publier les sources des Juifs dans le Saint-Empire. Sont prévus 12 volumes dont un volume sur les Sources de l’histoire des Juifs en Alsace - Quellen zur Geschichte der Juden im Elsass (1273-1347), qui avant publication imprimée est mis en ligne. Le 1er tome du volume « Alsace » compte déjà 325 textes, qui sont en ligne. <a href="http://www.medieval-ashkenaz.org/quellen/1273-1347/" alt="http://www.medieval-ashkenaz.org/quellen/1273-1347/" title="http://www.medieval-ashkenaz.org/quellen/1273-1347/">http://www.medieval-ashkenaz.org/quellen/1273-1347/</a> consulté le 4 mai 2017.

Bibliographie

Revue des études juives, en ligne à partir de 1888-1920, puis à nouveau par BNU, à partir de 1985.

SCHEID (Elie), Histoire des Juifs d’Alsace, Paris 1886. (Internet Archive) Zeitschrift fur die Geschichte der Jüden in Deutschland, <a href="http://sammlungen.ub.uni-" alt="http://sammlungen.ub.uni-" title="http://sammlungen.ub.uni-">http://sammlungen.ub.uni-</a> frankfurt.de.

Monatsschrift für Geschichte und Wissenschaft des Judentums, <a href="http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de" alt="http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de" title="http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de">http://sammlungen.ub.uni-frankfurt.de</a>.

GROSS (Heinrich), Gallia Judaica, Dictionnaire géographique de la France, d’après les sources rabbiniques, Paris 1897. (en ligne sur Internet Archive).

- Réed. Amsterdam 1969 avec un supplément bibliographique de Simon Schwarzfuchs (37 p.).

- Réed. Paris Louvain 2011, supplément bibliographique augmenté de Simon Schwarzfuchs (98 p.).

Germania Judaica, Von den ältesten Zeiten bis 1238.

- Band I ed. M. BRANN et A. FREIMANN. Francfort/Main 1917 - Breslau 1934. (Tome I, A-L en ligne sur Internet Archive).

- Réed. à partir de 1963. Germania Judaica, Von den ältesten Zeiten bis 1238. Après la mort de M. BRANN, ed. I. ELBOGEN, A. FREIMANN, H. TYKOCINSKY, Tübingen, 1963.

- Band II: Germania Judaica, Von 1238 bis zur Mitte des 14. Jahrhunderts. 1. Halbband: Aachen – Luzern. 2. Halbband: Maastrich – Zwolle. Ed. Zvi AVNERI (Hans Liechtenstein), Tübingen, 1968.

- Band III: Germania Judaica, 1350–1519. 1. Teilband: Aach – Lychen. Ed. Arye MAIMON, avec la coll. de Yacov GUGGENHEIM, Tübingen, 1987.

- Band III: Germania Judaica,1350–1519. 2. Teilband: Mährisch-Budwitz – Zwolle. Ed. Arye MAIMON, Mordechai BREUER et. Yacov GUGGENHEIM, Tübingen, 1995.

- Band III: Germania Judaica, 1350–1519. 3. Teilband: Gebietsartikel, Einleitungsartikel, Indices. Ed. Arye MAIMON, Mordechai BREUER et Yacov GUGGENHEIM, Tübingen, 2003.

- Teil IV: 1520–1650. Band 2: Landgrafschaft Hessen-Marburg von Wolfgang Treu. Ed. Stefan ROHRBACHER, Michael TOCH et Israel YUVAL, Tübingen, 2009.

WEILL (Georges), « L’Alsace » dans BLUMENKRANZ (Bernhard), dir., Histoire des Juifs en France, 1972. p. 137-192.

MENTGEN (Gerd), Studien zur Geschichte der Juden im Mittelalterlichen Elsass (Anhang: Karten), Hannover, 1995.

TOCH (Michael), Die Juden im mittelalterlichen Reich, Munich, 1998.

HAVERKAMP (Alfred), Geschichte der Juden im Mittelalter von der Nordsee bis zu den Südalpen, Teil 1, Kommentarband, Teil 2, Ortskatalog, Teil 3, Karten, Hannovre, 2002.

Nouvelle Gallia Judaica, <a href="http://ngj.vjf.cnrs.fr" alt="http://ngj.vjf.cnrs.fr" title="http://ngj.vjf.cnrs.fr">http://ngj.vjf.cnrs.fr</a>.

SCHWARZFUCHS (Simon), FRAY (Jean-Luc), préface de IANCU-AGOU (Danielle), La Présence juive en Alsace et en Lorraine médiévales, Paris, 2013.

Société d’Histoire des Israélites d’Alsace et de Lorraine, judaisme.sdv.fr/today/shial/.

Nouveau Dictionnaire de Biographie Alsacienne, Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie d’Alsace, Strasbourg, 1992-2006.

The Encyclopedia Judaica, <a href="http://go.galegroup.com.acces-distant.bnu.fr" alt="http://go.galegroup.com.acces-distant.bnu.fr" title="http://go.galegroup.com.acces-distant.bnu.fr">http://go.galegroup.com.acces-distant.bnu.fr</a>.

Les Juifs d’Alsace au Moyen Âge

À l’écart de l’axe Rhin-Moselle-Champagne : une arrivée tardive

L’Alsace ne figure pas sur le grand itinéraire qui reliait la vallée du Rhin (avec le noyau du judaïsme ashkénaze, les évêchés de Spire, Worms, Mayence) et la Champagne (avec les florissantes communautés juives de Troyes et Provins du XIe siècle jusqu’à l’expulsion des Juifs du royaume de France (1306 et 1394) en passant par Trèves et la Lorraine (Metz Xe-XIVe siècle), la Lorraine ducale (Nancy, Lunéville…). Pour l’Alsace, les premiers témoignages de leur présence datent en effet du XIIe siècle déclinant. Il y en a peut-être eu auparavant, mais leurs implantations n’étaient sans doute pas suffisamment importantes pour que leur souvenir se soit perpétué.

Le nouveau courant migratoire juif vient d’outre-Rhin, notamment du Brisgau et s’établit en Alsace, sans pousser plus vers l’Ouest ni chercher à établir des contacts avec les implantations juives de Lorraine.

Des communautés dans les villes au XIIIe siècle

Même si la présence de Juifs est attestée dans nombre de communautés rurales d’Alsace, l’implantation juive est liée au développement urbain. Les nouveaux venus – étaient-ils venus individuellement ou en groupes organisés ? – se tournèrent surtout vers les villes, leurs marchés et leurs <a href="Foires">foires</a>. Pour les historiens de la ville médiévale alsacienne, la présence d’installations communautaires juives (synagogue, <a href="Cimeti%C3%A8re">cimetière</a>…) est indice d’urbanité : sur les quelques 70 localités qualifiées de villes en Alsace, un quart seulement n’a pas abrité de population juive (B. Metz, « Essai sur la hiérarchie des villes médiévales d’Alsace 1250-1350 », Revue d’Alsace 128, 2002 et 134, 2008). La liste des impôts impériaux de 1241, qui témoigne de l’importance de la collecte de la Judensteuer ou Judenbede pour les finances du Saint-Empire, Isert Rösel, (Die Reichssteuern der deutschen Judengemeinden: ein Beitrag zur Geschichte der Steuerverfassung des Deutschen Reiches im späteren Mittelalter; von ihren Anfängen bis zur Mitte des 14. Jahrhunderts, Halle 1910) fait figurer Strasbourg au premier rang des communautés juives de l’Empire (avec 200 marcs), alors que Worms (130) ou Bâle (40) sont loin après, mais ce n’est pas la seule question que pose ce document.

Tout semble indiquer que ces communautés, urbaines ou rurales, ont connu au XIIIe siècle une période de calme relatif : les princes et villes du Rhin moyen et du Rhin supérieur, souvent réunies en ligues urbaines (notamment le Rheinische Städtebund 1254-1257 dont l’<a href="Ev%C3%AAch%C3%A9">Évêché</a> et la ville de Strasbourg faisaient partie), garantissent en effet la sécurité des Juifs qui résident ou traversent leurs terres. Le nombre des implantations juives dans les villes s’élevait à une soixantaine vers la fin de la première décennie du XIVe siècle. Une partie non négligeable de cet accroissement résultait de l’arrivée d’un certain nombre de Juifs qui furent expulsés de France en 1306. Ils ne voulurent pas se constituer en communautés indépendantes et se fondirent rapidement dans la masse des colonies juives locales. Il est vrai qu’ils ne se différenciaient guère des locaux sur les plans du culte et de la culture hébraïque.

Les crises du XIVe siècle

Pourtant l’histoire de toutes les villes est marquée par la violence des luttes et des révolutions internes contre évêques, seigneurs, patriciens.

Un incident grave est signalé avant la moitié du XIVe siècle, celui de Wissembourg. Au début du XIVe siècle, un massacre important a lieu à Rouffach, où un grand nombre de Juifs sont livrés au <a href="B%C3%BBcher">bûcher</a>, avec des incidents aussi à Cernay, Thann, Roderen, Bunhaupt-le-Bas et Issenheim. En 1338, la vague de bandes paysannes, dites d’Armleder, du nom donné aux chefs de certaines de ces bandes – appelés comme ceux des bandes de carnaval ou des confréries König (<a href="Carnaval">Carnaval</a>, <a href="Chaudronniers">Chaudronniers</a>) – balaie les communautés des villes du sud-ouest du Saint Empire, de la Franconie à l’Alsace. Celles de Haute-Alsace furent les plus durement touchées. Certaines villes décident de s’opposer aux bandes qui s’en prennent à leurs contribuables. L’évêque de Strasbourg, quelques seigneurs et les représentants de douze villes forment une alliance de <a href="Landesrettung">Landesrettung</a> et obtiennent des bandes l’arrêt de leurs violences (<a href="Els%C3%A4ssische%20Landst%C3%A4nde">Elsässische Landstände</a>).

