Clergé (Constitution civile du)

De DHIALSACE
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Loi révolutionnaire de 1790 qui réorganisait l’Église catholique de France, rompant unilatéralement le Concordat de 1516.

Après la nationalisation des biens du clergé catholique (2 novembre 1789), l’abolition des voeux monastiques et la suppression des ordres religieux (13 février 1790), par la loi sur la Constitution civile du clergé et la fixation de son traitement du 12 juillet 1790, les Constituants comptaient réformer en profondeur l’Église de France au temporel, d’abord en salariant par l’État le clergé désormais privé de ses ressources traditionnelles, ensuite en supprimant les 134 diocèses existants, à remplacer par 83 nouveaux, aux limites communes avec celles des départements, puis en prescrivant l’élection des évêques et curés par le corps électoral politique. Ils voulaient ainsi doter la France d’une Église nationale revenue à la pureté évangélique originelle, indépendante du Saint-Siège, mais sous tutelle du pouvoir civil, en faisant des prêtres des citoyens au service de la Nation, établissant ainsi la suprématie de l’État sur l’Église.

En réaction à une hostilité croissante, les décrets du 27 novembre 1790 et du 4 janvier 1791 imposèrent à tous les membres du clergé devenus fonctionnaires publics salariés (évêques, curés, vicaires, professeurs des séminaires et collèges, prédicateurs, aumôniers des prisons et hôpitaux), la prestation sans réserve ni restriction d’un serment de fidélité à la Nation, à la loi et au roi et de maintien de la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi, sous peine d’être poursuivis comme perturbateurs de l’ordre public et démis de leur fonction. La majorité d’entre eux s’y refusa, provoquant ainsi la scission du clergé en jureurs (ou assermentés ou intrus) et réfractaires (ou insermentés ou non conformistes), et la zizanie dans la population, dont la grande masse des catholiques rompit alors avec une Révolution, qu’elle avait pourtant favorablement accueillie à ses débuts. Or, la situation initiale assez singulière de l’Église catholique d’Alsace entra pour beaucoup dans les difficultés auxquelles se heurtera la nouvelle Église d’État de cette province.

 

L’Église d’Alsace d’Ancien régime

Sur les marches du royaume, frontalière avec l’Empire, l’Alsace était essentiellement germanophone, les parlers « welches » n’étant en usage que dans quelques zones limitrophes, dont essentiellement le district de Belfort très largement francophone ; d’ailleurs, le nombre d’Alsaciens bilingues restait très limité. Ce qui distinguait certainement le plus l’Alsace des autres provinces françaises fut son caractère pluri-confessionnel. Environ 440 000 catholiques y côtoyaient quelque 220 000 protestants (luthériens et calvinistes), ainsi que près de 20 000 juifs (pour les trois-quarts en Basse Alsace) et un millier d’anabaptistes, sans que cette cohabitation ne posât de problèmes majeurs, sauf que les catholiques possédaient des droits refusés aux autres.

L’implantation territoriale de l’Église en Alsace présentait la particularité d’une répartition – très inégale – de ses quelque 600 paroisses entre les cinq diocèses de Metz (5 paroisses, évêque : Louis Joseph de Montmorency-Laval), de Spire (44 paroisses, évêque : Auguste Philippe Charles de Limburg-Styrum), de Strasbourg (275 paroisses, évêque : Louis René Edouard cardinal de Rohan-Guémené, le « Cardinal-collier »), de Bâle (249 paroisses, évêque : Joseph Sigismond de Roggenbach, siégeant à Porrentruy) et de Besançon (30 paroisses, archévêque : Raymond de Durfort), un héritage des vicissitudes de l’histoire. A noter : le diocèse de Strasbourg s’étendait également sur la rive droite du Rhin avec 77 paroisses.

Entre ecclésiastiques enseignants, administratifs diocésains, chanoines, curés, vicaires et chapelains, on dénombre environ 1 200 prêtres séculiers en exercice en 1789. Les ordres réguliers masculins comptaient alors 1 065 religieux, dont 795 appartenaient aux ordres mendiants, parmi lesquels les capucins étaient les plus nombreux. Quant aux religieuses, elles étaient 665, contemplatives pour les deux tiers, les autres étant enseignantes ou soignantes.

