Domesticité urbaine : Différence entre versions

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Dienstbote, Gesinde, Knecht, Magd, servante, valet

Travailleurs salariés au service d’une personne ou d’une famille qui vivent sous le même toit que le maître.

1. Importance de la domesticité

La domesticité constitue un facteur social essentiel dans les villes du Moyen Âge et des Temps Modernes. Son importance est liée aux conditions de vie de l’époque et à la multiplicité des tâches quotidiennes : faire du feu, chercher l’eau, préparer les repas, entretenir les vêtements, faire la lessive et s’occuper des enfants. Il est possible pour le Moyen Âge d’avoir une idée de leur poids numérique en comparant entre eux les résultats des premiers dénombrements effectués dans les villes allemandes dont nous disposons. Celui de Strasbourg de 1444 donne une population urbaine d’environ 16 000 habitants. Celui de Nuremberg de 1449, fait apparaître une population totale de 20 155, dont 1450 salariés et domestiques. Les choses se précisent pour Strasbourg dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Après la Capitulation de 1681, la ville devient un pôle d’attraction qui génère un afflux considérable de population. Le retour de l’évêque et du clergé catholique, l’installation de nombreux gentilshommes, ecclésiastiques et officiers royaux, gravitant autour de l’intendant ou de l’évêque, génèrent un genre de vie nouveau. La fonction de capitale où les nobles alsaciens et allemands viennent faire leur cour aux autorités royales ou épiscopales élève Strasbourg au rang de la plus grande ville du Rhin supérieur dans un rayon de 150 kilomètres. L’ensemble de ces données concourent à créer un grand nombre d’emplois de domestiques.

A la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, les dénombrements ordonnés par les autorités royales prévoient une place spéciale pour les valets et les servantes. Les nobles et les bourgeois se plient à la demande royale et font inscrire leurs domestiques. Le dénombrement de 1693 qui donne un chiffre de 28 200 habitants pour la ville, hors garnison, fournit une première idée sur le nombre de domestiques employés au service du roi et des ecclésiastiques. Il nous révèle ainsi que 49 nobles (hommes, femmes et enfants) sont servis par 19 valets et 36 servantes. Le dénombrement de 1709 dénote que 36 membres de la magistrature emploient à leur service 125 personnes (S. Dreyer-Roos, p. 166-167). La moyenne bourgeoisie en emploie moins. La forte attraction exercée par Strasbourg fait de la ville un exutoire tentant pour la population féconde des campagnes.

La seconde moitié du XVIIe siècle se caractérise par une immigration à majorité masculine, puis la période qui suit 1681 se traduit par l’arrivée de nombreuses femmes catholiques attirées par les multiples emplois qui sont créés par les clercs, les services du roi, du clergé et de la noblesse alsacienne : ceux-ci répugnent à prendre des serviteurs ou des femmes de chambre luthériennes. Pour la seconde moitié du XVIIIe siècle, S. Dreyer-Roos constate que les femmes affluent plus nombreuses que les hommes, surtout au sein de la population catholique.

Durant la période 1723-1801, la population des campagnes de la Basse-Alsace augmente d’environ 50%, créant une pression démographique ; de nombreux pauvres sont ainsi attirés à Strasbourg par des emplois d’ouvriers ou de domestiques. L’auteur anonyme du Bürgerfreund qui se caractérise par sa profonde connaissance du milieu rural, témoigne du même phénomène. Il montre que beaucoup de jeunes filles immigrent à Strasbourg, « um entweder sich als Dienst-Mägde zu verdingen, oder sonste ihr Brod zu verdienen ». Les principales régions d’immigration sont les pays au sud et au sud-est de Strasbourg, le comté du Tyrol, la Suisse et le duché de Savoie.

En 1789, J. F. Hermann recensait 4 765 domestiques pour une population de 48 500 présents à Strasbourg. Un autre facteur de domesticité se développe dans le même temps, le « service des grands ». Des précepteurs, des maîtres d’équitation ou de danse, des régisseurs de domaine, des chirurgiens étaient attachés aux maisons nobles. Il constate que ces personnes pénétraient facilement dans la bourgeoisie et qu’elles avaient souvent un niveau d’aisance supérieur à celui de maints artisans. Ainsi, pour les années 1785 et 1786, sur un total de 204 personnes reçues dans la bourgeoisie, 14 sont des domestiques. Pareillement en 1789, des cochers et des cuisiniers ont acquis le droit de bourgeoisie (S. Dreyer-Roos, p. 146-147).