Les massacres des années de la peste noire

La peste est d’abord signalée à Marseille en novembre 1347 et remonte la vallée du Rhône. Fin 1348, le bruit se répand qu’en Suisse on accuse les Juifs d’avoir empoisonné les puits. Bâle et Zofingue alertent villes et seigneurs d’Alsace. À la session des Landstände de Benfeld, réunis pour en délibérer, les députés de Strasbourg défendent les Juifs, que les députés des Stände veulent livrer au bûcher. De retour à Strasbourg, les députés sont renversés par la révolution des corporations qui s’octroient la majorité au Conseil de la Ville : leur victoire entraine la condamnation des Juifs au bûcher (février 1349). Tous leurs biens sont saisis. Le nécrologe le plus ancien a conservé la liste suivante des communautés juives alsaciennes qui souffrirent des pogroms de la Peste Noire : Thann, Ferrette, Ensisheim, Cernay, Wattwiller, Soultz, Guebwiller, Mulhouse, Herrlisheim, Kaysersberg, Munster, Rouffach, Turckheim, Colmar, Ribeauvillé, Riquewihr, Zellenberg, Saint-Hyppolite, Bergheim, Châtenois, Sélestat, Marckolsheim, Ehnheim (Obernai), Erstein, Woerth, Rosheim, Saverne, Neuviller-lès-Saverne, Bischwiller, Marmoutier, Rhinau, Benfeld, Strasbourg, Haguenau, Lauterbourg et Seltz (Siegmund Salfeld, Das Martyrologium des Nürnberger Memorbuches (1273-1347) Berlin, 1898 ; voir : Das Martyrologium des Nürnberger Memorbuches (1273-1347) en ligne sur http:// www.medieval-ashkenaz.org/quellen/1273-1347).

Toute l’Alsace juive avait été atteinte.

La reconstitution des communautés juives

Dans les villes où elles avaient été victimes des massacres de la peste noire, des communautés juives se reconstituent une vingtaine d’années plus tard. Certains membres y sont désignés avec le qualificatif de Judenbürger, qu’on rencontrait déjà avant 1349 dans une vingtaine de villes du Saint-Empire, mais qui est à présent employé dans une centaine de villes, dont Colmar, Haguenau, Kaysersberg, Mulhouse, Barr, Sélestat, Thann, Turckheim ou Wintzenheim. Cela ne fait pas des Juifs des bourgeois à part entière, prêtant serment religieux chrétien, et devant service militaire ; mais ce statut les distingue parmi les manants/seldner : ils sont dotés de la capacité juridique, pouvant acheter et louer des immeubles (<a href="Bail%20urbain">Bail urbain</a>, <a href="B%C3%BCrger">Bürger</a>).

Cette tentative de retour ne réussit guère : trop de Juifs étaient ruinés et ne présentaient plus qu’un intérêt assez faible sur le plan économique. On commençait à se passer de leurs services. La ville de Strasbourg, dans laquelle était revenue une petite colonie juive, donna le signal : elle décréta l’expulsion définitive de ses Juifs en 1388. C’est précisément au cours de cette période de décadence que l’Alsace juive donna le jour à son dirigeant le plus connu, Jesel de Mittelbergheim, plus connu comme Josselman de Rosheim (1478-1544).

Les villes obtiennent des lettres de non tolerandis judeis de l’Empereur

À partir du début du XVe siècle, les villes se tournent vers l’Empereur et demandent ou achètent des lettres « de non tolerandis judeis » ; l’Empereur retire le privilège de protection accordé aux Juifs. Les expulsions définitives des villes d’Alsace devaient se succéder pendant un siècle et demi : à Riquewihr (1420), Molsheim et Saverne (1440), Rouffach (1472), Ammerschwihr (1477), Sélestat (vers 1490), Munster (1507), Colmar (1510), Mulhouse et Obernai (1512). Beaucoup parmi ces expulsés trouvèrent alors un refuge dans des provinces limitrophes de l’Alsace. Un petit nombre se dispersa dans des villages de l’Évêché de Strasbourg et de la Préfecture de Haguenau. Un coup supplémentaire est porté aux communautés juives alsaciennes avec l’agression et le pillage par les mercenaires suisses de passage vers Nancy en 1476 (Ammerschwihr, Bergheim, Colmar, Ensisheim, Kaysersberg, Kientzheim, Mulhouse, Rosheim, Sainte-Marie-aux-Mines, Sélestat et Turckheim). Exclu de la grande majorité des villes, à l’exclusion notable de Haguenau, le judaïsme d’Alsace était devenu rural. Il s’était souvent éparpillé par petits groupes – une ou deux familles – dans quelques villages.

L’insatisfaction des paysans s’exprima dans les révoltes de la guerre des Paysans. Les révoltés avaient proclamé lors de leur entrée à Bergheim le 12 mai 1525 qu’ils n’en voulaient à personne, sauf aux curés, moines, nonnes et Juifs ! Ils s’en prirent aux livres du culte juif, détruisirent leurs synagogues et s’emparèrent des gages qu’ils avaient reçus. Ils déchirèrent aussi leurs rouleaux de la Loi. Le mouvement devait bientôt s’écrouler et il ne semble pas qu’il y eut mort d’homme dans les communautés juives.

On a donc pu estimer que vers le milieu du XVIe siècle, il ne restait plus que 100 à 115 familles juives, soit 500 à 600 âmes, en Alsace, dont une trentaine dans la préfecture de Haguenau et autant dans d’autres localités de la Basse Alsace. La Haute-Alsace en comptait de 50 à 60, dont une quinzaine à Bergheim, où se trouvait leur implantation la plus importante. Le déclin démographique semblait irrémédiable, d’autant plus que les expulsions des villes avaient repris : à Kaysersberg (vers 1522), Guebwiller (1563) et Turckheim (1570). En 1547 le port de la rouelle (gelbe Ring) fut imposé aux Juifs de l’<a href="Autriche%20ant%C3%A9rieure">Autriche antérieure</a>. Quatre années plus tard, ce fut le tour des Juifs de celles des Villes libres impériales, qui n’avaient pas expulsé les Juifs. Il semble bien que cette mesure dont le but était de signaler aux populations chrétiennes une présence juive jugée dangereuse ne fut pas appliquée avec une rigueur extrême et qu’elle fut souvent négligée. En 1574, les Juifs sont expulsés de toute l’Autriche antérieure. Il n’en demeure plus que dans les territoires de l’évêque de Strasbourg et de Bâle, des villages de la Noblesse Immédiate de Basse Alsace et dans ceux de la Préfecture de Haguenau, où ils sont tolérés.

Les Landjudenschaften

C’est au XVIe siècle qu’une nouvelle forme d’organisation communautaire juive fit ses premiers pas dans le Saint Empire : la Landjudenschaft ou communauté territoriale juive. Les débuts de cette institution sont mal connus, mais elle eut son heure de gloire aux XVIIe et XVIIIe siècles. Elle se répandit également en Alsace. C’est à l’initiative spontanée de ses membres qu’elle doit son apparition. Elle était reconnue par les autorités en tant que communauté exclusive et homogène, habilitée à négocier le droit de résidence pour ses membres et des candidats juifs du dehors. Elle conserva son autonomie judiciaire et son administration, encore que les autorités se soient efforcées de limiter les droits de cette dernière à leur profit.

Bibliographie

COHEN (Daniel J.) (ed)., Die Landjudenschaften in Deutschland als Organe jüdischer Selbstverwaltung von der frühen Neuzeit bis ins neunzehnte Jahrhundert, Jerusalem, 1996.

La communauté juive de l’Europe médiévale : Kahal

Dans toute l’Europe du Nord et de l’Est, avec la révolution urbaine du haut Moyen Âge, de plus en plus nombreuses, les implantations juives adoptent de façon plus ou moins complète des règles d’organisation et un droit interne très largement communs, fondés sur la Bible et le Talmud qui est devenu la structure du judaïsme. Ils sont complétés par l’enseignement des rabbins lettrés du judaïsme du Saint-Empire, appelé désormais ashkénaze, et les règlements des communautés.

La communauté juive ou Kahal

Dans le cadre de ces statuts, la communauté juive ou Kahal s’administre elle-même ; elle répartit l’<a href="Imp%C3%B4ts">impôt</a> et juge des différends entre Juifs elle-même ; les contentieux avec les chrétiens sont jugés par les tribunaux chrétiens, qui admettent la validité du serment prêté par les Juifs selon leur loi (more judaico). Dans le cas d’un procès entre Juif et chrétien, la cour chrétienne permettra au Juif, qui ne peut pas prêter un serment chrétien, de jurer dans la synagogue sur un objet du culte, phylactère ou rouleau de la Loi, pour que ce serment puisse être pris en considération par les juges. Par la suite on voudra donner un aspect dégradant à cette cérémonie primitivement instituée pour permettre la sauvegarde des intérêts des Juifs en justice.

Protégé par son statut, le Juif fait obligatoirement partie de sa communauté, en dehors de laquelle il ne peut exister, une communauté souvent réduite, qui dépasse à peine le nombre d’adultes nécessaires pour l’office public : dix hommes adultes. Les XIe et XIIe siècles sont caractérisés par la « fièvre des créations urbaines » ; un grand nombre de ces villes restent petites ; c’est le cas aussi de la population juive : l’augmentation de la population juive dans une région est le fait de la multiplication des petites communautés.

L’autonomie juridique de la communauté : les Takkanot

Chacune de ces communautés est autonome et établit les institutions qui lui sont nécessaires. Dans le cadre du droit général, écrit et coutumier, où elles peuvent puiser pour les faire siennes, les communautés se donnent leurs réglementations, les Takkanot, transmises par la tradition, admises, validées par l’accord de la communauté, transcrites par les légistes et les greffiers, dans le registre de la communauté, le Pinkas Hakalal.