Il est un aspect à ne pas négliger : l’Église d’Alsace était riche. Évêchés, chapitres, abbayes, etc. possédaient entre un cinquième et un quart du sol de la province. Certaines collectivités religieuses étaient les plus grands propriétaires fonciers alsaciens, même si leurs biens étaient dispersés dans l’ensemble de la région. Ainsi, l’abbaye cistercienne de Neubourg possédait environ 1 800 hectares de terres et 122 de forêts.

 

Le clergé alsacien et le serment constitutionnel

Le serment exigé de chaque prêtre devait être prêté un dimanche à l’issue de la messe paroissiale, en présence des fidèles et du corps municipal, qui en faisait alors dresser procès-verbal. Les premiers temps qui suivirent la promulgation de la loi, bon nombre d’ecclésiastiques alsaciens étaient disposés à le prêter, voire le prêtèrent, mais en y exceptant ce qui ne s’accordait pas aux dogmes et aux droits de l’Église catholique, apostolique et romaine. Or, l’inacceptation par les autorités civiles de tout serment restrictif (loi des 4/9 janvier 1791) provoqua de nombreuses rétractations et davantage de refus de prestation. Cette opposition se renforça encore dès que fut connue la condamnation par le pape de la Constitution civile du clergé (brefs Quod aliquantum du 10 mars et Caritas du 13 avril 1791).

En ne considérant que les serments « purs et simples » prêtés par les ecclésiastiques, fonctionnaires publics en exercice à l’époque du 27 novembre 1790 dans les deux départements, six mois plus tard on dénombre parmi eux 123 assermentés (soit 28,8%) dans le Haut-Rhin (mais 100% dans le canton de Giromagny du district de Belfort) et 41 (soit 9,6%) dans le Bas-Rhin, « le département français au pourcentage de prêtres jureurs le plus faible » (René Epp). Du sud au nord de l’Alsace, on constate une nette diminution de la proportion de prêtres assermentés, passant progressivement de 43,6% dans le district de Belfort à 7,4% dans celui de Wissembourg. Les raisons d’un rejet aussi massif de la Constitution civile par le clergé basrhinois pourraient tenir autant de la formation ultramontaine dispensée au séminaire de Strasbourg, que du voisinage du cardinal de Rohan qui gardait sur lui une importante influence. Or, tout prêtre réfractaire devait être remplacé dans ses fonctions par un prêtre assermenté, ce qui relevait de la gageure.

 

Organisation et installation de l’Église constitutionnelle d’Alsace

Les anciens évêchés de Strasbourg, Metz et Besançon supprimés, l’autorité des évêques étrangers de Spire et Bâle proscrite, l’Alsace subdivisée en deux départements comptera désormais deux diocèses, l’un avec siège épiscopal à Strasbourg, l’autre à Colmar. Les paroisses alsaciennes seront dès lors sous juridiction ecclésiastique des deux nouveaux diocèses selon leur situation dans l’un ou l’autre département.

 

Election des évêques

L’organisation de l’Église constitutionnelle en Alsace – comme ailleurs – débuta avec l’élection des évêques par les assemblées électorales des départements, sans égard à la confession des électeurs, ce qui n’ira pas sans susciter quelques remous. Les dispositions de la Constitution civile du clergé interdisaient aux évêques élus de s’adresser au pape pour en obtenir confirmation ; ils ne furent autorisés qu’à l’en informer en tant que « chef visible de l’Église universelle, en témoignage de l’unité de foi et de la communion qu’ils devront entretenir avec lui ».

