Librairie (commerce)

De DHIALSACE
Révision datée du 27 décembre 2020 à 00:06 par Mfrison (discussion | contributions)
(diff) ← Version précédente | Voir la version actuelle (diff) | Version suivante → (diff)
Aller à : navigation, rechercher

Buchhandlung.

Scriptoria des abbayes et universités

Le commerce des livres ou la librairie est une activité qui s’est développée au cours du XIIe siècle. L’essor de cette activité coïncide avec la fondation des premières universités ou écoles, dont les étudiants et professeurs ont besoin de livres pour leurs études. Ce public vient s’ajouter à celui des abbayes qui, jusque-là, concentraient la majeure partie du lectorat et des ateliers de copistes. Ce besoin de diffusion de l’écrit favorise rapidement l’apparition du commerce de parchemin, puis de papier et de l’ensemble du matériel destiné à l’écriture.

Le développement de la scripturalisation et les nouveaux besoins de livres

Les universités mettent en place le système de la pecia : un système de travail en série destiné à rédiger des copies des textes à partir d’exemplaires validés par les autorités universitaires. Le développement de l’enseignement universitaire est accompagné au même moment par celui des administrations royales, princières, pontificales ou urbaines. Cet essor génère un besoin de textes juridiques encadrant l’activité des administrations, un des autres facteurs de développement du commerce de livres. Enfin, les princes et grands seigneurs se constituent des bibliothèques et passent commande de livres auprès d’officines, généralement organisées autour d’un maître, qui produisent des manuscrits. Les sources qui permettent d’évaluer le poids de ces activités sont lacunaires. Néanmoins, le commerce des livres connaît un essor impressionnant entre le XIVe et XVe siècle dans le Saint-Empire romain germanique, puisque l’augmentation du nombre de manuscrits produits est de près de 70%. Le commerce du livre s’étend désormais aux étudiants, professeurs, juristes ou princes. C’est dans ce contexte que Gutenberg met au point l’invention de l’imprimerie.

L’Alsace du concile de Bâle et de l’humanisme rhénan

L’Alsace est au cœur de ce développement du commerce du livre avant même l’apparition de l’imprimerie. Le concile de Bâle (1431-1448) constitue une réunion inédite de la quasi-totalité des grands esprits de leurs temps : juristes, théologiens, penseurs. Cette concentration sans précédent se déroule dans une région qui a connu au même moment un essor de l’activité des moulins à papier à Bâle en 1433, Epinal en 1444, Strasbourg en 1445 ou Baume-les-Dames en 1448. Ce développement est lié à l’augmentation de la production d’ouvrages dans des ateliers comme celui de Diebold Lauber à Haguenau. Près de quatre-vingts manuscrits issus de cet atelier sont connus aujourd’hui. Le catalogue de Lauber ne proposait pas moins de 45 titres, de la Bible des pauvres à Parzifal. Pour toucher un public plus large, la langue vulgaire est privilégiée. Lauber compte parmi ses clients l’évêque de Strasbourg, Robert de Bavière. Le concile consolide et favorise le commerce du livre en Alsace. Il permet aussi aux lettrés d’échanger, de copier des ouvrages inconnus et de rencontrer ceux qui les écrivent.

La diffusion des livres imprimés dans le sud-ouest du Saint Empire

L’invention de l’imprimerie par Gutenberg révolutionne la diffusion des savoirs et le commerce de leur principal vecteur : le livre. Johann Mentelin installe son atelier à Strasbourg sans doute vers 1458 ou 1459. Il vend directement sa production, comme le font la plupart des imprimeurs qui cumulent alors les activités de production et de vente des livres. Dès 1460, Adolf Rusch, négociant en papier et libraire, organise un réseau de distribution des livres imprimés à Strasbourg ; ce réseau s’étend de la mer du Nord à l’Autriche. Les principaux débouchés sont alors : l’Alsace, la Rhénanie, le Palatinat, la Forêt-Noire ou la Bavière. Les foires constituent les lieux privilégiés de vente des livres, mais des échoppes s’installent aussi dans les villes, à Strasbourg elles se situent devant la cathédrale et près de la Pfalz.

Les grands imprimeurs et leurs réseaux de libraires

À partir de 1490, la profession de libraire commence à s’établir comme une profession indépendante. Les libraires rejoignent la corporation de l’Échasse, dans laquelle ils siègent aux côtés des imprimeurs ou des artistes. Ces vendeurs proposent des choix de livres de plusieurs éditeurs au détail ou en demi-gros. Cependant, le registre d’état-civil de Strasbourg témoigne de l’absence de rupture brutale entre les professions d’imprimeur et de diffuseur. Si quelques noms de marchands de livres, comme Peter Attendorn ou Heinrich von Ingweiler, apparaissent, les registres signalent aussi l’activité de l’éditeur-imprimeur Matthias Hupfuff, qui possède plusieurs échoppes à Strasbourg et un réseau important de vente. Les imprimeurs, Johann Knobloch, Johannes Schott, Martin Flach le jeune ou Wendelin Rihel contrôlent eux-aussi de vastes réseaux de distribution.