Se domicilier, être expulsé, le contrôle de la communauté

La pierre d’angle sur laquelle repose l’existence de la communauté est celle de l’autorisation qu’elle donne ou refuse à tout nouvel arrivant de résider dans la localité, le Ḥezkat Hayishuv. S’installer sans cette autorisation entraine une excommunication le Ḥerem Hayishuv ; aucun juif de la communauté ne peut faire affaire avec l’excommunié. La règle qui établit nettement l’appartenance à la communauté est la plus ancienne du judaïsme médiéval.

L’assemblée du Kahal et son gouvernement

L’assemblée du Kahal a lieu dans la synagogue. L’exigence d’unanimité ayant disparu dans la seconde moitié du XIIIe siècle, les décisions seront prises par le vote majoritaire des contributeurs aux dépenses de la communauté. Très rapidement, se formera parmi eux une classe de notables qui assumeront les responsabilités de la direction communautaire : dirigeants politiques, juges, arbitres. Traditionnellement appelés Parnassim (pluriel de Parnas), chefs laïcs de la communauté, puis Parnassim uManhigim chefs laïcs et guides de la communauté, ou Poum – acronyme de ces derniers titres. Ils doivent avoir reçu l’agrément de leurs administrés et être assez fortunés pour leur permettre de faire les avances nécessaires en cas de besoin.

Le rabbin et son rôle dans la communauté : son développement à partir du XIIIe siècle

Au sein de la communauté, un lettré gardien de la coutume et chargé de son interprétation, le rabbin, joue un rôle de plus en plus important. Au début du XIIIe siècle, il est distingué par la résurgence d’une sorte d’ordination, la Semikhah, conférée par un diplôme donné par un maître, rabbin éminent qui s’est déjà exercé dans la formation d’aspirants rabbins. Pourvu de ce diplôme, le rabbin pourra poser sa candidature au rabbinat d’une communauté, dont il deviendra le salarié, sur la base d’un contrat limité dans le temps, mais renouvelable, qui sera connu par la suite sous le nom de Ktav Rabanut. Il y aura toujours un grand nombre de rabbins en titre, qui n’occuperont jamais un poste rabbinique. Le rabbin élu préside aux cérémonies du culte et aux actes d’état civil : <a href="Mariage">mariage</a>, <a href="Divorce">divorce</a>, successions, et aux arbitrages des contentieux entre Juifs. Il joue le rôle central dans l’exercice de la justice interne.

Les juges de la communauté juive : le Beth Din

L’autonomie des communautés est également nette sur le plan de la justice. La haute justice ainsi que les litiges opposant juif et chrétien sont réservés aux tribunaux chrétiens. Il appartient au rabbin, seul juge permanent du Beth Din, de le compléter, le cas échéant, grâce à la désignation de deux assesseurs qui lui sembleront qualifiés. Seules les grandes communautés seront en mesure de nommer un Beth Din de trois juges permanents. Il reste cependant habilité à siéger seul dans de nombreuses affaires, dont celles d’un caractère proprement rituélique. Il juge, bien entendu, d’après le droit talmudique, compte tenu des Takkanot et des usages locaux reconnus. Les marchands pourront d’ailleurs demander la constitution d’un tribunal arbitral de leurs pairs pour juger leurs différends selon le Minhag Soḥarim, le droit des marchands.

Un procureur greffier rédige les prétentions des deux parties, qui sont transmises au tribunal proprement dit. Les débats se déroulent dans la langue du pays, en Alsace le yiddish alémanique, mais la procédure est rédigée en hébreu. Les avocats des parties peuvent intervenir. Le jugement est bref, sans exposé des motifs. Le tribunal met à l’amende, et peut prononcer une peine corporelle : la bastonnade. La procédure pouvait également se terminer avec la proclamation d’un Ḥerem ou décret d’<a href="Excommunication">excommunication</a>. Sa sévérité était variable et pouvait aller de l’exclusion totale de la communauté jusqu’au Nidouï ou refus des quelques privilèges honorifiques que la communauté pouvait distribuer.

Les fonctions judiciaires du rabbinat

Les fonctions judiciaires du rabbin sont tout aussi importantes en droit civil. Il joue un rôle important en droit des familles et valide les contrats, revêtus préalablement des signatures de témoins, de <a href="Fian%C3%A7ailles">fiançailles</a> ; constitution de dot ; mariage – ketoubah – ; divorce – get – ; testament. Il valide les contrats de commerce : créances et dettes ; associations de prêts ou Heter Iska ; garants et cautions ; sociétés ; ventes ; donations ; locations ; reçus ; acquisitions ; hypothèques. Plus solennels encore : la mise sous tutelle, la constitution d’un tribunal d’arbitrage, la liquidation d’une succession, la mise aux enchères, etc.

Autres officiers de la communauté

Par contre, c’est le Ḥazan ou chantre qui chante ou psalmodie la liturgie et assure la lecture de la Torah dans les synagogues ou salles de prières. Ce dernier est souvent aussi maître d’école. Le Shamash ou bedeau est aussi l’envoyé du Beth Din, l’appariteur. Enfin, le préposé à l’abattage ou Shoḥet est également nommé par la direction de la communauté, mais doit être autorisé impérativement par le rabbin. Le greffier ou Sofer rédige les actes officiels et tient les registres. Seules les grandes communautés étaient en mesure d’entretenir un tel personnel. Ailleurs le Ḥazan fera également fonction de Shoḥet. Dans les petites villes, il faudra se tourner vers des volontaires.

Le Shtadlan, qui est également un lobbyiste, joue en quelque sorte le rôle d’ambassadeur de la communauté (ou de la nation) auprès des pouvoirs. C’est un notable qui met son carnet d’adresses et son entregent au service de ses frères pour protéger leurs droits et faire face des crises subites. Cette mission fut longtemps confiée à un bénévole, mais elle finira par se professionnaliser sous le poids des responsabilités. L’Alsacien Josselman de Rosheim est resté le représentant le plus achevé de cette fonction (<a href="Hauptmann">Hauptmann</a>, <a href="Hochmeister">Hochmeister</a>, section Judenmeister).

Les services de la communauté

Toute communauté dispose d’immeubles : la synagogue ou une simple salle de prières, lieu de culte, qui sert de lieu de réunion. Le tribunal y siège. À défaut d’un bâtiment voisin la Yeshivah ou école talmudique, pourra y réunir ses élèves qui s’y consacreront à l’étude du Talmud, sous la direction du rabbin de la communauté ou d’un talmudiste réputé. Il ne semble pas qu’il y ait eu des écoles talmudiques importantes dans l’Alsace médiévale. Il est vrai que la plus grosse partie de cet enseignement a été dispensé d’une manière quasi-artisanale aux domiciles des rabbins de la ville, pour qui cet enseignement constituait une obligation religieuse. La tradition juive considère que l’<a href="Enseignement">enseignement</a> primaire relève de la responsabilité du père, la communauté n’intervenant que lorsque ce dernier ou sa famille ne sont pas en mesure d’y faire face. Elle fera alors appel aux services d’instituteurs, souvent très mal rétribués. C’est ainsi qu’elles ouvriront de petites écoles primaires généralement appelées Ḥeder (chambre). Les grandes communautés entretiennent un <a href="H%C3%B4pital">hôpital</a>, mais toutes les communautés s’efforcent d’avoir un Mikwé ou bain rituel, approvisionné par la nappe phréatique et qui est donc souvent creusé sous la synagogue ou tout à côté. Disposer d’une cimetière fait partie intégrante du droit de résidence accordé par les autorités, dans la ville ou dans les environs. Étant donné les difficultés d’acquisition d’un terrain adéquat, il fallut se contenter d’un terrain assez éloigné des communautés qui s’étaient unies pour y procéder. Les cimetières eurent donc une vocation régionale. Les inhumations sont assurées par la plus honorée des confréries, la Ḥevra Kadisha, la Sainte Confrérie par excellence, qui voisinait avec d’autres confréries qui se consacraient à la visite des malades, des pauvres, également pris en charge aussi par la caisse de charité etc. Les pauvres de passage ont droit à un secours, mais ne sont pas autorisés à s’installer sur place.

L’élaboration du droit juif au Moyen Âge

Le droit rabbinique procède de l’interprétation de la Torah, par le Talmud devenu structure du judaïsme, et de la doctrine élaborée à partir du XIe siècle sur la base des commentaires talmudiques reconnus et la jurisprudence des consultations rabbiniques (Sheélot uTeshuvot ou responsa), à savoir les solutions proposées dans leurs consultations par les maîtres reconnus des grands centres intellectuels du judaïsme. Les sentences qui nous sont parvenues des trois communautés mères de Spire, Worms et Mayence, – elles sont connues sous le nom de communautés de Shum, d’après l’acronyme formé par les premières lettres de leur nom hébraïque – sont les plus appréciées. Le prestige du rabbin Gershom (960?-1028?) de Mayence y compte pour beaucoup. Quelques deux siècles plus tard, le rabbin Meir de Rothenburg (1215?-1293), mort prisonnier à Ensisheim, bénéficiera d’une renommée semblable. Les réglementations communautaires ou Takkanot trouveront leur place à côté de la législation qui sera dûment codifiée (Halakha ou jurisprudence rabbinique). Des recueils manuscrits diffusent les usages des différentes communautés (Minhagim). Les responsa pourront populariser les positions des rabbins réputés, mais le principe de l’autonomie des communautés restera toujours en vigueur.

Bibliographie

FINKELSTEIN (Louis), Jewish Self-Government in the Middle-Ages, New-York, 1924.

