Fortification

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Festung, Festungswerk, Veste

Ouvrage de défense destiné à protéger un site, une ville, en prévision d’une éventuelle attaque ennemie. L’érection de fortifications répond à deux objectifs complémentaires : créer un obstacle solide pour retarder la progression des assaillants en les obligeant à rester plus longtemps sous le tir des défenseurs et installer une protection efficace contre les projections ennemies.

Les pouvoirs politiques et militaires ont fréquemment doté l’Alsace d’un système de fortifications, en particulier lors des périodes de troubles (Interrègne) ou lorsqu’elle constituait une province frontière menacée par des invasions, du limes romain du IIIe siècle à la ligne Maginot au XXe siècle.

L’Alsace compte, depuis la Préhistoire et l’Antiquité, des fortifications à la datation parfois encore mal établie, comme les fameux « murs païens » du Mont Sainte-Odile ou du Frankenbourg. Une ligne de postes fortifiés en bois aurait été construite le long du Rhin par Drusus vers 13 avant J.-C. Les invasions répétées du IIIe siècle sont à l’origine de la multiplication des fortifications, castra ou castella, comme Strasbourg qui se dote d’une enceinte en pierres, ou d’autres cités plus modestes comme Saverne, Horbourg, voire Kembs et Gambsheim.

Au Moyen Âge, le système des fortifications se limite à la défense d’un site précis, une demeure seigneuriale, un cimetière, une ville ou un village, et non plus à la protection de la province. Aux IXe et Xe siècles, apparaissent des châteaux à motte bâtis sur une butte entourée d’un fossé, avec des palissades et une tour en bois (Burnouf, Metz). Puis, à partir du XIe siècle, le château fort devient une construction en pierre plus élaborée, avec des tours massives et un mur d’enceinte (v. Château_fort). Les fortifications comprennent des balcons de tir pour défendre les murailles, avec des hourds en bois, des échauguettes ou des bretèches en pierre. Les murs des courtines sont percés de fentes pour permettre le tir des archers ; des barbacanes et des châtelets protègent les entrées. La fortification repose sur la solidité, la hauteur et l’épaisseur de la maçonnerie des remparts qui protègent les assiégés, tandis que les fossés ou les palissades ralentissent les assiégeants (Biller, Metz, Salch). Sur le même principe, les villes se dotent d’enceintes (v. Ville), tandis que les villages doivent se contenter de cimetières fortifiés, comme à Hartmannswiller ou Hunawihr.

Dès le XVe siècle, l’apparition d’une artillerie de siège rend obsolète le système traditionnel de la fortification médiévale dans la mesure où les boulets métalliques peuvent ouvrir des brèches dans les murailles et permettre ainsi la prise d’assaut de la forteresse. Les fortifications s’adaptent donc aux nouvelles fonctions de la poliorcétique.

De la fin du XVe siècle à la fin du XVIe siècle, les ingénieurs italiens, maîtres en matière de fortifications, mettent au point une nouvelle architecture militaire des places fortes. Les murailles sont renforcées ; elles sont adossées à un talus de terre qui absorbe les vibrations des boulets de canon. Les courtines et les tours sont arasées au niveau du sol. La muraille s’appuie sur des contreforts noyés dans les terres du rempart. On privilégie les ouvrages bas et massifs abritant des canons. Des tours circulaires médiévales sont réaménagées et percées de bouches à feu. Puis, le bastion pentagonal adossé à la muraille succède aux tours. Devant le fossé principal, des ouvrages avancés appelés demi-lunes, complètent le système défensif. Leur rôle est d’exposer l’assaillant aux vues et aux coups des défenseurs. Puis s’étend le glacis, vaste terrain découvert aménagé en pente douce. L’artillerie est placée sur le parapet et des soldats munis d’armes à feu sont déployés sur le chemin couvert qui sépare le fossé du glacis.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le développement de ces fortifications transforme la guerre de mouvement en guerre de siège. Les armées en campagne cherchent à s’emparer des places fortes qui, négligées lors de leur progression, constitueraient des bases de contre-offensives et de harcèlement des convois de ravitaillement.

