Ermite

De DHIALSACE
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Bruder, Waldbruder, Closener, Klausner, Einsiedler, eremita

L’érémitisme est la forme la plus ancienne de la vie monastique.

C’est du regroupement d’ermites qu’est né le monachisme classique, cénobitique, qui l’a rapidement supplanté. La règle de saint Benoît présente l’érémitisme comme une forme héroïque de la vie monastique, qu’elle réserve implicitement à des religieux aguerris par une longue pratique de la vie cénobitique. L’ermite vit seul au désert (en grec eremos). Dans nos pays tempérés, le désert, c’est la forêt, qu’au Moyen Âge on considère en général comme un endroit affreux, où l’on ne vit que si l’on n’a pas la conscience tranquille, ou si l’on veut faire pénitence. Aussi les ermites sont-ils parfois appelés Waldbrüder dans les sources allemandes.

L’érémitisme a eu du succès au Moyen Âge : à l’époque de Pierre le Vénérable (1122-1156), quelque 400 moines vivaient dans la forêt autour de Cluny. En Alsace, on en connaît beaucoup moins. Ceux du haut Moyen Âge ne sont connus que par des textes hagiographiques à la valeur historique douteuse. Seule exception : au Xe siècle, l’ermite Eberhard donne à Saint-Thomas des biens à Illkirch, où est aussi possessionné un comte Eberhard ; les deux sont donc probablement des Etichonides (UBS I 44 no 52). En 1064, un ermite vit au Kastelberg d’Andlau (RBS I 286). Vers la fin du XIe siècle, l’abbaye de Walbourg et le prieuré de Saint-Nicolas-aux-Bois sont fondés par des ermites, de même que Marienthal au milieu du XIIIe siècle. L’ermite Richard, qui meurt à Pfaffenbronn en 1262, était sans doute un cistercien de Neubourg. « Frère Wigerich, résidant dans la forêt à Notre-Dame du Dusenbach », est attesté de 1311 à 1318 (RUB I no 287, 295, 308, 346). À partir de la seconde moitié du XIVe siècle, on voit apparaître des communautés d’ermites, pendant masculin des communautés de recluses assez fréquentes à la campagne depuis la fin du XIIIe siècle. Les unes et les autres semblent disparaître au plus tard à l’époque de la Réforme.

Aux XVe et XVIe siècles apparaît un tout nouveau type d’ermites, à cent lieues de l’image idéale évoquée par saint Benoît. Ils sont plus proches du statut de petit employé communal que de celui de religieux et peuvent d’ailleurs être mariés. Ils vivent certes à l’écart des lieux habités, et en partie dans la forêt – mais aussi, et sans doute plus souvent, au milieu des champs cultivés. Tout dépend, en fait, de la localisation de la chapelle qu’ils ont à garder. Car telle est leur fonction principale : le gardiennage d’une chapelle isolée, que l’on souhaite maintenir ouverte, mais que l’on ne peut laisser sans surveillance. Ces chapelles semblent beaucoup plus nombreuses à partir des deux derniers siècles du Moyen Âge. Souvent, il s’agit de chapelles de pèlerinage, comme celles du Hohlenstein (Saint-Guy), de Saint-Wendelin près d’Otterswiller ou du Bruderbach près de Westhoffen, ou d’églises de villages disparus, comme celles de Betbur, de Dillersmunster, d’Elmersforst, ou de la Heidenkirche de Birsbach près de Butten, ou de chapelles d’un château abandonné (Haut-Eguisheim, Girbaden).

