Gobelet de Magistrat (droit de)

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Ratsbecher

Le gobelet est un récipient à boire cylindrique, plus haut que large, sans anse et généralement sans pied. Le mot, dérivé de l’ancien provençal gobel, signifie « récipient pour boire, vase arrondi ». Le gobelet, qui sert effectivement à boire, est souvent en métal précieux. Il témoigne aussi de l’importance accordée par les conseils au banquet du conseil, où l’on boit ensemble.

Le gobelet de Magistrat est un signe honorifique de l’accession à la dignité de membre du Magistrat d’une ville. À l’origine, il est offert au conseil par le Magistrat distingué, comme une sorte de droit d’entrée, cotisation et signe d’appartenance. Dans la plupart des cas, il reste propriété du trésor de la ville à qui il a été offert. Dans d’autres, il revient à la famille du donateur. Au cours du XVIIe siècle, la dimension honorifique l’emporte et c’est le Magistrat qui offre le gobelet à celui qu’il veut distinguer : il devient de fait une rémunération.

Mais de tout temps, le gobelet de Magistrat est une pièce d’orfèvrerie qui permet l’ostentation de la dignité et de la richesse du conseiller et de l’institution à laquelle il appartient, ainsi que de la ville. C’est enfin un mode de conservation de métal précieux, pour la ville et pour le magistrat distingué. En cas de crise, il peut ainsi être fondu et sert à battre monnaie. À cet égard, l’importance accordée à la production des orfèvres est un témoignage de la richesse et de la prospérité de la ville.

Moyen Âge

La présence de gobelets en métal est attestée dès le Moyen Âge dans divers inventaires, comme par exemple, en 1377, « achte silberin becher » appartenant à l’ancien Schaffner ainsi que quatre autres gobelets figurant dans l’inventaire des biens de l’OEuvre Notre-Dame de Strasbourg (UBS, V, p. 926), et l’inventaire établi en 1399 pour cette même institution atteste également plusieurs gobelets (Fuchs, p. 55-59), l’existence de gobelets destinés aux membres du Magistrat (Ratsbecher) apparaît plus tardivement ; au milieu d’autres objets en argent, constituant des vaisselles municipales ; ceux-ci sont le plus souvent exhibées lors de cérémonies importantes, pour l’intronisation de nouveaux membres du Rat ou tout simplement pour boire à la Ratsstube ou Herrenstube…

À Haguenau, c’est le secrétaire-greffier de la Ville qui est responsable de la conservation des gobelets, puisqu’un inventaire est dressé à l’entrée en fonction de tout nouveau Stadtschreiber. Ainsi, en 1448, au décès du secrétaire Jacob Kornkauf, l’inventaire du trésor de la Ville ne mentionne pas moins d’une soixantaine de gobelets aux formes très diverses : une douzaine portant la rose de Haguenau, une douzaine plus étroits en pointe, 12 en forme de coupe évasée, un lot de 18 gobelets identiques décorés de la rose et 8 acquis sous le mandat de Kornkauf entre 1424 et 1448. Bien plus tard, en 1627, à l’entrée en fonction du secrétaire Jean-Baptiste Schilper, on ne dénombre plus que 24 gobelets (Lempfrid, p. 31).

Temps Modernes

Un prélèvement censitaire sur le patrimoine des conseillers et officiers ?

Le mode d’acquisition des gobelets semble varier selon les villes. À Molsheim, l’existence d’une redevance apparaît dans les comptes de 1582-1583 : les veuves ou héritiers de bourgeois décédés paient alors 1 lb. 11 s. 6 d. « zu steur eines silberin Bechers » (AM Molsheim, CC 58). À Haguenau, en 1609, à la suite du constat du Grand Conseil que « Sélestat et d’autres villes disposent d’une réserve assez importante d’argenterie », le Magistrat décide que tout nouvel échevin, maréchal ou l’un des 24 conseillers fournira un gobelet dans les 4 semaines qui suivront son entrée en fonction (Lempfrid, p. 32). Le gobelet à remettre par l’échevin doit alors valoir au moins 25 livres, tandis que celui d’un maréchal devait valoir 10 livres et celui d’un conseiller 7 livres. Ces derniers ne sont donc pas les seuls à devoir fournir un gobelet, mais également des membres plus importants du Magistrat, les employés de la ville ainsi que certains agents seigneuriaux ou bailliagers, voire le bailli en personne, comme c’est le cas à Cernay dans le dernier tiers du XVIIe siècle, mais plutôt à titre facultatif. En 1644, dans l’argenterie de la Ville de Benfeld, se trouve notamment un gobelet livré par un « Amtschaffner », ainsi qu’un gobelet avec couvercle, vraisemblablement offert par l’ancien bailli de Bernstein, l’écuyer Hans Adam von Reinach, en fonction au début du XVIIe siècle.