A Strasbourg, 417 électeurs présents réunis le 6 mars 1791 dans le choeur de la cathédrale, sur les 657 que comptait l’assemblée départementale, élurent François Antoine Brendel (NDBA, p. 351) avec 319 voix ; 45 électeurs avaient déposé des billets nuls et 53 autres s’étaient abstenus. Plus tard, Brendel déclarera que son « élection avait été faite par les deux tiers de protestants qui composaient la première assemblée électorale ». Après sa consécration canonique à Paris, il fut intronisé dans sa cathédrale le 25 mars 1791, mais seuls treize prêtres du diocèse assistèrent à cette cérémonie. Par une motion canonique largement diffusée, le cardinal de Rohan, réfugié à Ettenheim, dans la partie transrhénane de son diocèse, avait jeté l’anathème sur l’évêque constitutionnel, le déclarait schismatique, l’excommuniait, ainsi que tout prêtre assermenté qu’il pourrait instituer.

Les électeurs du Haut-Rhin furent appelés à élire leur évêque le même 6 mars, dans la collégiale Saint-Martin de Colmar, devenue église cathédrale. Sur les 422 électeurs composant l’assemblée électorale du département, 370 furent présents, mais après intervention de quelques catholiques, des luthériens se retirèrent. Jean Baptiste Joseph Gobel (NDBA, p. 1208), fut élu avec 187 voix, alors que 70 allèrent au prince-évêque de Bâle, bien qu’il ne fût pas candidat. Or, Gobel ayant aussi été élu à Paris, opta pour ce siège métropolitain. Une nouvelle assemblée élut, au 2e tour du 28 mars, Arbogaste Martin (NDBA, p. 2533) par 177 suffrages sur 331. Consacré à Paris par Gobel, il fut intronisé à Colmar le 17 avril 1791. Déjà le 5 avril, le prince-évêque de Bâle avait adressé une lettre circulaire au clergé et aux fidèles de son diocèse en Alsace, déclarant que « d’après les saints canons, Arbogaste Martin, prêtre de notre diocèse, élu nouvellement, contre les règles de l’Église, évêque de la partie de notre diocèse en Alsace, est un intrus, et la juridiction épiscopale qu’il prétendrait exercer, en suite d’une consécration illicite et sacrilège, serait une vraie usurpation frappée de nullité radicale par l’Église ».

Il incombait aux évêques de choisir leurs vicaires pour former le conseil épiscopal, sans lequel ils ne pouvaient « faire aucun acte de juridiction en ce qui concerne le gouvernement du diocèse et du séminaire ». Chacun des deux évêques alsaciens en avait droit à seize. Brendel eut bien du mal à en trouver parmi son clergé inconsistant ; fin avril, son conseil n’en comptait encore que quatre. L’évêque du Haut-Rhin eut un peu moins de difficulté pour recruter les siens ; à la même époque il en disposait de douze. Cependant, par souci d’économie, la Convention nationale supprima les vicaires épiscopaux
en juillet 1793.

 

Circonscriptions paroissiales et élections des curés

Les directoires des districts et des départements, en concertation avec les évêques et leurs conseils, étaient chargés d’établir la nouvelle carte des paroisses de leur diocèse, sur la base d’une paroisse pour 6 000 âmes. Cela ne se fit pas sans mal en raison des motivations contradictoires des uns et des autres. La pénurie de prêtres assermentés incitait les évêques à vouloir réduire le nombre des paroisses, tandis que l’opposition des populations à la suppression de certaines eut le soutien des autorités administratives ; dans la réalité, rien ne sera jamais réglé.