Autre renseignement : le dénombrement de 1784 relève que 1 000 personnes de tout âge utilisent les services de 15 hommes et de 117 femmes. On relève toutefois un grand contraste au sein du corps de la bourgeoisie. Nombreuses étaient les familles sans domestique. Chez les maîtres de métiers, les apprentis, voire les compagnons en tenaient lieu. Enfin, l’importance du personnel de service varie également en fonction de la conjoncture économique. Ainsi la crise de 1771 se traduit-elle par un fléchissement du nombre de domestiques employés par la bourgeoisie ; les domestiques féminines en sont surtout les victimes. On peut ainsi estimer qu’à la veille de la Révolution, un cinquième de la population active de Strasbourg est employé au service d’autrui.

2. Ordnungen et Gesind Ordnungen

Il nous est possible de cerner quelques traits de la condition de domestique urbain à travers deux sources de nature très différente, les textes réglementaires d’une part, la littérature populaire de l’autre ; celle-ci, dans ses fabliaux et ses satires, met en scène le petit peuple des villes.

Les textes réglementaires concernant Strasbourg sont fort nombreux : Règlements de Police au sujet des domestiques, Stadtordnungen, Gesindeordnungen, Knechteordnungen. Ils émanent de l’Ammeister et de la Chambre des XXI. Ils présentent quatre caractéristiques : leur caractère répétitif, leur longueur qui va en s’accentuant plus on avance dans le temps (ainsi ceux de la seconde moitié du XVIIIe siècle présentent jusqu’à 22 articles), la priorité donnée aux droits des maîtres et le peu d’espace consacré aux droits des domestiques, enfin le rôle des instances de contrôle.

En 1465, la Rheinische Knechteordnung (qui date de 1436), fait l’objet d’un remaniement. Il est mentionné, entre autres, « l’interdiction pour les compagnons ou les domestiques de disposer d’un poêle, d’une maison louée ou d’un jardin ou de toute autre association où ils puissent se réunir, prendre leur repas ou autre ». Le 23 février 1473, le Magistrat et la Chambre des XXI réitèrent certaines des dispositions de la Knechteordnung. Il est précisé que ce nouveau règlement concerne les Knechte travaillant dans la ville, qu’ils soient domestiques, valets d’écuyers ou « salariés travaillant pour les bourgeois ». Il énonce encore une fois l’interdiction des poêles, des maisons ou des jardins loués.

Le préambule de la grande majorité des Stadt- ou Gesind Ordnungen dénonce la mauvaise tenue et l’oisiveté des domestiques (Haltung und Mutwill des Gesindes). Il est, dès l’article premier fait mention du laisser-aller, de l’esprit d’indépendance et frondeur des domestiques, de leur espièglerie et arrogance, du mépris vis-à-vis de leurs maîtres, enfin de leur paresse et de leur indélicatesse, ceci « malgré les ordonnances de nos prédécesseurs ». Ainsi la Gesind Ordnung de 1628 fait-elle référence à celles de 1557, de 1561 et de 1576, preuve que leur application a été défectueuse. En vertu de quoi, les règlements appellent à l’obéissance des maîtres et à la bonne conduite tant dans les maisons qu’à l’extérieur. Le règlement du 10 septembre 1738 réaffirme « l’autorité qui appartint aux maîtres sur les domestiques, de subordonner cette même autorité à l’humanité, à l’équité, à la justice et à la raison ; de la venger contre la licence effrénée, de mettre fin à la désobéissance, au libertinage et à l’infidélité ».

Les ordonnances fixent rarement le montant des gages. Celle de 1665 fait exception en introduisant la distinction entre les Ober-Mägde qui servent dans les maisons bourgeoises et les pensions et les servantes ordinaires ; le règlement demande pour les premières que dans le calcul du montant du salaire, il soit tenu compte de l’âge et de la pénibilité du travail ; enfin, le salaire ne doit pas dépasser 3 Gulden pour le premier trimestre d’embauche. L’ordonnance met en garde contre la tentation de compléter les gages par un cadeau ou toute autre gratification, « ainsi que cela se fait » ». Il faut voir dans cette disposition la volonté des autorités comme des maîtres de comprimer les salaires, mais aussi celle d’éviter de débaucher les domestiques déjà sous contrat, dans le souci de lutter contre une trop grande mobilité de ces personnes. Mais elle dénote également la volonté des maîtres de bien tenir en main leur personnel, « pour éviter que les domestiques ne deviennent désobéissants, paresseux et contestataires » (Gesind Ordnung de 1665). Un maître qui tenterait ainsi de débaucher un domestique par un salaire plus élevé s’expose à une amende de 5 livres strasbourgeoises (Pfund Pfennig). Le domestique, homme ou femme, est embauché pour une durée de six mois. Le règlement de 1556 précise qu’il est interdit d’embaucher sur un contrat d’une durée différente d’une demi-année, de la Saint-Jean à Noël et vice-versa.