Rémunérations tarifées

Plus tard, en 1693, alors que le gobelet joue désormais davantage un rôle de rémunération, le Stadtvogt (avoué) de Wissembourg obtient également un gobelet, tandis qu’en 1726, à Wissembourg, l’orfèvre Jean-Louis II Imlin de Strasbourg fournit des gobelets sans couvercle pour les conseillers et des gobelets avec couvercle pour les seuls Stettmeister, marquant ainsi une réelle différence. La distinction entre les gobelets accordés aux conseillers et ceux fournis aux membres plus importants se retrouve aussi à Ammerschwihr : en 1718, l’orfèvre André Scherb de Colmar fournit des gobelets de 10 onces pour le prévôt, le Magistrat et le syndic et des gobelets de 6 onces pour les conseillers, le tout pour 600 livres.

Cadeaux et tributs

Signalons également que des gobelets sont fréquemment offerts en guise de « cadeaux » de prestige. Le 26 janvier 1609, divers membres de la Régence épiscopale – le Landschreiber Heinrich Katz, l’Insigler Theodore Wart et le greffier de Saverne – ont offert, à l’occasion de la réception qui leur fut donnée à Molsheim, « ettliche silberne Trinckgeschirr » (AM Molsheim, CC 63). En 1632, pour garder de bons rapports avec les officiers de la garnison suédoise, les autorités de Benfeld ont fait dorer, à Strasbourg, un gobelet très haut, en argent et doté d’un couvercle, avant de l’offrir au major Paul Mathebs, tandis qu’une autre pièce d’orfèvrerie est offerte, en 1634, au colonel Arndt von Quernheim (Woerth, p. 29). Témoin ostentatoire de la richesse des donateurs, les gobelets évoquent désormais leur mémoire : « celui qui offre se met en valeur, autant que celui qui reçoit et à qui on fait honneur » (Jordan, p. 406-408). Au XVIIIe siècle, la Ville de Colmar offre traditionnellement un gobelet au préteur royal, au syndic, au receveur et aux 6 membres composant le Magistrat. À titre d’exemple, la ville dépense, en 1722, la somme de 792 livres à l’orfèvre André Scherb, pour ladite livraison : le gobelet destiné au prêteur royal valait 144 livres, tandis que ceux des 6 membres du Magistrat, du syndic et du receveur valaient 648 livres, soit en moyenne 81 livres par gobelet.

Réserve monétaire en cas de crise

Durant la guerre de Trente Ans, et plus particulièrement à compter de 1632, une grande partie de ce patrimoine disparaît des « trésors » municipaux, mobilisé par des institutions endettées, afin d’entretenir des garnisons ou des troupes d’occupation. À Haguenau, le Conseil est contraint de faire fondre ou d’aliéner ses gobelets en 1633, 1636 et 1641, pour l’entretien des troupes impériales. La fonte de 22 gobelets, en 1633, ne rapporte pas moins de 260 florins. La Ville de Benfeld, pour se créer des moyens d’entretenir la garnison suédoise, puis pour financer la construction d’une nouvelle chancellerie en 1642, se sépare également de toute son argenterie entre 1632 et 1644. Certaines pièces sont vendues à la Monnaie de Strasbourg en 1642-1643 ; 4 gobelets en argent sont acquis par Susanna Balz de Strasbourg en août 1643, le receveur bailliager Theobald Oberlin rachète luimême plusieurs pièces en 1644, notamment le gobelet de l’écuyer Hans Adam de Reinach, alors que « Hirtz le juif » se rend acquéreur de plusieurs pièces (Woerth, p. 33-34).