Les curés des paroisses devaient être élus par les assemblées électorales des districts. Le Bas-Rhin en comptait quatre (Wissembourg, Haguenau, Strasbourg et Benfeld) et le Haut-Rhin, trois (Colmar, Altkirch et Belfort). La rareté des documents encore disponibles ne permet qu’une connaissance partielle de cet aspect. Dans le district de Strasbourg, provisoirement subdivisé en 42 cures (dont 6 à Strasbourg), une première élection eut lieu le 3 avril 1791 pour la nomination des curés de quatre paroisses strasbourgeoises à pourvoir ainsi que de celles de Mutzig et de Wolxheim. Une deuxième assemblée électorale réunie le 10 avril élut 22 curés, et le 6 mai furent encore organisées les élections de curés de 18 paroisses. Pour cette dernière opération, le nombre de votants, ici connu, varia de 78 à 108, alors que l’assemblée électorale de ce district était normalement composée de 164 électeurs. Certains curés, élus à leur insu, refusèrent, d’autres ne se présentèrent même pas. Faute de candidats, le directoire du district de Wissembourg fut d’abord contraint de surseoir aux élections et ne put y procéder que très partiellement en automne. Dans le district de Benfeld, seule une demi-douzaine de curés assermentés fut concernée ; quant à celui de Haguenau, il n’est pas sûr que des élections y aient été organisées. Les élections n’avaient donc rien résolu, d’abord parce qu’il n’y avait pas suffisamment de postulants aux cures à pourvoir, ensuite parce que les électeurs boudaient de plus en plus les convocations aux assemblées, n’en réunissant parfois que trois ou quatre. Pour pallier cette situation, en accord avec le directoire du département du Bas-Rhin, l’évêque nomma, pour remplacer des réfractaires encore en exercice, non plus des curés en titre élus, mais des administrateurs provisoires de paroisses.

Dans le district de Colmar, 45 curés furent élus en juillet 1791, et plus tard, en novembre 1792, des élections s’y tinrent encore pour des nominations à 40 cures vacantes. Il semble, d’après les décomptes effectués par Louis Kammerer, que le nombre de curés élus fut bien plus important dans le Haut-Rhin que dans le Bas-Rhin.

 

Recrutement et effectifs

La Constitution civile du clergé prescrivait bien le remplacement quasi-immédiat des ecclésiastiques insermentés, encore fallait-il disposer d’un effectif d’assermentés qui permît de satisfaire à cette clause. L’Assemblée nationale dut se résigner à laisser en fonction les réfractaires qui ne pouvaient être remplacés ; ils étaient autorisés à rester provisoirement dans leur paroisse (décret du 23 janvier 1791), bénéficiant même d’une petite pension. Cependant, le refus massif de prestation du serment par le clergé d’Alsace contraignit les deux évêques à rechercher du renfort d’abord parmi des religieux alsaciens ayant quitté leurs couvents supprimés, d’Alsace, mais aussi des autres départements : 40 prirent ainsi des fonctions dans le Bas-Rhin et 71 dans le Haut-Rhin. Ce fut insuffisant, mais l’indispensable maîtrise de la langue allemande limitait singulièrement les possibilités de recours à des prêtres de vieille France, bien qu’une quinzaine de cette provenance s’établît dans le Bas-Rhin, quelques-uns de plus dans le Haut-Rhin.

A l’instigation des députés alsaciens, l’Assemblée nationale avait décrété le 4 avril 1791 « que dans les départements du Rhin, où il existe deux idiomes, tout prêtre, séculier ou régulier qui aura fait sa soumission pour prêter le serment civique ou l’aura prêté, pourra être élu par le peuple aux cures vacantes ». Par un non-dit (la nationalité française n’était plus une condition), cette disposition ouvrait aussi la porte de l’Alsace au clergé étranger, en particulier à ceux des pays d’Allemagne, et la loi du 8 janvier 1792 autorisa explicitement l’élection de prêtres étrangers. Louis Kammerer a estimé qu’il en était venu entre 100 et 110, aussi bien des séculiers que des réguliers, des séminaristes et des étudiants en théologie venus se faire ordonner, et un imposant contingent de professeurs d’université (Dereser, Dorsch, Jochmaring, Kämmerer, Pape, Scherer, Schmelzer, Schmid, Schneider, Schwind, Vanderschüren, Welcker, etc.), tous imprégnés des idées de l’Aufklärung, tous plus ou moins en délicatesse avec leurs hiérarchies. Ils se fixèrent essentiellement dans le Bas-Rhin, et ne furent d’abord que 6 à s’établir dans le Haut-Rhin, rejoints plus tard par 14 transfuges du Bas-Rhin.

L’ordination de séminaristes constituant le mode traditionnel de pérennisation du sacerdoce, le séminaire constitutionnel de Strasbourg ouvrit ses portes en novembre 1791 et celui de Colmar fut installé en février 1792. Ils dispensèrent des formations accélérées, plutôt bâclées, mais qui permirent à Brendel d’ordonner 40 nouveaux prêtres (dont 24 jeunes Allemands) et à Martin 12 autres.