SCHWARZFUCHS (Simon), Kahal, la communauté juive de l’Europe médiévale, Paris, 1986.

BARZEN (Rainer Josef) Taqqanot Qehillot Sum. Die Rechtsatzungen der jüdischen Gemeinden von Mainz, Worms und Speyer im hohen und späten Mittelalter, Hannover, 2016.

Sources juives de l’historiographie du judaïsme

Les Takkanot comme source

Les Takkanot les plus anciennes des communautés ashkénazes – elles sont rédigées en hébreu rabbinique – comprennent toute une série de règlements nouveaux et respectueux de l’esprit de la Halakha. Les originaux ayant disparu, il est très difficile de déterminer la datation des divers éléments conservés dans les Takkanot des communautés juives de Rhénanie. Les rédacteurs y ont en effet inclus, avec ou sans indication de date ou d’origine, des extraits de Takkanot antérieures. C’est ainsi que des règlements édictés à une date non précisée par les communautés sœurs de Worms, Spire et Mayence, et approuvés par leurs rabbins, seront mentionnés parmi ceux qui seront adoptés par les délégués des communautés rhénanes en 1220 ou 1223. On assistera donc à la formation d’un véritable corpus de Takkanot qui sera commun aux communautés de Rhénanie, d’Alsace et des contrées voisines. Pourront s’y ajouter, en fonction des circonstances, des Takkanot supplémentaires d’un intérêt plus local.

Le culte des communautés, les Memorbücher ou Mémoriaux, les rituels locaux alsaciens

L’individualité des communautés se reflète aussi dans le déroulement des offices qui y sont célébrés. Le cadre traditionnel de la prière accueillera, à partir du XIe siècle, un ensemble de poésies liturgiques, les Piyoutim, et l’évocation du souvenir des martyrs locaux, victimes des grandes persécutions. S’y ajouteront, à partir du XVIe siècle, les noms des rabbins du lieu, des fondateurs d’institutions pieuses et des célébrités locales (Memorbuch). Chaque région peut développer un rituel propre, connu et diffusé par d’abondantes copies, et à partir des XVIe et XVIIe siècle, par l’impression. On a pratiqué en Alsace une liturgie propre de la prière (Minhag de Colmar), conservée dans les Selichot ou supplications selon le rite alsacien (imprimées à Francfort-sur-le-Main, 1691). Les Memorbücher d’Alsace conservés sont récents : ils datent de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe et ont été collectés et étudiés par Ginsburger en 1900 (REJ, 1900).

Les chroniques et l’historiographie juive médiévales

La production historiographique des communautés ashkénazes est marquée par la persécution, avec quelques textes ou poèmes relatifs à des massacres qui ont précédé la première croisade et elle se poursuit avec la deuxième croisade et le rappel de nombreuses persécutions jusqu’à la fin du XIIIe siècle. « Les chroniques de l’histoire juive sont celles de la souffrance des Juifs, pas le récit de l’histoire des Juifs » (Encyclopedia Judaica, « Historiography », p. 156). Le Sefer Gezerot Ashkenaz ve Tsarfat (Le livre des persécutions en France et en Allemagne [titre transcrit de l’hébreu en caractères latins]) publié par A. M. Haberman à Jérusalem en 1946 rassemble les textes hébraïques relatifs aux persécutions des Xe et XIe siècles et surtout les chroniques relatives aux deux premières croisades. S’y ajoutent de nombreux documents, surtout des poèmes, commémorant les tragédies et les drames qui ont déchiré les communautés au cours des deux siècles suivants. Les Juifs d’Alsace y sont peu mentionnés, faute de documents sans doute, mais on peut y retrouver l’atmosphère qui régnait alors dans la Rhénanie juive.

L’historiographie juive moderne ne s’ouvre qu’avec le XVIe siècle et l’œuvre du chroniqueur et astronome pragois David Gans (1592) et surtout avec le récit des massacres dus aux bandes du chef cosaque Chmielnicki en Pologne (1648-1649) dans lequel l’on se rattache à la tradition médiévale de la description des malheurs et de la souffrance.

L’hébreu et le Yiddish alémanique au Moyen Âge et à l’époque moderne

Les Juifs d’Alsace ne parlaient pas hébreu. Les prières quotidiennes et les nombreuses lectures bibliques assurèrent la survie de cette langue qui avait beaucoup évolué au cours des années grâce à l’apport de la littérature rabbinique. L’hébreu biblique était resté la langue de leurs prières, mais ils durent s’adapter dans leur vie pratique à la langue vernaculaire dont se servaient leurs voisins, l’allemand bas-alémanique. Ils la transformèrent en y introduisant de nombreux termes hébraïques et araméens. Ils y ajoutèrent aussi les termes d’origine romane et latine qui leur manquaient. C’est ainsi que se forma à partir du IXe siècle le Yiddish occidental, qui devait régner en Suisse, en Alsace, en Rhénanie et dans le Sud-Ouest allemand. Il ne faut pas le confondre avec le Yiddish oriental, qui se pratiqua plus à l’Est. C’est ainsi que se développa cette nouvelle langue : le Yiddish-Daitsch (Yddish-Taitsch) ou judéo-allemand qui devint la langue courante des Juifs alsaciens. Il contenait environ 70% de termes allemands et s’écrivait en caractères hébraïques grâce à l’utilisation de quelques consonnes hébraïques plus ou moins désuètes en tant que voyelles. Langue parlée, le Yiddish-Daitsch fut également utilisé dans les correspondances, les proclamations et les traductions. Il devint une langue littéraire bien plus tard. Les Juifs alsaciens étaient en quelque sorte bilingues, puisqu’ils parlaient l’alsacien avec leurs voisins et le Yiddish-Daitsch entre eux, mais les chrétiens capables de comprendre un peu de Yiddish-Daitsch restèrent peu nombreux. Un arrêt de règlement du <a href="Conseil%20souverain">Conseil souverain</a> d’Alsace de 1735 défend aux Juifs de rédiger ou signer des « actes, quittances concernant leurs débiteurs chrétiens en lettres hébraïques et leur ordonne de les rédiger ou signer en langue vulgaire » (de Boug, Ordonnances II, 117).

Bibliographie

GINSBURGER (Moise), « Les Mémoriaux Alsaciens » dans REJ 1900, t. 40, p. 234-247, 1900, t. 41, p. 118-143.

KISCH (Guido), Jewry-law in medieval Germany : laws and court decisions concerning Jews, New York, 1949.

Encyclopaedia Judaica, Michael Berenbaum and Fred Skolnik, eds. 2nd ed. Detroit: Macmillan Reference USA, 2007, 18015 p., 22 volumes en ligne, par BNUS, Ressources electroniques : Gale Virtual Reference Library.

SCHWARZFUCHS (Simon), « Über das Wesen der Takkonaus, der Jüdischen Gemeindeordnungen, Von der Provence bis Metz (13-17. Jahrhundert) », dans CLUSE (Christoph), HAVERKAMP (Alfred), YUVAL (Israël  J.), Jüdische Gemeinden und ihr christlicher Kontext in kulturräumlich vergleichender Betrachtung, Hannovre, 2003.

Le statut juridique externe des Juifs du Saint Empire et d’Alsace au Moyen Âge

Protégés par la paix du roi : servi camerae nostrae - Kammerknechten

En Alsace, l’implantation des communautés juives a lieu à une date assez tardive : Strasbourg ne compte pas de communauté avérée avant le milieu du XIIe siècle et la Haute-Alsace pas avant le milieu du XIIIe siècle. Dans ces siècles, marqués par la peste, la famine, les guerres et révoltes urbaines et paysannes, les pouvoirs engagés dans un tissu de relations, d’alliances qui se font et se défont, sans cesse à la recherche de financements, se disputent territoires et prélèvements fiscaux, les engagent, les reprennent en bloc ou en particulier, dont les taxes levées sur les Juifs. Avec les progrès de la culture juridique et de la scripturalisation, statuts, coutumiers, règlements et livres de comptes et de bourgeoisie se multiplient. Toutes les réglementations, pas seulement celles portant sur les Juifs, sont connues par les réclamations, les ambassades, les dépêches, les contestations et conflits d’empereurs, l’appartenance aux Ligues (<a href="B%C3%BCnde">Bünde</a>).

En Alsace, le statut des Juifs de l’Empire était bien connu : le Reichslandfrieden de Mayence de 1103 les inclut dans la protection à accorder aux clercs, moines, laïcs, marchands et femmes. En 1236, l’Empereur Frédéric II a introduit pour les Juifs le statut de « servi camerae » ou serfs de la Chambre (ou trésorerie) de l’Empereur, placés sous sa protection, redevables d’une <a href="Capitation">capitation</a>. S’en prendre à eux, c’est s’en prendre à des contribuables de l’Empire. En 1254, les archevêques de Mayence, Cologne et les villes de Mayence, Worms, Spire, Cologne, Strasbourg, Metz et Bâle forment le Rheinischer Städtebund pour garantir la paix, la sécurité et la protection à accorder à leurs bourgeois et à leur sujets. Parmi les décisions prises en commun figure la fixation d’un taux d’intérêt des prêteurs juifs à 2 pfennigs la livre par semaine et quatre pfennigs la livre pour les prêts d’une durée d’un an, soit 43.33% pour un prêt à la semaine sur une base annuelle et 33,33% pour un prêt à l’année (Diète des Villes, Mayence, juin 1255). Ce taux figure dans les Judenordnungen ultérieurs (Schaab, Geschichte des großen rheinischen Städtebundes, II, 26). Le Schwabenspiegel de 1275, code le plus diffusé dans les chancelleries du Sud du Saint-Empire, rappelle que « les Juifs de même que les clercs et autres gens d’Église, les jeunes filles et les veuves, les orphelins et les marchands, pour leur corps et leurs biens, leurs églises et cimetières, et tous leurs villages enclos, et leurs moulins, ainsi que tous ceux qui parcourent les chemins du Roi, sur l’eau et sur la terre, sont placés sous la protection de l’Empereur… en vertu de la paix proclamée par l’Empereur, en accord avec les princes et les magistrats des villes » (Schwabenspiegel, Landrecht, art.  248). Clercs et Juifs doivent être traités de la même façon. Mais les rapports entre Juifs et chrétiens sont jugés selon le droit chrétien (Schwabenspiegel, Landrecht, art. 260) et par les tribunaux chrétiens, où le plaignant ou justiciable prête serment chrétien ou serment juif, quand il est juif. Le Schwabenspiegel, rédigé par des Franciscains d’Augsbourg, comprend une version – polémique – du texte du serment que doivent prêter les Juifs (Judeneid) (art. 263). Nombre de serments reproduits dans les Judenordnungen des villes sont plus neutres, ainsi celui de Strasbourg (AMS AA. 2389).