L’embauche des servantes se fait généralement par l’intermédiaire d’une loueuse de servantes (Magdverdingerin), dont le salaire est fixé par les Polizei Ordnungen. Elles sont chargées de conclure le contrat, mais ne peuvent recevoir une somme supérieure de la part des maîtres. Si elles promettent aux servantes de meilleurs salaires ou des cadeaux pour les débaucher, elles sont passibles d’une amende de 5 livres strasbourgeoises, sinon d’un séjour en prison. La Gesind Ordnung de 1665 fait dans ce cas mention d’une sorte d’instance de régulation, la Zehen Weib Personnen, dont on ne discerne pas les attributions exactes. Le contrat doit être conclu conformément aux dispositions des règlements. Chaque fois que celui-ci est transgressé, la loueuse s’expose à une amende de 5 livres strasbourgeoises. En cas de différend entre la loueuse et le maître, les parties doivent d’adresser au Zuchtrichter.

La servante reçoit au moment de son embauche un Gottespfennig ou Bindpfennig d’une valeur de deux Pfennig. Elle doit, dès cet instant rejoindre la maison du maître. Si elle n’a pas pris son service dans un délai de trois jours, elle doit le restituer et verser une amende de 5 livres. Elle ne pourra alors plus être embauchée dans la même ville avant six mois.

Les domestiques sont mis à l’épreuve durant 8 à 15 jours ; au cas où les maîtres ne les trouveraient point propres au service, ils peuvent les congédier, mais ils sont tenus à leur donner congé par écrit (Règlement de 1667).

Les articles concernant les devoirs des maîtres sont plus rares. Lorsqu’un maître « traite ses domestiques de façon incongrue, de sorte qu’ils ne peuvent plus rester à leur poste », le cas est porté devant le Zucht Richter (Gesind Ordnungen de 1628 et 1665). Enfin, pour éviter des départs précipités, les domestiques ne peuvent déposer leurs malles et affaires que chez leur maître ou chez un bourgeois.

Dans les maisons aisées où la domesticité est abondante, le maître de maison fait règner un mode de vie patriarcal. Le père de famille, si l’on en croit l’auteur du Narrenschiff, réunit tous les soirs les serviteurs, les questionne sur le travail de la journée et les punit s’ils ont mal fait. Maîtres et domestiques vont ensemble à la messe (Das Narreschiff, p. 212 et 164). Afin de souligner l’appartenance des domestiques à la maisonnée, ils sont tenus de porter le deuil en cas de décès du maître ou d’un membre de la famille, ceci jusqu’au troisième degré.

Le règlement de février 1673 prévoit que le maître fournira à sa domesticité un habit de deuil qui lui est prêté et non donné. Les domestiques porteront le deuil aussi longtemps que le maître portera le long manteau noir. Durant toute cette période, à la tenue de service, s’ajoute le port d’un chapeau et d’un brassard noirs.

3. Les domestiques dans la littérature populaire

Faute de trouver mention des domestiques dans les Tagebücher de la bourgeoisie, il faut s’adresser à la littérature populaire, en particulier à la littérature des farces (Anekdoten und Schwänken) et aux fabliaux qui fleurissent à la fin du Moyen Âge et au XVIe siècle. Le passage du Moyen Âge aux Temps Modernes qui se fait par fractures et dans la douleur incite les poètes à la critique sociale et à la moquerie. Cette littérature qui tire ses sujets de la vie quotidienne porte un intérêt particulier aux valets et aux servantes, non seulement pour en faire l’objet de leur satire, mais aussi pour saisir la vie du peuple. S’ils se moquent des travers et des vices des domestiques, il leur arrive aussi de mettre en lumière leurs qualités. Dans la pièce Tobias de Georg Wickram, Bersabée définit ce qu’un maître est en droit d’attendre d’un domestique : la fidélité, l’application et le travail, enfin, la propreté. Dans un roman en prose alsacien où il met en scène de nombreux domestiques, il les montre dévoués et fidèles, prenant leurs repas avec les maîtres, et même les accompagnant dans leurs voyages.