 

Difficultés d’implantation de l’Église constitutionnelle

De nombreux prêtres insermentés étant restés à leur poste, faute de constitutionnels pour les remplacer, la coexistence des deux clergés concurrents était devenue source d’incidents à répétition. Dans les campagnes surtout, les desservants assermentés se trouvaient confrontés à une population méfiante, voire hostile, boycottant leur ministère, la plupart du temps excitée par des réfractaires, avec la complicité, manifeste ou tacite, des municipalités. Aussi, au moment de quitter la paroisse qu’il avait rejointe cinq jours plus tôt, l’un d’eux écrivit-il au corps municipal du lieu : « Vous vous êtes écartés de moi et m’avez laissé dire seul une messe que je voulais offrir à Dieu pour votre commune… C’est pourquoi, je me retire de vous en vous abandonnant à votre ignorance ». Pire encore étaient les insultes, les brimades, les menaces, les voies de fait même. Un rapport des autorités constituées du Bas-Rhin à l’Assemblée nationale est fort éloquent : « Un nouveau curé a été obligé de se sauver et de se réfugier à Strasbourg. Un autre a été chassé de sa cure à coups de pierres. Un troisième a été obligé, pour n’être pas lapidé, de se réfugier chez un ministre luthérien, qui a failli être tué pour lui avoir donné asile. Des habitants ont chassé le leur avec des pierres et des bâtons ; ils lui ont même lâché leurs chiens de basse-cour. Il en est même qui ont menacé leur curé de le lier dans un sac et de le jeter dans la rivière, etc. ». Des conflits éclatèrent entre communautés catholiques (« traditionnelles ») et protestantes ou entre « fanatiques » et « patriotes ». Pour tenter de calmer les esprits et protéger les prêtres jureurs, on fit intervenir la troupe, ce qui ne fit qu’envenimer la situation.

Ce furent bien l’attachement tenace de la population et de la grande majorité du clergé d’Alsace aux principes de l’Église catholique et romaine et le rejet de l’Église constitutionnelle, qui provoquèrent les premières mesures de persécution des nonconformistes. Un décret rendu le 17 juillet 1791 ordonnait l’éloignement à 30 lieues des frontières des prêtres réfractaires des départements du Rhin, au remplacement desquels il aura été ou sera pourvu et qui auront refusé de se rendre dans des lieux de regroupement prévus, à Strasbourg et à Colmar ; mais les autorités locales refusèrent finalement d’appliquer cette mesure avec rigueur. Avec la chute de la monarchie, la fidélité au roi n’étant plus de mise, le serment constitutionnel du 27 novembre 1790 se trouvait vidé d’une partie de sa substance et devint juridiquement caduc (ce qui sera officiellement confirmé plus tard par la circulaire du Comité de législation de la Convention nationale du 29 prairial III, 17 juin 1795). Il fut remplacé dès le 14 août 1792 par celui dit de « Liberté-Egalité » ou « petit serment », exigé de « tout Français recevant un traitement ou une pension de l’État », un serment purement civil sans aucune référence à un état religieux. La seule sanction encourue en cas de non-prestation était la privation du traitement ou de la pension. Or ce décret fut suivi par la loi du 26 août 1792 contraignant « tous les ecclésiastiques qui, étant assujettis au serment prescrit par le décret du 27 novembre, … ne l’ont pas prêté » à sortir de France dans les quinze jours, sous peine de déportation en Guyane. En Alsace, près de 900 s’exilèrent, essentiellement en Allemagne et en Suisse. La persécution du clergé réfractaire débutait. Ainsi, – du moins certains le croyaient-il – place nette serait faite pour permettre au clergé constitutionnel de vraiment s’implanter en terre d’Alsace.