Empereur et princes

Le Schwabenspiegel a fait le tableau des autorités qui détiennent le droit d’édicter des lettres de protection ou privilèges, contre tribut, lors de l’installation des Juifs et des communautés juives : empereur et princes. Ainsi, le roi des Romains Albert Ier confirme le 26 mai 1299, à l’intention des autorités impériales d’Alsace, de Haguenau à Rheinfelden, et du Brisgau, les privilèges donnés par son père Rodolphe de Habsbourg. Les Juifs se verront accorder protection, dans leurs personnes et leurs biens, tout comme les chrétiens. Ils pourront librement circuler et paieront les mêmes péages que les chrétiens (Hessel, Elsässische Urkunden, 1915).

La Ville libre de Strasbourg

Le cas de la communauté juive médiévale la plus importante de l’Alsace, celle de Strasbourg est éclairant. Comme les villes épiscopales de Rhénanie, la communauté dépend de l’empereur, de l’évêque et de la Ville. De l’Empereur : en 1241, ces « Reichskammerknechten » de Strasbourg figurent dans la liste des communautés juives les plus taxées de l’Empire (I. Rösel, Die Reichssteuern der deutschen Judengemeinden bis zur Mitte des 14. Jh., Leipzig, 1910). En moyenne, l’Empereur prélève à Strasbourg une Reichsjudensteuer de 60 marcs par an. En 1330, puis 1333, le prélèvement est engagé aux comtes d’Oettingen (Medieval Ashkenaz Els. Quellen 153-156), qui s’efforcent de se faire indemniser après la perte de ses contribuables du fait du massacre de 1349. L’Empereur ne renonce pas à faire valoir ses droits à l’égard de la ville et en 1387 encore, Wenceslas adresse une circulaire exigeant de Strasbourg qu’elle impose aux Juifs le port d’un costume distinctif (Mentgen, 158).

Mais les Juifs de Strasbourg sont appelés « Judei episcopi Argentinensis ». L’évêque Berchtold se plaint amèrement avant la bataille de Hausbergen (1261), parce que la ville a taxé les Juifs, avec lesquels elle n’avait rien à faire (UBS, I, 356). Après la paix (1262), l’évêque se contente d’un tribut – non négligeable cependant – de 12 marcs d’argent. Les Juifs continuent de relever du prévot-<a href="Schultheiss">schultheiss</a> nommé par l’évêque. C’est le schultheiss qui prend l’ordonnance de 1321 ou 1322, complément du cinquième statut urbain (UBS, IV/2, p. 196, Medieval Ashkenaz - EQ 106. Schultheissenweistum) : elle confirme la coutume (<a href="Herkommen%20%28das%20alte%29">herkome</a>) du fonctionnement d’un tribunal juif particulier, présidé par un iudenschultheiss, dont les sessions ont lieu dans la synagogue (der iuden schul) ; elle réglemente le partage des amendes. En outre, elle prescrit que le boucher juif doit livrer un demi-quintal (zentner) de saindoux, ainsi qu’un pfennig par bovin, par veau et par groupe de quatre moutons abattus. La fonction de schultheiss est engagée auprès de la ville à partir de 1343. C’est surtout de la Ville que dépendent les Juifs. Elle a conservé ses liens spéciaux avec Mayence, Spire et Worms (<a href="Bund%2F%20B%C3%BCndnis%28-se%29">Bund, Bündniss</a>). La place des Juifs est mentionnée dès le second statut de la ville (vers 1200), où ils sont chargés du port de l’étendard de la milice urbaine (UBS, I, 477-481, art. 57). Mentgen estime que, comme dans d’autres villes épiscopales de Rhénanie, les Juifs ont été appelés à la garde des remparts de la ville et ont fait partie de la milice urbaine. La Ville assure donc la tutelle de la communauté juive –Kahal – qualifiée de « Universitas Judeorum Argentinensium » et de son tribunal ; elle valide la réception et l’installation des nouveaux venus, reçoit les serments, surveille leurs professions qui s’exercent en dehors des corporations : prêt d’argent, médecine, boucherie. En 1334, les Juifs doivent s’engager à ne pas en appeler à un autre tribunal, ce qui paraissait important pour la Ville, étant donné les liens qu’ils pouvaient avoir avec des financiers ou débiteurs d’autres villes. Après le massacre de 1349, six familles juives obtiennent en 1369 le droit de revenir à Strasbourg, contre le paiement d’une capitation (<a href="Gewerf%28f%29">gewerf</a>) à Noël et à la Saint-Jean, un forfait pour la disposition du cimetière avec un loyer, le paiement de l’indemnité des Oettingen et de la judensteuer à l’Évêque de Strasbourg (UBS, V, 832, p. 15-17 ; 231, p. 223 ; 407, p. 353). La communauté s’étant accrue, la ville édite en 1373 (UBS, V, p. 880), puis en 1383 (UBS, VI, n°152, p. 88 à 93) des ordonnances générales ou Judenordnungen, qui reprennent des dispositions antérieures. Elles garantissent protection, autorisent la propriété du domicile pour les Juifs antérieurement résidants, interdisent l’accès à la propriété pour les autres, accordent synagogue et cimetière et tribunal juif. Mais le règlement de 1383 réduit le taux d’intérêt maximum de moitié et le porte à un pfennig par livre, soit 21,66% (art. 5). L’ordonnance est valable pour 6 ans, à partir de la Saint Martin de 1384, son échéance est donc l’année 1390 (UBS, VI, n°152, p. 88 à 93). Le séjour des Juifs est de courte durée ; la communauté est rançonnée par la Ville de ponctions énormes, menacée par les ordonnances d’annulations de dettes juives édictées par l’Empereur Wenceslas. Twinger rapporte que la Ville aurait en 1388 mis fin aux ordonnances de protection des Juifs : do mussten die Juden wider enweg (Twinger, C. Hegel, éd., Die Chroniken der deutschen Städte vom 14. bis ins 16. Jahrhundert, 8-9, 1870-1871 (réimpr. 1961). Les recherches de Schwarzfuchs et de Mentgen sur les livres de capitation juives montrent que le départ de la vingtaine de familles juives subsistantes s’est échelonné jusqu’à 1390, mais qu’à la fin il a été assez précipité, puisqu’elles ont dû abandonner Thorah et objets de culte dans leur synagogue. La ville a opéré leur saisie et Josselmann de Rosheim les a vus en 1536 ; ils ont ultérieurement été conservés à la Bibliothèque de la ville, où ils ont flambé en 1870 (Scheid, Juifs d’Alsace, p. 59). Désormais les Juifs ne peuvent séjourner que dans la journée à Strasbourg contre paiement d’un droit de conduite (<a href="Geleit">Geleit</a>) et doivent se faire accompagner partout d’un agent de la ville, sauf à être clandestin, comme Josselmann de Rosheim, condamné avec sursis en 1512 « pour avoir séjourné plusieurs fois à Strasbourg et parfois même avec sa femme » (Mentgen, 182).

La Reichslandvogtei ou Grand bailliage

La Reichslandvogtei d’Alsace, créée en 1273, prend une grande importance au cours du XVe siècle. Son trésorier, (Zinsmeister) collecte une grande partie des impôts impériaux, dont le judensteuer ou judengewerf, mais aussi le goldener opferpfennig, créé en 1342 par Charles IV. Au milieu du XVe siècle, il lève donc les impôts juifs des villes impériales de Haguenau, Rosheim, Obernai, Sélestat, Colmar, Turckheim, Ammerschwihr, Kaysersberg.

Le roi des Romains et comte palatin Robert renouvelle les privilèges des Juifs en 1404 et 1406. En 1408, il engage la Reichslandvogtei à son fils, Louis, gage confirmé par l’Empereur Sigismond en 1411. Elle restera engagée entre 1408 et 1504. Louis promulgue les privilèges de 1421, que confirme le comte palatin Frederic le Victorieux en 1464. Il y reprend les dispositions des « Judenordnungen » généralement adoptées par villes et princes. On n’augmentera pas les impôts des Juifs. Ils doivent être jugés selon leur statut et leurs coutumes (friheit, brieff, und herhummen). Ils bénéficient de garanties devant les tribunaux : pas d’arrestation préventive, pas de garnisaires à domicile. Le Judenmeister doit être originaire du pays et élu par les Juifs résidant dans le pays (die in dem lande gesetzt sind). Pour juger des affaires de plus de 10 gulden, le Judenmeister devra être assisté de trois coreligionnaires, également élus par les Juifs du pays (lant). Seul ce tribunal est compétent pour les Juifs alsaciens ou étrangers résidant en Alsace qui ne peuvent s’adresser aux tribunaux étrangers. Ces droits seront reconnus à de nouveaux arrivants juifs, à condition qu’ils paient leur part des droits de protection. Les Juifs auront le droit d’émigrer (<a href="Abzug">abzug</a>).