À la fin du XVIe siècle, l’Alsace est couverte de fortifications, mais bien peu peuvent alors résister à une attaque de l’artillerie. Des travaux de modernisation sont entrepris, notamment par Daniel Specklin (1536-1589), architecte et ingénieur militaire strasbourgeois (NDBA, 3685-3687). En 1577, le Magistrat de Strasbourg le nomme Stadtbaumeister, chef des travaux urbains, et le charge d’améliorer les fortifications de la ville. Specklin remanie aussi le château de Lichtenberg et revoit les fortifications de Colmar, d’Ingolstadt et d’Ensisheim. Auteur de l’ouvrage Architectura von Vestungen (1583), il améliore les plans des ingénieurs italiens en resserrant et en agrandissant les bastions pour abriter plus de canons. En 1585, il propose une modernisation des défenses de Strasbourg (plans conservés à la Bibliothèque royale de Copenhague). Son projet est repris par son successeur Hans Schoch (NDBA, 3516-3517) qui remplace les bastions par un rempart circulaire élevé supportant de nombreux canons. Cependant les travaux sont ralentis du fait de leur coût très élevé pour les finances de la ville.

Les fortifications médiévales plus ou moins restaurées à la Renaissance avec l’ajout de petites fortifications bastionnées sont démantelées après les traités de Westphalie qui prescrivent la destruction des fortifications de Benfeld, Rhinau et Saverne. Les troupes françaises détruisent la plupart des châteaux alsaciens, hormis Landskron (plan BNUS Ms 1036), La Petite-Pierre et Lichtenberg, dont les fortifications sont améliorées sous Louis XIV. En revanche, les enceintes médiévales comme celles de Riquewihr ou Guémar sont épargnées, car elles ne peuvent résister à une canonnade. Strasbourg était en train de moderniser ses fortifications et les travaux n’étaient pas achevés au moment de sa réunion à la France (projet de Christophe Heer de 1674, AVCUS F1 24).

Après la Guerre de Trente Ans, l’Alsace redevient une province frontière et la monarchie française entend protéger la province nouvellement conquise dans le cadre de la « ceinture de fer » du nord-est du royaume. Entre 1685 et 1715, Louis XIV dépense quatre millions de livres par an pour les fortifications. La direction de ce projet est confiée à Vauban, nommé commissaire général des fortifications en 1678 (NDBA, 3976-3977). Les places fortifiées disséminées le long de la frontière abritent des garnisons qui menacent les arrières des troupes ennemies qui envahiraient le royaume en les prenant à revers ou en interrompant leurs convois de ravitaillement. En mettant le siège à ces places fortes, l’envahisseur disperse ses troupes et ralentit considérablement sa progression. Les places fortes assurent donc une couverture du territoire, retardent l’invasion et permettent la mobilisation de sa propre armée.

À partir du Traité de Nimègue (1678), Vauban réalise une fortification systématique des frontières alsaciennes, organisée à partir de six grandes places fortes : quatre le long du Rhin (Fort-Louis, Strasbourg, Brisach, Huningue) et deux aux extrémités de la province (Belfort et Landau). À côté des grandes places, Vauban réalise des postes, petites forteresses capables de résister à une petite attaque, mais non à un siège en règle, comme Sélestat, Haguenau, Wissembourg et Lauterbourg. Les fortifications de Sélestat (ABR C 512-12b) sont confiées à Jean Tarade (NDBA, 3834-3835) dès 1674. Huningue est construite en 1679 (plans du Génie, BNUS Ms 1042, Ms 1044, Ms 1795). Puis la place de Strasbourg est réaménagée à partir de 1681 (BNUS Ms 960-962, Ms 971, Ms 1041, Ms 1042, Ms 1795-1797). L’enceinte urbaine de Specklin est maintenue, mais de nouvelles fortifications sont bâties à Kehl (plans du Génie, BNUS Ms 1795). Vauban rajoute une citadelle entre la cité et le Rhin (v. Citadelle). Séparée de la ville de Strasbourg par un glacis, cette citadelle assure plusieurs fonctions. Elle surveille la navigation sur le Rhin et contrôle le passage du fleuve en direction de l’Allemagne. Elle abrite aussi une grande partie de la garnison française et la protège ainsi d’une éventuelle rébellion ou trahison de la part de la population strasbourgeoise, dont le loyalisme à l’égard des nouvelles autorités reste suspect.