Il n’en fut rien. A cela plusieurs raisons. Chasser les prêtres réfractaires est une chose, rallier à l’Église d’État leurs fidèles en est une autre, sans compter que la pénurie chronique de prêtres assermentés
ne permit jamais de combler le vide laissé par les insermentés. L’abbé Louis Kammerer a relevé que, dans les deux départements (sans le district de Belfort), 76 paroisses (14 dans le Haut-Rhin et 62 dans le Bas-Rhin) ne furent jamais desservies par eux, et bien plus encore ne le furent que très épisodiquement. Un autre facteur défavorable résidait dans leur instabilité ; ainsi, 34 d’entre eux passèrent du Bas-Rhin au Haut-Rhin (Dominique Varry). D’autre part, bien des paroisses virent s’y succéder plusieurs desservants dans des intervalles de temps très courts (6 à Dambach de 1792 à 1793, 5 à Ensisheim de 1791 à 1794, 5 à Orbey pendant la même période, etc.). Il faut aussi prendre en compte la déperdition enregistrée par le clergé constitutionnel, d’une part, d’environ 80 prêtres par décès, démission, rétractation de serment, émigration, et de l’autre part, de ceux de plus en plus attirés par l’activisme politique au détriment de fonctions sacerdotales négligées et finalement abandonnées. L’exemple type en est l’Allemand Euloge Schneider (NDBA, p. 3506), vicaire épiscopal et professeur du séminaire, élu au conseil municipal de Strasbourg dès 1791, devenu ardent jacobin et ultra-révolutionnaire, nommé maire provisoire de Haguenau en 1792, accusateur public près le tribunal criminel du Bas-Rhin, puis commissaire civil à l’armée révolutionnaire en 1793, pour finir sur l’échafaud en 1794 à Paris. On peut aussi mentionner Charles Fahrlænder et Jean Hoffmann, qui s’engagèrent pour aller combattre les rebelles en Vendée.

En 1793, les effectifs estimés du clergé constitutionnel en fonction en Alsace se montaient à quelque 160 dans le Bas-Rhin (dont environ la moitié d’Allemands) et à 280 dans le Haut-Rhin (dont à peine 10 % d’Allemands), toujours nettement en dessous des besoins, alors que les derniers réfractaires en fonction encore tolérés avaient été contraints de s’expatrier en vertu de la loi du 26 août 1792.

 

Le déclin

Une défiance de plus en plus perceptible des autorités révolutionnaires, nationales et locales, à l’égard d’une Église considérée comme politiquement trop modérée, freina son essor, et, avec la Terreur qui s’installa en 1793, sa position se dégrada encore.

La campagne de « déchristianisation » déclenchée par la mouvance hébertiste atteignit l’Alsace à l’automne 1793 et fut funeste à son Église constitutionnelle déjà fragilisée. Avec l’introduction du calendrier républicain, qui brouilla les temps liturgiques, la destruction ordonnée des symboles religieux visibles, entraînant le saccage de quelques églises, l’interdiction de tout culte, la réquisition au profit des administrations militaires d’églises converties en ateliers de confection, en magasins de fourrage, étables, porcheries, etc., la déchristianisation terroriste culmina par l’introduction d’un culte républicain athée, inauguré en grande pompe dans les « ci-devant » églises, rebaptisées « temples de la Raison », à Strasbourg (cathédrale) le 20 novembre, à Colmar (Saint-Martin) le 6 décembre, à Belfort (Saint-Christophe) le 11 décembre, mais aussi à Delle, Huningue, Soultz, Bergheim, Barr, Obernai, Wissembourg, etc. Ce culte ne dura qu’un moment et, dès juin 1794, il fut remplacé par celui plus spiritualiste de l’Être Suprême, mais encore plus éphémère.