Ce texte fournit les premiers éléments de l’organisation d’une Landjudenschaft, et son renouvellement de 1499, dénomme la communauté juive « Allgemeine judscheit » (Mentgen, 321-322).

Ces statuts reconnaissent la fonction de « Landjudenmeister » et sont négociés avec des notables reconnus, rabbins, ou parnas ou encore shtadlan. Isaac Vivant de Mulhouse a été le négociateur du privilège de 1421. Moise d’Obernai (1456), Jesse de Haguenau (1499-1500) sont intervenus. Mais le rabbin de Sélestat est également cité comme intermédiaire pour toutes les communautés de Basse-Alsace, agissant parfois de concert avec le rabbin de Colmar. À partir de 1510, Josselmann de Rosheim assume ce rôle pour une grande partie du Saint-Empire. Les privilèges des Juifs de la Reichslandvogtei valent aussi pour les Villes impériales. Elles prennent de leur côté des règlements particuliers, surveillés par les grands baillis ou leurs agents et par le procureur fiscal général, du fait des intérêts fiscaux en cause et le Reichslandvogt ou ses agents, Unterlandvogt ou Zinsmeister, reçoivent les plaintes des communautés et de leurs shtadlan. Et ils interviennent aussi en cas d’atteinte aux privilèges d’escorte accordés par laisser-passer ou par escorte armée (geleit) (Mentgen, 322-323).

Les villes impériales, gemeine Richstätte

Les Villes impériales se concertent entre villes alsaciennes, mais aussi avec les villes libres de l’autre côté du Rhin. En 1324, Sélestat informe ses voisines, Offenbourg et Gengenbach de l’accord de l’évêque de Strasbourg (alors engagiste des villes impériales de la Reichsvogtei de l’Ortenau) pour l’attribution aux villes des recettes fiscales à prélever sur les Juifs et les Cahorsins (Medieval Ashkenaz, Els. Quellen 117).

Les Judenordnungen se ressemblent. Sont réglementés les droits d’installation : communautaires (synagogues, cimetières, bains, école, tribunal…), personnels (droit de propriété immobilière et ses limites, activité de prêt d’argent, taux d’intérêt, nature et modalités de la gestion des gages immobiliers, interdiction du recel) et leurs abrogations (refus d’installation de membres nouveaux, interdiction aux chrétiens de louer des logements à des Juifs, annulation de remboursement des intérêts ou du capital des créances comme en 1385 ou en 1390, dans certaines villes impériales, expulsions). À la multiplication des impôts sur les Juifs, capitation (judengeld, judengewerf, judenschutzgeld) se superposent au XIVe siècle, le Goldeneropferpfennig et les impôts extraordinaires, Krönungsgeld, ou dritter Pfennig ou ceux levés à l’occasion de guerres ou d’expéditions. Et périodiquement les empereurs (Charles IV et Wenceslas) annulent les créances juives ou leurs intérêts, autant de cadeaux donnés aux villes et aux bourgeois chrétiens. Certains de ces impôts ne frappent pas que les Juifs, mais les Juifs sont particulièrement taxés. En 1241, le revenu levé dans les Reichstädte provenant de la capitation sur les Juifs représente 13% des revenus fiscaux de l’Empire. Ils représentent 15% des revenus des villes.

Les villes de Basse-Alsace : Haguenau, Obernai, Rosheim

À Haguenau, qui devient chef-lieu de la Reichslandvogtei et siège de son administration, les Juifs sont astreints à la judensteuer en 1241. Ils bénéficient d’une lettre de protection : ils sont reconnus et autorisés à vivre selon leurs coutumes en 1262, avec synagogue, bain, cimetière. Leurs privilèges sont confirmés par le Magistrat à partir de 1353. Au XVe et XVIe siècles, des règlements limitent l’installation de nouveaux venus (Hanauer et Klélé, Alte Statutenbuch de Haguenau, Haguenau, 1900). Siège d’une petite communauté avec un parnas et un rabbin, Haguenau n’a jamais eu de lettre de « non tolerandis judeis ». L’existence de la communauté juive y a été continue.

Présents à Obernai dès le début du XIIIe siècle, avec une Judensteuer engagée aux Habsbourg par l’Empereur en 1326, la communauté disparaît dans les massacres de la peste noire, puis se reconstitue. Elle bénéficie des privilèges généraux de 1401 et 1406. Obernai édicte plusieurs règlements sur le prêt d’argent au cours du XVe siècle. En 1499, la Judenordnung obernoise limite la résidence à deux familles juives et réglemente les prêts (Gyss, Histoire d’Obernai, p. 269 et 387-93). Le Reichslandvogt demande en vain le respect du droit de retour des Juifs obernois qui avaient fui les mercenaires suisses en 1477. En 1507, Obernai obtient une lettre de non tolerandis, confirmée malgré l’intervention du shtadlan Josselmann en 1520.

À Rosheim, la petite communauté juive présente au début du XIIIe siècle disparaît en 1349 puis se reconstitue. Comme Obernai, Rosheim refuse le retour des juifs en 1477 puis s’incline. Malgré les démarches de la ville pour obtenir une lettre de non tolerandis, une communauté se maintient et Joselmann y réside quarante ans jusqu’à sa mort en 1554.

Sélestat et Colmar, la prévôté de Colmar

Plus importantes, les villes de Sélestat et de Colmar, au centre de l’Alsace, sont en rapports directs avec les empereurs et leurs agents. À Sélestat, la présence de Kammerknechten juifs est relevée à partir de 1252. L’Empereur et son fisc sont en rapports directs avec le Judenmeister de Sélestat, qui est également le siège d’une Yeshivah où enseignent une série de rabbins ou Judenmeister renommés. Après le massacre de 1348/1349, les Juifs sont réadmis à partir de 1373 en vertu d’une injonction de Charles IV. Ils sont inscrits sur les livres de bourgeoisie. Ils bénéficient des lettres générales de protection du roi des Romains Robert Ier de 1401-1404 et 1406. Une réglementation importante du prêt d’argent est codifiée vers 1440 (Gény, 2, 345- 347). Mais en 1479, Sélestat obtient une lettre de non tolerandis judeis, qui cède aux Villes le droit d’expulser les Juifs. Elle procède à l’expulsion.

Le prévot-schultheiss de Colmar, ville impériale à l’autonomie reconnue depuis sa charte de 1278, réformée en 1361, est nommé par l’Empereur. Les Juifs sont alors déjà présents à Colmar et disposent d’une synagogue (1279 puis 1328), d’un mikvé, d’un cimetière. La Ville de Colmar a enregistré et applique la charte de franchise et de protection valable pour tous les Juifs d’Alsace et du Brisgau du roi Albert Ier (1299). Elle en obtient confirmation par l’Empereur Louis IV le Bavarois en 1330. En 1345, Charles IV engage la Judensteuer : il réclamera des Colmariens l’indemnisation des engagistes après le massacre de 1349 et le retour des Juifs. Des Juifs reviennent à Colmar en 1361 et une communauté se reconstitue, avec synagogue, rabbin, tribunal (peut-être intermittent), cimetière. Ils accèdent à la bourgeoisie et sont relevés sur le livre de bourgeoisie de 1361 à 1389 au moins, mais la pratique a cessé après 1403. Ils doivent payer les droits de protection le jour de la Saint Martin (25 florins) et prêter un Judeneid (reproduit par Finsterwälder). La Ville édicte plusieurs règlements sur le prêt d’argent (1374, 1388, 1498) ainsi que sur la boucherie (1386). En 1408, une Judenordnung codifie les dispositions antérieures. Elle prévoit une obligation d’escorte / geleit pour les Juifs étrangers dont le séjour est limité à une nuit. En 1437, interdiction est faite aux chrétiens de vendre ou louer des maisons aux Juifs.

Vers 1440, les villes libres de Haute-Alsace, décident, en accord avec le Reichslandvogt et le Vogt de Kayersberg, de limiter le nombre de familles juives dans leurs villes : six à Colmar, deux à Kayserberg, une à Ammerschwihr et Turckheim (Mossmann 10-12). Il n’y a plus de Juifs à Colmar à partir de 1477. En 1498, Colmar doit s’incliner devant l’ordonnance aux villes alsaciennes de l’empereur Maximilien Ier de 1497 et autorise la présence de Juifs, Kammerknechten protégés. Mais ils ne sont plus admis à la bourgeoisie. En 1510, la ville obtient le privilège de non tolerandis judeis : elle confisque synagogue et cimetière et expulse les Juifs.

On ne relève de communautés juives dans les villes voisines de Colmar : Turckheim et Kaysersberg, qu’au début du XIVe siècle. Elles disparaissent en 1349, puis réapparaissent à partir de 1373, à la suite du privilège donné par Charles IV (comme à Sélestat et à Colmar). Les villes prennent part aux concertations qui aboutissent à la Judenordnung de 1440-1465 et imposent la limitation du nombre de familles juives résidentes. Kaysersberg obtient une lettre de non tolerandis judeis en 1479 et procède à l’expulsion de Juifs. Turckheim obtient une lettre de non tolerandis en 1521, mais qui n’est appliquée qu’en 1570. À Ammerschwihr, on ne relève de prélèvement d’Opferpfennig qu’en 1414. On y applique dès 1440 la limitation de résidence juive à deux familles. La ville s’associe à la demande d’un privilège de non tolerandis judeis des années 1470, et il n’y a plus de communauté juive à partir de 1560.