Toutefois, la présentation la plus impitoyable du monde des domestiques nous est fournie par les prédicateurs. Le frère Thomas Murner décrit avec férocité les bourgeois qui emploient une nombreuse domesticité et qui veulent, par le déploiement de leur richesse, paraître et ressembler à la noblesse. Lorsqu’ils se déplacent en ville, voire même pour aller à la messe, c’est accompagnés de nombreux domestiques.

Les jugements les plus durs proviennent de la bouche de Geiler de Kaysersberg qui dénonce les gens qui, par leurs vêtements ou leur comportement, veulent faire oublier leur rang social. Si cette critique vise surtout la bourgeoisie, la domesticité n’est pas épargnée : elle aussi chercherait à plaire et à paraître. Les passages sur la vie quotidienne dans les maisons bourgeoises sont des plus savoureux : dès que les maîtres sont absents, les domestiques organisent des jeux, cassent beaucoup de vaisselle, un travers que l’on retrouve sous la plume de multiples auteurs, volent des cruchons de vin qu’ils vont dissimuler sous les lits, font la fête et mangent les provisions réservées aux hôtes de marque. Et de continuer en affirmant qu’il pourrait écrire tout un livre sur leurs méfaits et leur perfidie. Exagérations d’un prédicateur, certes, censé réformer les moeurs, mais reflet également de la réalité. Johann Fischart énonce un jugement plus lapidaire, Wie viel Gesinde, so viel Feind.

Un dernier témoignage enfin : Daniel Martin, un Ardennais qui s’est installé en 1616 à Strasbourg où il enseigne les langues, décrit dans un ouvrage paru en 1634 les moeurs des Strasbourgeois. Le chapitre, haut en couleurs, sur les servantes présente une conversation entre une « loueuse », une bourgeoise cherchant une servante et la servante. La bourgeoise énonce les qualités qu’elle attend d’une servante, « l’en demande une qui soit bonne cuisinière, bonne ménagère, qui ne laisse rien perdre, sache coudre et filer, buer et cuire du pain, savonner, empezer, lacer, confire du fruict, qui soit loyale, diligente, chaste, retenuë, silencieuse, ne parlant qu’estant interrogée… ». L’offre en domestique est abondante et notre bourgeoise finit par trouver la perle rare qui a obtenu son congé après un an et demi passé chez une maîtresse qui a « un tas de petits enfants autour desquels on n’a repos ni jour ni nuit ». La servante est embauchée pour une période d’essai de trois mois avec un salaire de six florins et elle reçoit un « denier-à-Dieu » de six sous.

Les méfaits des domestiques sont un thème récurrent de la littérature, de Johann Moscherosch (Philander von Sittenwald, 1644) à J.G. Arnold et son Pfingsmontag (1816) qui met en scène les milieux populaires à la veille de la Révolution : comme leurs prédécesseurs des XVe et XVIe siècles, les domestiques et les servantes sont représentées comme peu obéissants et arrogants envers leurs maîtres. La littérature populaire n’est pas tendre envers la domesticité.

Sources - Bibliographie

AMS : 1R1, 1R29, 1MR1 1MR2, 6R5, 1MR 29, 31, 33, 34.

HERMANN (Jean-Frédéric), Notes historiques, statistiques et littéraires sur la Ville de Strasbourg, 2 vol., Strasbourg, 1817-1819.

NERLINGER (Charles), Daniel Martin ou la vie à Strasbourg au commencement du XVIIe siècle, Strasbourg, 1900, p. 34-39.

LEFFTZ (Joseph), « Die Dienstboten im Spiegel der elsässischen Literatur », Elsassland, Lothringer Heimat, 1935, p. 173-178.

HATT (Jacques), Une ville au XVe siècle : Strasbourg, Strasbourg, 1929.

DREYER-ROOS (Suzanne), La population strasbourgeoise sous l’Ancien Régime, Société savante d’Alsace, Strasbourg, 1969, p. 109-130, 166-168.

LIVET, RAPP, Histoire de Strasbourg, 1980-82, t. 2, p. 99-107 et p. 498-505.

Deutsches Lexicon für Mittelalter (Jean Heers).

Notices connexes

Gesind(e)

Gesindeordnung

Gottespfennig

Knecht

Lohn

Magd

Zuchtrichter

François Uberfill