Des pressions exercées sur les différents clergés pour les faire renoncer à leur ministère furent suivies, au sein du clergé constitutionnel, par de nombreuses « déprêtrisations », pas toujours spontanées, parfois extorquées sous la contrainte, et, pour mieux séduire les hésitants, un décret du 2 frimaire II (22 novembre 1793) promettait même un secours annuel à tout prêtre ayant abdiqué sa qualité. Les historiens récents distinguent les prêtres démissionnaires, dont l’acte n’incluait pas la renonciation au sacerdoce, les abdicataires qui y renoncèrent expressément et les traditeurs qui, en plus, livrèrent leur lettre de prêtrise, une classification peu aisée à établir, car bien des actes retrouvés peuvent être sujets à interprétation. L’un dans l’autre, il en a été dénombré 114 dans le Bas-Rhin et 115 dans le Haut-Rhin ; des 106 prêtres venus d’Allemagne, 67 abdiquèrent leur sacerdoce. Alors que l’évêque de Colmar se refusa à cette démarche (il mourra dans la solitude en juin 1794), celui de Strasbourg résigna ses fonctions le 25 novembre 1793, affaiblissant encore un peu plus l’Église constitutionnelle du Bas-Rhin.

Alors que le mariage des clercs avait été autorisé par décret du 17 décembre 1792, mais perçu comme scandaleux, rares furent ceux qui convolèrent avant leur abdication ; on n’en connaît que trois en Alsace, tandis que 92 ex-prêtres ayant ensuite pris femme ont été répertoriés (53 dans le Bas-Rhin et 39 dansle Haut-Rhin). Parmi eux, 23 avaient été ordonnés par les évêques constitutionnels, et, sur les 67 abdicataires allemands, 38 se marièrent.

La politique antireligieuse de l’ère de la Terreur ne fit plus de distinction entre réfractaires et jureurs, dont certains furent emprisonnés après refus de démission, d’autres comme suspects (loi du 17 septembre 1793). L’apogée de leur répression fut atteinte avec « l’affaire d’Hirsingue », un banal débordement par quelques villageois éméchés lors de la fête patronale, transformé par les ultra-révolutionnaires en crime de lèse-nation, provoquant, le 4 thermidor II (22 juillet 1794), l’ordre d’arrestation et de réclusion à la citadelle de Besançon de tous les ministres des cultes (catholiques, protestants et juifs) des deux départements du Rhin et de celui du Mont-Terrible. On en arrêta ainsi 285, mais avec la chute de Robespierre survenue quelques jours plus tard (9 thermidor, 27 juillet 1794), seuls 227 connurent la prison, d’abord à Belfort, d’où on les transféra à Besançon, puis plus tard au château de Ribeauvillé pour 113 d’entre eux ; les dernières libérations n’intervinrent qu’en automne 1794.
Cet épisode provoqua, non seulement un peu plus d’une trentaine d’abdications supplémentaires obtenues par la rigueur des conditions de détention, mais aussi l’écroulement de l’Église constitutionnelle d’Alsace.

Le coup de grâce lui fut porté par le décret du 2e sans-culottides II (18 septembre 1794), qui supprima le paiement par la République des frais et salaires des cultes, introduisant ainsi la séparation de l’Église et de l’État. L’Église constitutionnelle d’Alsace (et d’ailleurs) avait vécu.

La cause principale du rejet de la Constitution civile du clergé est à rechercher d’abord chez les Constituants qui l’avaient votée. Pour des considérations financières et d’organisation administrative, une réforme de l’Église de France n’était pas inacceptable, mais l’Assemblée nationale, aveuglée par la doctrine d’une souveraineté nationale absolue, avait orgueilleusement dédaigné toute idée de négociation avec le Saint-Siège, oubliant, ou voulant ignorer, que le catholicisme était universel et non national. Une autre erreur, non moins funeste, fut de croire que la magie de quelques décrets bousculera des habitudes et traditions pluriséculaires, particulièrement vivaces en Alsace. Ne reposant sur aucune assise solide, l’Église constitutionnelle chancela aux premiers coups que lui porta la Terreur et s’effondra dès que l’État lui retira son soutien.