Échanges importants avec Francfort, ses foires et ses marchands

Les échanges sont particulièrement importants entre Strasbourg et Francfort, ville qui comptait deux importantes foires, rendez-vous incontournables des libraires à l’automne et au printemps. Jean Grüninger ou Bernard Jobin, autres imprimeurs-libraires, étaient régulièrement présents lors des foires de Francfort. En général, les livres étaient transportés dans des tonneaux, si bien que l’arrivée à destination en bon état de la marchandise dépendait beaucoup du savoir-faire des tonneliers. Un défaut de fabrication pouvait causer la perte des ouvrages détériorés par la pluie. Même si moins de marchands de Francfort fréquentaient les foires de Strasbourg que l’inverse, il n’existait pas moins des échanges. Ainsi, en 1563, le Magistrat autorise Christophe Riedlinger, libraire francfortois, à mettre ses livres en vente après que leurs titres ont été examinés. À l’instar de l’activité d’imprimeur, la vente des livres en Alsace à Strasbourg continue son développement au cours du XVIe  siècle, la ville devient un important centre de diffusion des idées de la Réforme ou de pamphlets. En 1601, par exemple, la valeur du stock de livres de Bernard Jobin est évaluée à 8 000 florins.

La guerre de Trente Ans et les crises du XVIIe siècle

La guerre de Trente Ans marque cependant une rupture : elle affecte durablement la situation économique de la région et coupe, après 1648, la majeure partie de l’Alsace de ses circuits commerciaux qui étaient tournés vers le Saint Empire romain germanique. Au moment du rattachement de Strasbourg au royaume de France en 1681, le Magistrat parvient à négocier la conservation d’une certaine liberté en matière de production et de censure des livres. Un statut à part qui perdure jusqu’à la Révolution. « Strasbourg n’est plus alors qu’un centre secondaire, et ne pourra jamais retrouver, dans ce domaine, son ancienne prééminence » (Barbier). La crise de l’imprimerie strasbourgeoise, privée de ses anciens débouchés et incapable de concurrencer l’imprimerie parisienne ne peut manquer de se répercuter sur les activités de librairie, réduites pour une bonne part au marché local. Même si les affaires sont moins florissantes au cours du XVIIe siècle, certains imprimeurs libraires parviennent à tirer leur épingle du jeu. En 1682, Louvois recommande à la bienveillance du Magistrat Simon Pauly, marchand libraire à Strasbourg. Les Schmuck qui exploitent une importante imprimerie bénéficient aussi de la confiance des autorités. Frédérique-Guillaume Schmuck établit une librairie à Strasbourg à partir de 1675, ses Trachtenbüchlein, recueils de costumes gravés entre 1678 et 1730, remportent la faveur du public.

Déclin au XVIIIe siècle et concentration des imprimeries et librairies

Pendant la première moitié du XVIIIe siècle, le nombre de libraires a globalement diminué à Strasbourg. En effet, dans un contexte de concurrence avec des villes comme Francfort, les libraires strasbourgeois se sont tournées vers un modèle concentrant les activités d’éditeur, d’imprimeur et de libraire.

La famille Levrault ou Frédéric-Rodolphe Saltzmann à Strasbourg, Jean-Henri Decker à Colmar effectuent cette mutation. Cette évolution permet à ces grandes maisons d’être présentes dans les grandes foires à Francfort ou à Leipzig.

Il faut attendre les années 1780 pour voir se développer à nouveau les métiers du livre dans leur ensemble. Les libraires sont alors considérés comme de simples travailleurs manuels. Ils n’en sont pas moins les chevilles ouvrières de la diffusion des idées des Lumières, d’autant plus que Strasbourg, comme d’autres villes françaises, dispose du privilège de pouvoir diffuser au sein du royaume de France des ouvrages publiés à l’étranger. Une possibilité renforcée par une nouvelle réglementation adoptée par la Ville de Strasbourg en 1786. Cette législation permet de trouver un accord entre le pouvoir municipal et le prêteur royal pour l’application des édits royaux à Strasbourg. L’adoption d’un tel texte souligne l’importance de la place de Strasbourg sur les voies internationales du commerce des livres. Néanmoins, les librairies strasbourgeoises restent des commerces de détail qui tirent l’essentiel de leurs ressources d’une clientèle locale. Depuis le XVIe siècle, étudiants et professeurs forment une part importante du lectorat de la ville. Les libraires veillent également à entretenir des relations avec les cercles lettrés de la région. Dès 1748, Armand Koenig lance le mouvement de la création de salons de lecture adossés au commerce de livres. Certains libraires proposent également des services de bibliothèque de prêt. À la fonction commerciale de ces lieux s’ajoute par conséquent une dimension de lieux d’échanges entre lecteurs.