Mulhouse

La communauté juive de Mulhouse est avérée en 1300 et sa synagogue date de 1311. Elle disparaît en 1349, puis en vertu d’un privilège impérial se reconstitue à partir de 1367 et prélève la judensteuer, que la ville veut accaparer et qu’elle finit par s’attribuer. Elle bénéficie des privilèges du roi Robert de 1401, 1404 et 1406, ainsi que de privilèges du Reichslandvogt (1434). La Ville inscrit les Juifs, qualifiés de judenbürger, sur ses livres de bourgeoisie, leur accorde d’ester en justice contre des débiteurs chrétiens récalcitrants, impose un judeneid et prélève un judengewerf et d’autres taxes municipales. Elle adopte les dispositions sur le prêt d’argent (Judenordnung). Elle agit contre la violation du droit donné par la ville de conduite et d’escorte des Juifs par des seigneurs rançonneurs des territoires Habsbourg voisins. Mulhouse adhère à la Confédération suisse en 1514 et applique la décision de la <a href="Di%C3%A8te">Diète</a> de la Confédération de 1489 d’expulsion de tous les Juifs.

Les princes et seigneurs : Autriche antérieure, Sundgau, Evêché de Strasbourg

L’<a href="Autriche%20ant%C3%A9rieure">Autriche antérieure</a>, reconnue comme une entité territoriale à partir de 1379 administrée par un bailli (Landvogt) puis par la Régence d’Ensisheim, applique la Judenordnung pour l’Alsace, le Sundgau, le Brisgau, la Thurgovie, l’Argovie, la Souabe promulguée par les ducs Léopold IV et Guillaume en 1396. Elle reprend des dispositions antérieures, de liberté d’établissement et de circulation, de boucherie et d’abattage rituel, réglemente le prêt d’argent et les gages, et impose la discrétion pendant la semaine sainte. Elle est confirmée en  1446 par le duc Albert VI. La Judenordnung promulguée par l’archiduc Ferdinand de 1526 reprend les statuts restrictifs adoptés pendant le XVe siècle de limitation de domicile juif à deux familles par ville (<a href="http://dl.ub.uni-freiburg.de/diglit/schauinsland1996" alt="http://dl.ub.uni-freiburg.de/diglit/schauinsland1996" title="http://dl.ub.uni-freiburg.de/diglit/schauinsland1996">http://dl.ub.uni-freiburg.de/diglit/schauinsland1996</a>).

Il n’y a plus de communauté juive à Ensisheim. Celle de Thann compte 3 familles trop pauvres pour payer la Judensteuer.

Dans le territoire de l’Évêché de Strasbourg en Basse-Alsace (<a href="Hochstift">Hochstift</a>), les villes de Molsheim (synagogue), Saverne, Rouffach (synagogue) Soultz-Guebwiller, avaient compté des petites communautés à la fin du XIIIe siècle. Le Judensteuer impérial avait été engagée à l’évêque de Srasbourg en 1308. De petites communautés se reconstituent après des massacres locaux (Rouffach) ou généraux dus à la peste noire (1349) avec des lettres de protection épiscopales. Mais Saverne et Molsheim obtiennent de l’évêque une lettre de non tolerandis en 1440, Rouffach en 1470 ainsi que Soultz-Guebwiller. L’évêque de Strasbourg, Ruprecht von Simmern, agite l’opinion contre le prêt d’argent par les Juifs et provoque un conflit avec le Reichslandvogt qui accuse l’évêque de violer les privilèges donnés aux Juifs par le comte palatin (1461). En 1479, l’évêque expulse les Juifs pour deux ans. Les Juifs de l’Évêché se répandent dans les villages (Bischoffsheim, Boersch, Bolsenheim, Dachstein, Dambach, Wettolsheim), mais ils n’y sont pas nombreux et vivent sous la menace incessante de l’expulsion, donnant à Josselmann de Rosheim, de fréquentes occasions d’intervenir.

Bibliographie

Germania Judaica III, 1 et 2. Simon SCHWARZFUCHS - Notices sur les localités alsaciennes.

MENTGEN (Gerd), Studien zur Geschichte der Juden im Mittelalterlichen Elsass. (Anhang: Karten), Hannover, 1995.

Germania Judaica III, 3, Francis RAPP et Gilbert FOURNIER : Haguenau ; Reichslandsvogtei, Strassburg, Hochstift und Bistum. Georges BISCHOFF, Elsassische Städtebund, Sundgau et Landgraviat de Haute-Alsace. Markus MULLER, Vorderösterreich, Tubingen, 2003.

FRAY (Pierre) et SCHWARZFUCHS (Simon), La présence juive en Alsace et en Lorraine, Paris, 2013.

KIESLING (Rolf), « Im Spannungsfeld von Kaiser, Territorien, und Ortsherrschaft. Die Enstehung der jüdischen Landgemeinden im deutschen Südwesten im 16. Jahrhundert », ZGO, 164, 2016, p. 153-171.

Une existence précaire

La conscience de la précarité de leur existence marque l’existence des communautés juives, bien accrue après les grands massacres qui ont accompagné la Peste noire. Même s’ils ont souvent pu, dans les deux décennies qui ont suivi ces massacres, revenir dans les villes, ils voient périodiquement réapparaître les thèmes récurrents des campagnes populaires anti-juives : meurtre rituel, profanation des hosties, empoisonnement des puits. Ils subissent périodiquement les mauvais coup des gouvernants : taxations répétées, annulation des intérêts ou de l’ensemble des créances. Périodiquement des prédicateurs chrétiens s’en prennent à eux. Les émeutes ou des bandes armées de passage, s’en prennent à leurs maisons et les pillent, les chassent ou les massacrent. Ils voient peu à peu la plupart des villes procéder à leur expulsion et doivent se préparer à leur émigration dans les villages ou au loin. Leurs liturgies leur rappelle de façon répétée cette précarité. Le climat se dégrade et une atmosphère de crainte s’instaure. Les communautés juives s’efforcent de se défendre. Leurs shtadlan sont chargés de ces tâches.

Un Shtadlan éminent : Josselman de Rosheim

Natif de Haguenau, Josselman résida longtemps à Rosheim d’où son nom. Il avait acquis une très importante culture juive et obtenu la dignité rabbinique. Il a d’ailleurs laissé une œuvre littéraire de valeur. Les lettres qu’il adressa aux pouvoirs de l’heure, montrent qu’il avait également une très bonne connaissance de la langue allemande. Il fut élu en 1510 chef des Juifs de la Basse Alsace, mais il signera bientôt ses lettres comme Befehlshaber der gemeinen Judenschaft, commandant de la juiverie de la nation allemande du Saint-Empire Romain. Quelle que soit l’interprétation qu’il faut donner à ce titre ronflant, il est certain qu’il paraîtra devant tous les grands comme le dirigeant autorisé des communautés juives allemandes lors des voyages nombreux qu’il dut entreprendre dans l’Empire. Il se rendra à la cour et rencontrera l’Empereur Charles Quint pour intervenir, souvent avec succès, en faveur des communautés de l’Empire et celles de l’Alsace en particulier. Le mystère de son ascension reste entier. C’était sans doute un homme très éloquent pourvu d’un sens diplomatique très développé. Son cas est resté unique dans l’histoire du judaïsme.

Bibliographie

ROHRBACHER (Stefan), « Die jüdischen Gemeinden in den Medinot Aschkenaz zwischen Spätmittelalter und Dreissigjährigen Krieg », dans CLUSE (Christoph), HAVERKAMP (Alfred), YUVAL (Israel J.), Hrsg., Jüdische Gemeinde und ihr christlicher Kontext in Kulturräumlich vergleichender Betrachtung von der Spätantike bis zum 18. Jahrhundert, Hannovre, 2003, p. 451-465.

MENTGEN (Gerd), « Josel von Rosheim und die Juden des Elsass im Übergang vom Mittelalter zur Neuzeit », ZGO, 2016, p. 173-204.

Les Juifs d’Alsace du XVIe siècle à l’émancipation

Vers le milieu du XVIe siècle il ne reste plus que 100 à 115 familles juives, soit 500 à 600 âmes, en Alsace, dont une trentaine dans la préfecture de Haguenau et autant dans d’autres localités de la Basse-Alsace. La Haute-Alsace en compte de 50 à 60, dont une quinzaine à Bergheim, où se trouvait leur implantation la plus importante. Le déclin démographique semble irrémédiable, d’autant plus que les expulsions des villes ont repris : à Kaysersberg (vers 1522), Guebwiller (1563) et Turckheim (1570).

La reconstruction après la guerre de Trente Ans

Au moment de la signature des traités de Westphalie (24 octobre 1648), l’Alsace est ruinée : il faut repeupler. Le mot d’ordre officiel est de ne « pas toucher aux usages de l’Alsace », parmi lesquels figurait la reconnaissance du droit d’établissement d’un certain nombre de communautés juives. À la croissance endogène, favorisée par le retour à la paix, s’ajoute un facteur supplémentaire : le soulèvement des Cosaques d’Ukraine en 1648 et les violences perpétrées contre les populations juives de ce pays ont provoqué la fuite d’une importante partie de sa population juive à la recherche d’un refuge plus calme en Occident. Ce mouvement les conduit au delà des frontières du Saint-Empire. Elles se dirigent très naturellement vers les communautés juives dont elles espèrent l’aide. Il est souvent impossible de définir davantage l’origine précise des migrants juifs déjà visibles en Occident.