Après 1648, en période de reconstitution des finances municipales, certaines villes ne peuvent pas faire face à des dépenses somptuaires et renoncent à acquérir des gobelets. C’est le cas à Kaysersberg en 1649‑1650, où les conseillers perçoivent du bois au lieu des gobelets (AM Kaysersberg, BB 22). De même, à Ammerschwihr, pour les années 1692, 1693 et 1694, les traditionnels gobelets ne sont pas attribués et la Ville, « faute de moyens », n’indemnise les membres du Magistrat qu’en 1706, à raison de 1 489 livres.

La tradition des gobelets de Magistrat revient pourtant sur le devant de la scène durant le dernier tiers du XVIIe siècle, dans la majeure partie des villes d’Alsace. À Benfeld, sur proposition de l’Oberamtmann Johann Werner Reich von Platz, les édiles décident, le 2 février 1670, que chaque année, des gobelets seront financés par la Ville, mais en contrepartie, tout nouveau conseiller devra, à son entrée, honorer le Conseil d’une somme de 10 Reichsthaler. S’il ne paye pas cette somme, le Conseil achètera un gobelet d’une valeur équivalente et fera payer au conseiller la somme de 5 florins, pendant 3 années consécutives. Il ne lui sera pas accordé d’autre gobelet pendant cette période (Woerth, p. 35-36). À Haguenau, sur décision du Conseil du 13 juin 1681, les indemnités des conseillers (Ratsbatzen) sont aussi supprimées en échange d’un gobelet annuel en argent portant les armes de la Ville, l’année et le patronyme de chaque membre. La ville s’adresse à l’orfèvre Salomon Godrio de Strasbourg pour la première livraison. À Wissembourg aussi, il est question d’achat de gobelets dès 1684 ; ceux-ci sont censés encourager les membres du Magistrat à une plus grande assiduité aux séances du Conseil, jouant un rôle de « jetons de présence » (Weigel, p. 23-26). La tradition se maintient ainsi durant plusieurs décennies.

Autres rémunérations en métal précieux

Dès le début du XVIIIe siècle, à Kaysersberg, les gobelets offerts sont remplacés par de l’argent, des fourchettes ou des cuillers. À Haguenau comme à Wissembourg, vers 1730, le Conseil cesse aussi d’attribuer des gobelets aux conseillers, au profit d’une somme annuelle fixe. Seules quelques villes semblent continuer à offrir des gobelets, comme le démontrent certaines pièces conservées de nos jours dans des collections publiques : à Saverne, en 1734 et 1736, ils sont confectionnés par Johann Stahl, tandis que pour Obernai, Johann Eberhard Pick en confectionne en 1740 et Johann Ludwig Straus en réalise en 1742.

La production des orfèvres

Le choix de l’orfèvre chargé de confectionner les gobelets annuels fournit des données chiffrées intéressantes sur la politique des édiles des villes d’Alsace. Si le Magistrat de Molsheim acquiert, à Strasbourg, en juin 1602, d’anciens gobelets réformés, « ausser Bruch », pour les offrir aux 12 Ratspersonen (AM Molsheim, CC 60), d’autres – majoritairement – passent commande pour des objets neufs. Par exemple, à Guebwiller, en 1584, la Ville s’adresse à l’orfèvre du lieu, Simon Schall, pour 17 gobelets d’une valeur de 156 lb. 6 s. (Jordan, p. 398-399). En, 1623, Hans Krempfer, orfèvre de Colmar, livre 16 gobelets à 10 loths chacun, destinés au Conseil d’Ammerschwihr (chaque loth équivaut à 3 florins et 5 Batzen). D’une ville à l’autre, le changement régulier de fournisseur semble être assez fréquent. Prenons l’exemple de Cernay : en 1669, les gobelets sont achetés à Guebwiller, chez Max Hegener, pour 150 lb., en 1670 à Soultz, pour 195 lb. 15 s. 1 d., en 1682 à Bâle, chez Sebastian Fichter, pour 141 lb., enfin en 1686 chez un orfèvre de Mulhouse, pour 112 lb. 3 s. 4 d. (Oberrheiner, p. 128). Il en va de même à Wissembourg, qui se fournit uniquement auprès d’orfèvres strasbourgeois réputés en la matière : auprès de Jacob Sandrath (1684), de Michael Widder (1686, 1687, 1690, 1692, 1695, 1698), enfin de Jean-Louis II Imlin (1694-1764) dès 1720, lequel devient vite le fournisseur attitré de la Ville.