Des personnages illustres comme Jefferson ou Goethe de passage à Strasbourg font halte à la Librairie académique qui se trouvait rue des Serruriers ou encore à la Librairie Armand Koenig dans la rue des Grandes arcades. Jefferson tenait cette dernière pour « le meilleur magasin de livres classiques qu’il n’ait jamais vu ». Il n’est pas rare que ces commerces soient tenus par des femmes, souvent veuves. L’une des plus illustres est Salomé Stockdorf. Veuve dans les années 1770, elle hérite de son mari et prend le titre de « marchande libraire ». Elle parvient à se constituer une clientèle parisienne à partir de Strasbourg. Mais elle se fait arrêter lors d’un voyage à Paris en 1771 pour vente de livres illicites. Elle est relâchée avant d’être arrêtée à nouveau en raison d’une dette de plus de 70000 livres tournois. Condamnée à cinq années de bannissement des villes de Paris et de Strasbourg, il lui est, en outre, interdit d’exercer le commerce de livres jusqu’à la fin de ses jours. La clientèle est essentiellement formée d’étudiants, d’écoliers ou de quelques érudits. Les plus importantes affaires allient vente et impression des ouvrages : Berger-Levrault ou Treuttel et Würtz connaissent un essor remarquable. Ils vendent des ouvrages dans toute la France et une partie de l’Europe. L’entreprise Treuttel et Würtz participe pleinement au renouveau de l’édition alsacienne durant les dernières années de l’Ancien Régime. Elle diffuse, par exemple, en France, la collection des classiques grecs et latins dite Collection des Deux-Ponts. La librairie se spécialise également dans les livres de géographie ou les récits de voyage.

Un article de la Gazette littéraire datée de 1785 souligne que la situation géographique de Strasbourg en fait un « entrepôt de la France ». La ville fait connaître « tous les ouvrages de quelqu’importance parus en Allemagne, en Suisse ou dans le Nord de l’Europe ».

Durant la Révolution, puis l’Empire, contrairement à l’imprimerie, la librairie strasbourgeoise se maintient. Placée au cœur de la nouvelle Europe dominée par la France, Strasbourg devient la plaque tournante de la librairie à l’échelle du continent. Elle diffuse les ouvrages de littérature allemande et les œuvres classiques vers la France, mais aussi les livres français vers l’Allemagne ou la Suisse. En 1810, treize libraires sont recensées à Strasbourg.

Bibliographie

RICE (Howard, Crosby), « Thomas Jefferson à Strasbourg (1788) », Cahiers alsaciens d’art et d’histoire, 1958, p. 137-153.

BARBIER (Frédéric), « L’imprimerie strasbourgeoise au siècle des Lumières (1681-1789) »,Revue d’histoire moderne et contemporaine, 24, 1977, p. 161-188.

CLAUS (Philippe), Contribution à l’histoire des idées en Alsace à la fin du XVIIIe siècle : la librairie académique de Strasbourg (1783-1799), [mémoire présenté par Philippe Claus en vue de l’obtention de la maîtrise d’histoire], Strasbourg, 1977.

LIVET (Georges), Du Saint Empire romain germanique au Royaume de France, l’Intendance d’Alsace de la guerre de Trente ans à la mort de Louis XIV, 1634-1715, Strasbourg, 1991.

BARBIER (Frédéric), Histoire du livre, Paris, 2001, p. 60.

KNAPIK (Barbara), « Les maîtres-imprimeurs et libraires à Strasbourg de 1750 à 1810 », Chantiers historiques en Alsace, n°6, 2003, p. 79-92.

RAUTENBERG (Ursula), « L’imprimerie et le commerce du livre à Strasbourg de Johann Mentelin au XVIe siècle : quelques-unes de leurs caractéristiques, suivi de Considérations sur l’utilité des Digital Humanities pour les recherches sur le livre », Histoire et civilisation du livre, XI, 2015, p. 11-28.

BISCHOFF (Georges), « Un Tibre de papier, le Concile de Bâle, Gutenberg et le livre », Bibliologia, Strasbourg, ville de l’imprimerie, vol. 44, 2017, p. 21-32.

Notices connexes

Bibliothèque

Imprimerie

Jérôme Schweitzer