Croissance ininterrompue de la population juive : l’Alsace, une terre d’immigration

La province d’Alsace compte 257 000 habitants en 1698, et 624 000 en 1784. La population juive a augmenté bien plus vite que la population totale de la généralité. Des 300 à 400 familles, soit 1500 à 2000 personnes que regroupent les petites communautés juives en 1640, on passe à 1 675 familles, 8 300 personnes en 1732 et au dernier recensement de 1784, 3 913 familles et 19 707 personnes. Ce recensement ne prend pas en compte mendiants et immigrés récents non enregistrés, au moins 10% de la population concernée. En 1784, les Juifs résidaient dans 119 localités de la Basse-Alsace et 50 dans la Haute-Alsace. Les communautés les plus importantes sont situées aux portes des grandes villes, Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Bâle. Par ordre d’importance, on trouve Bischheim, (473 personnes), Haguenau (325), Marmoutier (299), Westhoffen (282), Mutzig (307), Rosheim (268). Et en Haute-Alsace : Wintzenheim (381), Bergheim (327), Ribeauvillé (286), Biesheim (256), Hegenheim (409), Hagenthal-le-Bas (356), Hagenthal-le-Haut (271), Durmenach (340), Zillisheim (332), et Rixheim (243). La France et l’Alsace en particulier sont devenues des terres d’immigration qui attirent et retiennent de plus en plus une population, qui s’est dirigée vers elles pour y trouver des conditions de vie plus favorables mais aussi pour y jouir d’une sécurité désormais mieux garantie.

La nation juive d’Alsace

Pour les Juifs d’Alsace, la monarchie s’inspire du statut de la seule communauté juive de France du royaume qui jouissait alors d’une existence légale reconnue : celle de Metz. Remontant aux débuts du XVIIe siècle et au rattachement progressif des Trois-Évêchés, son régime avait été fixé à partir de 1603 par une série d’arrêts et de lettres reconnaissant leurs privilèges et fixant leurs contributions, énumérés dans une lettre patente confirmative de 1657. Les dispositions arrêtées pour la généralité de Metz sont étendues à la province d’Alsace (Lettres patentes du 25 septembre 1657 confirmées le 25 juin 1681, Recueil des Ordonnances, II, 102-103). Les Juifs d’Alsace sont donc tous intégrés dans une grande communauté alsacienne, la nation juive d’Alsace, dans laquelle se retrouveront toutes les Landjudenschaften de la province. Ils continuent de payer au souverain un droit de protection dont le montant annuel est fixé en 1674 à dix florins et demi, compte non tenu du droit d’habitation et de corvée payé aux seigneurs et aux villes fixé à dix florins (Ordonnance de l’Intendant de la Grange, Recueil des Ordonnances, I, p. 58). S’y ajoutait le péage corporel des Juifs ou Leibzoll qui subsiste en Alsace, notamment à l’entrée de la ville de Strasbourg. Seigneurs et villes renouvellent et mettent à jour les « Judenordnungen » édictées dans le passé avec leurs dispositions sur le commerce et le prêt d’argent (évêque de Strasbourg, <a href="Hanau-Lichtenberg%20%28comt%C3%A9%20de%29">comte de Hanau-Lichtenberg</a>, Recueil des Ordonnances, II, 196) et les villes campent sur leurs lettres de non tolerandis, qu’elles érigent en droit acquis. Le Conseil souverain, qui reconnaît la juridiction rabbinique pour leurs différends internes, développe, au long du XVIIIe siècle, une abondante jurisprudence relative aux Juifs d’Alsace.

L’organisation du culte

À Metz, la monarchie avait reconnu un seul rabbin pour la nation juive de la généralité : elle décide en 1681 de nommer un rabbin pour la province d’Alsace, « pour faire les fonctions, telles que fait le rabbin de la ville de Metz ». L’institution ne se maintient pas et disparaît au début du XVIIIe siècle. À défaut d’une direction rabbinique centrale unifiée, il est entendu que les cinq circonscriptions rabbiniques existantes (les deux landgraviats, l’évêché de Strasbourg, la Noblesse Immédiate de Basse-Alsace, et le Hanau-Lichtenberg) sont maintenues et que leurs desservants doivent recevoir leurs lettres patentes. Ces rabbins patentés peuvent d’ailleurs se faire seconder par des commis rabbins nommés par eux et agréés, le cas échéant, par l’Intendant. Le nombre des rabbins ou grands rabbins en fonction restera donc réduit. Dans les communautés, l’organisation communautaire est maintenue, rappelée ou mise à jour par l’adoption de Takkanot supplémentaires. La justice rabbinique reste compétente pour les rapports entre Juifs, un droit d’appel étant ouvert devant les cours des régences de Saverne (évêché de Strasbourg), Bouxwiller (Hanau-Lichtenberg), et devant le Conseil souverain. Comme par le passé, le poids des plus riches, les grands notables, parmi lesquels les préposés généraux de la nation juive (Obervorsteher) désignés par l’assemblée et confirmés par l’Intendant et les préposés particuliers (Vorsteher ou Judenvorsteher ou Parnassei Hamedinah) est déterminant dans les communautés, sans que ne s’y généralise le suffrage à trois classes, pratiqué dans le communauté de Metz. C’est aux préposés qu’est affermée la perception des taxes juives et leur versement aux fermiers généraux ou aux trésoriers des villes.

Les communautés juives ne sont toujours pas disposées à renoncer à leur autonomie. Leurs délégués, rabbins et préposés se réunissent désormais à peu près tous les trois ans à l’échelle de la nation juive d’Alsace. La plus connue de ces réunions eut lieu à Niedernai le 28 mai 1777 en présence de 45 délégués des communautés. Elle entreprit la vérification des comptes de la nation et adopta un certain nombre de règlements ou Takkanot qui furent publiées peu après. Les assemblées consacrent la reconnaissance par les Juifs d’Alsace de leur appartenance à une nation juive alsacienne réunie, précisent les pouvoirs de ses dirigeants et rabbins, réorganisent les yeshivot ou écoles talmudiques, etc., mais ne changent rien à leurs relations avec les autres nations juives du royaume. Le nouveau statut des Juifs d’Alsace de 1784 confirme l’autonomie interne des communautés juives, l’autorité des juridictions rabbiniques et des préposés généraux désormais appelés syndics de la nation juive et ouvre un nombre important de métiers aux Juifs. Elles ont pour but de limiter le nombre des Juifs en Alsace en limitant les mariages et l’immigration. À la veille de la Révolution, les communautés juives d’Alsace donnent l’exemple d’une grande homogénéité sur les plans religieux et culturel. Les Juifs d’Alsace restent indifférents au nouveau mouvement des Ḥassidim (exaltant la ferveur religieuse) qui avait surgi dans nombre de communautés d’Europe Orientale. L’influence des Lumières et de leur contrepartie juive, influente en Allemagne, reste faible dans leurs rangs. Ils parlent tous la même langue, une variété du Yiddish alémanique répandu sur les deux rives du Rhin. L’autorité traditionnelle des rabbins et des préposés n’est pas contestée. Le rythme des arrivées d’Outre Rhin se maintient, alors que le nombre des départs vers la capitale reste très bas. Les nouveaux venus repoussent toute tentative de dissidence et s’agrègent volontiers aux communautés existantes : ils ne souhaitent pas en créer de nouvelles !

La Révolution et l’émancipation

Dans le royaume, la nation juive d’Alsace voisine avec les deux autres nations juives du Nord-Est, celle de la Généralité de Metz et celle de la Lorraine (ducale). Les nations juives sont représentées à Versailles par des agents qui n’ont pourtant jamais coopéré. Elles n’ont pas de rapports avec les nations juives de Bordeaux et de Bayonne.

La Révolution va changer cet état de choses du tout au tout. Contrairement aux Juifs de Bordeaux et de Bayonne, qui ont obtenu le droit de participer aux élections des députés du Tiers-État, les Juifs du Nord-Est se sont vus refuser ce droit. Ils n’ont que celui de rédiger et d’expédier des <a href="Cahier%20de%20dol%C3%A9ances">cahiers de doléances</a> dans lesquels ils reprennent leurs réclamations : fin des taxations et interdits territoriaux discriminatoires, maintien de l’autonomie juridique et cultuelle. Ces réclamations pèsent sur les débats à la Constituante, qui adopte la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, alors que la Grande Peur a entraîné en juillet et en septembre des exactions contre les habitants juifs des communes alsaciennes. Les Juifs « connus sous le nom de portugais, espagnols, avignonnais », peu solidaires de leurs coreligionnaires du Nord-Est, obtiennent dès janvier 1790, la confirmation de leur statut « consacré par des lettres patentes et par conséquent la qualité de citoyens actifs ». Mais il faut attendre la veille de la dissolution de la Constituante, le 28 septembre 1791, pour que, dans une séance marquée par l’opposition des députés de l’Alsace – qui font passer un décret discriminatoire sur l’examen des créances juives –, l’Assemblée vote le décret d’émancipation : « L’Assemblée nationale, considérant que les conditions nécessaires pour être citoyen français sont fixées par la Constitution, et que tout homme qui, réunissant les dites conditions, prête le serment civique et s’engage à remplir tous les devoirs que la Constitution impose, a droit à tous les avantages qu’elle assure ; révoque tous les ajournements, réserves, exceptions, insérés dans les précédents décrets relativement aux individus juifs qui prêteront le serment civique, qui sera regardé comme une renonciation à tout privilège et exemption précédemment introduits en leur faveur ».

La Révolution avait fait des individus juifs français des citoyens à part entière et mis fin à un millénaire d’organisation juive. Les « nations juives » se fondent dans la nation française. Jusqu’alors, l’aspect national [des communautés juives] avait primé. Aux yeux des contemporains, le judaïsme n’était pas une religion, tout au plus était-il aussi une religion » (Schwarzfuchs, Du Juif à l’Israélite, p. 37).

Qu’allait-elle devenir ? Le Consulat et l’Empire – Napoléon – se chargeront de répondre à cette question.

On se reportera à la notice « Culte israélite ».

Bibliographie

WEILL (Georges), « L’Alsace », BLUMENKRANZ (Bernhard) dir., Histoire des Juifs en France, 1972.

SCHWARZFUCHS (Simon), Du Juif à l’Israélite, Histoire d’une mutation 1770-1870, Paris, 1989.

Simon Schwarzfuchs, François Igersheim