Vauban exploite aussi l’hydrographie du territoire pour mieux protéger ses places fortes. Ainsi, des marécages s’étendent au nord de Strasbourg, tandis que le sud peut être inondé grâce à des écluses disposées sur l’Ill et la Bruche. Le canal latéral de la Bruche est creusé à cet effet pour le transport des pierres de grès depuis les carrières situées au pied des Vosges (v. Canaux). Vauban revient en Alsace pour fortifier Fort-Louis (plans du Génie, BNUS Ms 1042 pl. 52, Ms 1044, Ms 1795) et Belfort en 1686, puis Landau en 1687. Après la perte de Breisach, en 1697, le choix d’un nouveau site fortifié au bord du Rhin se porte sur la rive opposée où fut d’abord construite la Ville Neuve de Brisach (1675-1699). Vauban conçoit ensuite la forteresse de Neuf-Brisach, en forme d’octogone régulier sans citadelle (plans du Génie, BNUS Ms 1043, Ms 1796). En 1706, la Lauter est munie d’une ligne d’ouvrages fortifiés de Wissembourg à Lauterbourg. Un vaste projet de fortification de la ligne de la Lauter est envisagé en 1792, au déclenchement des guerres révolutionnaires (ABR C 360/16, C 365/1, C 455/1, BNUS Ms 3909, Ms 5105). Peu de grands travaux de fortification sont entrepris au XVIIIe siècle, si l’on excepte quelques rajouts d’ouvrages avancés, notamment à Strasbourg.

Sous la Révolution et l’Empire, les places fortes alsaciennes retrouvent une fonction militaire de première importance. Fort-Louis, rebaptisé Fort Vauban, est défendu par une garnison de 3 200 hommes. Bombardée par l’artillerie autrichienne en novembre 1793, la place doit capituler. Le fort de Kehl, en face de Strasbourg, distinct du village, est rattaché à la France de 1808 à 1814 en tant que tête de pont française sur la rive droite du Rhin. Strasbourg sert de base de regroupement des troupes françaises avant leur passage du Rhin pour les campagnes d’Allemagne dès 1796. La ville devient une place de dépôt. Outre sa fonction de rassemblement, elle abrite des magasins pour l’approvisionnement des armées en campagne. La place forte sert de pivot en cas de manoeuvre menée autour des autres places alsaciennes et peut devenir un réduit de la défense en cas de revers. Le cas se produit en 1815 quand le général Rapp, retranché dans la ville avec ses hommes, résiste à l’invasion des Alliés. Les places fortes alsaciennes demeurent aux mains de l’armée française à la fin des Cent-Jours, à l’instar de Huningue défendue par le général Barbanègre.

Les fortifications ont laissé leur empreinte non seulement dans la toponymie, mais aussi dans la géographie urbaine avec des esplanades ou des glacis longtemps découverts ou des remparts encore visibles, comme à Sélestat ou à Neuf-Brisach.

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Notices connexes

Breisach

Brisach (Ville Neuve de –)

Château_fort

Citadelle

Canaux

Garnison

Lauter

Militaire_(organisation)

Place

Rempart

Ville

Philippe Jéhin