 

Epilogue : l’Église gallicane (1795-1802) et le Concordat

Avec certaines restrictions, les décrets de printemps 1795 proclamèrent la liberté des cultes et mirent à la disposition des fidèles des édifices religieux non encore aliénés en imposant aux prêtres appelés à les desservir un acte de soumission aux lois. Ces nouvelles mesures de tolérance religieuse profitèrent surtout aux réfractaires qui rentraient nombreux de leur exil pour reprendre leur place qu’ils considéraient comme légitime ; ayant la faveur des fidèles, ils bénéficiaient aussi de la bienveillance des autorités constituées, au détriment du clergé constitutionnel, ou de ce qui en restait. Dès la fin de la Terreur, sous la conduite de l’abbé Grégoire, quelques évêques et prêtres constitutionnels tentèrent de reconstruire une Église nationale et gallicane. En mars 1795 ils publièrent une Lettre encyclique invitant les évêques non abdicataires à y adhérer pour jeter les bases d’une réorganisation, et convoquèrent pour 1796 un concile national à Paris.

En Alsace, c’était la confusion. Le diocèse du Haut-Rhin, sans évêque depuis la mort de Martin, fut provisoirement gouverné par un collège de douze membres, le Presbytère, élu en septembre 1795 par une assemblée de 114 prêtres, anciens constitutionnels, et placé sous l’autorité de l’évêque des Vosges. Le Presbytère organisa alors l’élection d’un évêque. Tous les fidèles étaient conviés à voter dans chaque paroisse du diocèse. Sur les 12 862 suffrages exprimés lors d’un second tour, la majorité se porta sur Marc Antoine Berdolet (NDBA, p. 174), qui sera un évêque « dynamique et entreprenant » (Claude Muller). Il fut consacré à Colmar le 25 août 1796, mais n’y résida pas, préférant s’établir d’abord à Phaffans – sa paroisse – puis à Soultz. Dans le Bas-Rhin, où près des deux tiers des prêtres assermentés avaient disparu, François Antoine Brendel, après avoir repris son titre d’évêque, renonça définitivement à sa charge en juin 1797 (il décèdera à Strasbourg en mai 1799). Quelques mois plus tard, le diocèse du Bas-Rhin, où l’effectif du clergé assermenté était réduit à peu, passa provisoirement sous la juridiction spirituelle de l’évêque du Haut-Rhin. Si l’Église gallicane du Bas-Rhin n’a jamais pu se constituer, dans le Haut-Rhin elle comptait 157 prêtres en 1800.

Or, le Premier Consul avait fait entreprendre de discrètes négociations avec la Papauté. Elles aboutirent en 1801 à la signature du Concordat, qui rétablit des relations officielles entre l’État français et le Saint-Siège, réorganisa l’Église de France et imposa la paix religieuse, du moins jusqu’à la Restauration. Le Concordat, ratifié par la loi du 8 avril 1802 sur les cultes, mit fin à l’Église nationale et gallicane, faisant place à l’Église concordataire (existant encore de nos jours en Alsace-Moselle). Les deux départements alsaciens formèrent dès lors le diocèse de Strasbourg. A sa tête fut nommé l’ancien évêque constitutionnel des Landes, Jean Pierre Saurine (NDBA, p. 3376), qui eut à gérer une cohabitation souvent tendue entre anciens constitutionnels et anciens réfractaires.

 

Bibliographie

REUSS (Rodolphe), La Cathédrale de Strasbourg pendant la Révolution. Etudes sur l’histoire politique et religieuse de l’Alsace (1789-1802), Paris, 1888.

REUSS (Rodolphe),La constitution civile du clergé et la crise religieuse en Alsace (1790-1795), 2 vol., Strasbourg-Paris, 1922.

KOERNER (Francis),L’Église constitutionnelle dans le Bas-Rhin et ses difficultés, D.E.S. dactylographié, Strasbourg (Lettres), 1957 (n’existerait plus qu’en un seul exemplaire, aux AMS, K.89).

PLONGERON (Bernard), Conscience religieuse en Révolution. Regards sur l’historiographie religieuse de la Révolution française, Paris, 1969.

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MULLER (Claude), « Religion et Révolution en Alsace », Annales historiques de la Révolution française, 237, Paris, 2004, p. 63-83.

TUFFERY (Jeanne-Marie), Le Concile national en 1797 et 1801 ; l’utopie d’une église républicaine, Thèse droit canonique, 2 vol., Strasbourg-2, 2005.

 

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