De quoi l’ermite vit-il ? En l’état des recherches, on manque de renseignements sur ce point. Le logement est mis à sa disposition, ainsi, certainement, qu’un jardin. Au Moyen Âge, l’ermite du Bollenberg est au service de la famille noble de Bollwiller, qui a le patronat de l’église d’Orschwihr. Il cherche des truffes pour son seigneur, chasse pour lui et doit avoir en permanence à sa disposition un chien et un filet de chasse. Souvent, les ermites récoltent le miel sauvage. Le chroniqueur Berler raconte qu’en 1444, les Armagnacs ont couvert un ermite du Wasserfall de miel et de plumes et qu’ils l’ont forcé à courir tout nu dans les rues de Rouffach. En 1555, l’ermite de Saint-Gilles, près de Wintzenheim, jouit en outre de terres, de vignes, de prés et de ruches, et a droit au bois mort et à une part des amendes qu’il inflige en tant que garde champêtre ; il perçoit les dîmes pour le compte du prieuré Saint-Pierre de Colmar, son employeur, qui lui livre trois quartauts de seigle par an. En 1492, l’ermite de la chapelle Saint-Georges, près de Soultz, s’engage à garder au besoin les malades de la ville, qui le rétribuaient certainement (AM Soultz GG 1/75) ; en 1530-1531, les ermites de Dillersmunster et de Saint-Gall sont payés, de temps en temps, pour des travaux de défrichement (ADBR E 1141). Quant au reste, on ne sait trop, mais il semble bien que l’ermite ait vécu, au moins en partie, de quêtes ou de mendicité.

Après la guerre de Trente Ans, et sous l’effet de la Contre-Réforme, le tableau change à nouveau et, pour la première fois, grâce à une étude de l’abbé Schaer, les ermites nous sont relativement bien connus : toujours très nombreux, ils sont plus nettement des religieux : ils sont majoritairement affiliés à un Tiers Ordre, en portent l’habit et ont prêté les trois voeux (mais ces voeux ne sont pas perpétuels). On est maintenant mieux renseigné sur leur nomination (par le collateur de l’ermitage, qui est souvent la commune) et sur leurs revenus, parmi lesquels la quête tient toujours une grande place. La Révolution supprime les ermitages, mais quelques-uns sont rétablis au XIXe siècle, et il s’est encore trouvé l’un ou l’autre ermite au XXe siècle.

L’érémitisme nous apparaît ainsi comme un mot qui, selon les lieux et les époques, recouvre des réalités changeantes et qui mériteraient d’être étudiées de plus près. La coexistence d’ermites indépendants et d’autres rattachés à un ordre religieux – bénédictins ou tertiaires franciscains la plupart – semble de toutes les époques, de même que celle d’ermites isolés et d’autres vivant en petites communautés, même si ces dernières semblent avoir eu leurs périodes fastes : les XIe et XIIe siècles, puis les XIVe et XVe siècles. En revanche, l’ermite laïc, souvent marié, dépendant des autorités temporelles (seigneur ou commune) plus que spirituelles, ne se rencontre guère qu’aux XVe et XVIe siècles. Au total, l’érémitisme est une forme de vie accessible à beaucoup d’hommes qui ne trouveraient pas de place dans un ordre religieux ; une forme de vie souple, adaptable aux situations locales et aux goûts individuels, susceptible d’évoluer dans le temps, et qui, bien qu’elle soit nettement moins encadrée par les autorités ecclésiastiques que les ordres proprement dits, est bien tolérée par elles : les béguines ont été persécutées, les ermites non, du moins pas en Alsace.

Bibliographie

LEVY (Joseph), « Die Einsiedeleien im Elsass », Bulletin de la société pour la conservation des monuments historiques d’Alsace, 25, 1918, p. 197-211.

SAINSAULIEU (Jean), Ermites, Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, 15, 1963, col. 771-787.

SCHAER (André), « Le clergé paroissial catholique en Haute Alsace sous l’Ancien Régime » (1648-1789), Histoire et sociologie de l’Église, 6, 1966, p. 235-255.

SAINSAULIEU (Jean), Études sur la vie érémitique en France de la Contre-Réforme à la Restauration, 1974.

CLEMENTZ (Elisabeth) et METZ (Bernhard), « Le crime de l’ermite de Himmolsheim en 1558 »,Pays d’Alsace 221, 2007/IV, p. 21–30.

Elisabeth Clementz