Ostentation, dignité et crédit pour les associations

Les institutions municipales d’Alsace ne sont pourtant pas les seules à procéder à l’achat de gobelets distinctifs. Les corporations le font également puisqu’elles acquièrent aussi bien des hanaps que des gobelets. C’est le cas de la corporation des tailleurs de Strasbourg, qui procède ainsi en 1594, 1602, 1656 et 1692 en l’honneur de ses membres. Pour la postérité, les objets acquis sont même dessinés dans le registre de la corporation (Bibliothèque humaniste de Sélestat, Ms 142) (Jordan, p. 399‑402).

De nos jours, les gobelets de Magistrat en argent, parfois dorés, sont très prisés des collectionneurs lors des ventes publiques, puisqu’ils témoignent du talent des orfèvres alsaciens. Selon la base de données « Palissy », plusieurs gobelets sont encore conservés dans les lieux dans lesquels ils ont servi (hôtels de ville d’Obernai et de Ribeauvillé, Musée historique de Mulhouse) ; d’autres sont conservés dans des collections publiques, parmi lesquelles celles du Musée historique de Haguenau, du Musée Westercamp de Wissembourg, du Musée Unterlinden de Colmar, enfin dans le Musée des Arts décoratifs de Strasbourg qui abrite la plus grande partie des gobelets ciselés par les orfèvres strasbourgeois.

Sources - Bibliographie

AHR, E dépôt 4, BB 16 (Ammerschwihr, compte 1623).

AM Kaysersberg, BB 22 (compte 1649-1650).

AM Colmar, CC 146.

AM Molsheim, CC 58, CC 60, CC 63.

UBS, t. V, Strasbourg, 1896, p. 926 (no 1273).

Base de données Palissy (en ligne).

WOERTH (Émile), Benfeld unter Schwedischer Herrschaft 1632-1650, Mulhouse, 1907, p. 32-36.

OBERRHEINER (Camille), « Achats faits par les Cernéens à Mulhouse aux XVIIe et XVIIIe siècles », Bulletin du Musée historique de Mulhouse, vol. 54, 1934, p. 128.

HAUG (Hans), L’orfèvrerie de Strasbourg dans les collections publiques françaises, Paris, 1978.

HAUG (Geneviève), « L’orfèvrerie en Alsace, des origines au XIXe siècle », RA, 110, 1984, p. 113-140.

MEYER (Gilbert), Musée Unterlinden Colmar : inventaire de la collection d’orfèvrerie, Colmar, 1984.

FUCHS (François Joseph), « Un inventaire inédit du mobilier de l’OEuvre Notre-Dame de la fin du XVe siècle », Bulletin de la SACS, t. 19, 1990, p. 53-60.

LEMPFRID (Karl), « À propos de l’histoire de l’argenterie du Conseil de la ville de Haguenau », Études haguenoviennes, t. 28, 2002, p. 30-44 (traduit de LEMPFRID (Karl), « Zur Geschichte des Ratssilbers der Stadt Hagenau », Jahresberichte des Hagenauer Altertums-Vereins, 2e cahier, 1911, p. 41-58).

Musées de Strasbourg, Deux siècles d’orfèvrerie à Strasbourg, XVIIIe – XIXe siècle dans les collections des Musées de Strasbourg, Strasbourg, 2004.

WEIGEL (Bernard), « Les gobelets du Magistrat de Wissembourg », Outre-Forêt, no 133, 2006, p. 23-32.

JORDAN (Benoît), « Le boire et le voir : hanaps et gobelets, objets détournés ? », RA, 137, 2011, p. 391-410.

Notices connexes

Lohn

Monnaie

Ratsbecher

Fabien Baumann