Avoué ecclésiastique

De DHIALSACE
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Avouerie

Le latin advocatus («celui qu’on appelle à soi») donne en français avoué (en Lorraine voué) et plus tard avocat,en allemand

Vogt (mhd. voget, aussi vöt, fougt,etc. ; en francique fauth) et plus tard Advokat Vogt a au moins trois sens différents : 1. tuteur ou curateur ; 2. bailli (Burg-, Stadt-, Landvogt ; Ober- und Untervogt); 3. avoué ecclésiastique (Kastvogt,Kirchenvogt). Seule cette dernière acception sera prise en compte ici. C’est bien à tort que Moeder (Les institutions de Mulhouse au Moyen Age, 1951, p. 155) a cru pouvoir faire dériver le second sens du troisième ; beaucoup d’historiens et d’archivistes alsaciens (dont Dubled) l’ont suivi, et qualifient d’avoués des Vögte qui sont en réalité des baillis. On ne saurait assez mettre en garde contre cette confusion.

Au haut Moyen Age, l’avoué est le représentant d’une église en justice. A partir de la fin du Xe siècle, il devient le protecteur de cette Eglise - autrement dit son exploiteur attitré - et celui qui tient en fief du roi la haute justice sur ses sujets. Ce n’est donc plus un fonctionnaire de cette église, c’est presque son maître.

L'avoué, un seigneur protecteur des abbayes

L’avouerie apparaît dès le haut Moyen Age comme une conséquence de la disparition de l’abbatiat laïque et du développement de l’immunité, privilège par lequel le souverain interdit à ses agents (comte, centenier, etc.) d’exercer leurs fonctions sur les terres de telle seigneurie ecclésiastique. Il faut alors qu’un autre exerce la justice et la police sur les hommes de cette seigneurie (libres et serfs), car un homme d’église ne saurait faire couler le sang : c’est le rôle de l’avoué, qui doit aussi protéger les hommes de son Eglise et représenter celle-ci en justice. Au départ, les avoués sont d’assez minces personnages ; mais, au IXe siècle et à nouveau depuis le dernier tiers du Xe, on voit des comtes exercer cette fonction. Depuis le milieu du Xe siècle, des églises de plus en plus nombreuses ont le libre choix de leur avoué, du moins en théorie.

L’avouerie prend une importance toute nouvelle à partir de la fin du Xe siècle, à la suite de trois innovations : d’abord, dès le Xe siècle, l’immunité est accordée à beaucoup plus d’églises et leur donne des pouvoirs plus étendus, dont depuis Otto Ier le ban, et depuis Otto II parfois des droits régaliens ; c’est ainsi que l’évêque de Strasbourg devient maître de sa ville épiscopale. Ensuite, l’affaiblissement du pouvoir central et l’insécurité croissante qui accompagnent la féodalisation font ressentir aux églises le besoin d’un protecteur qui défende leurs biens contre les convoitises des autres puissants. Enfin, la seigneurie banale vient se superposer à la seigneurie foncière, et ce sont les avoués, investis du ban par le roi, qui l’exercent sur les terres d’église ; elle implique notamment le droit de gîte (à l’occasion des plaids que l’avoué vient, en principe trois fois par an, tenir sur les terres de son église) et la taille - droits qui, joints à la justice, font de l’avoué le vrai maître de la seigneurie ecclésiastique.

Un droit de protection cher payé

D’autre part, l’avoué, en compensation de sa «protection», exige une part des terres de son église. Un exemple précoce et célèbre : les 68 cours que le duc Otto de Carinthie, avoué de l’abbaye de Wissembourg, lui arrache en 991 pour les donner en fief à ses chevaliers (Weißenburger Kirchenraub). Avant 1114, le duc de Lorraine aurait extorqué à Moyenmoutier 1515 manses (Als. Dipl. I 191 n° 242, acte suspect). Même des règlements destinés à limiter les appétits des avoués, comme ceux de Sainte-Croix-en-Plaine (Als. Dipl. I 163 n° 207, 1049) et d’Ottmarsheim (MGH DD VI/1 n° 99, 1063) leur donnent droit à 1/12e des nouvelles acquisitions du monastère. Par le biais de «cadeaux» plus ou moins extorqués, d’usurpations diverses, d’intimidations et de violences ouvertes, pouvant aller jusqu’à l’incendie du couvent, ils arrivent aux XIe et XIIe s. à s’approprier une part importante des revenus de leurs églises. Ils s’immiscent aussi dans leurs affaires intérieures : gestion des biens, recrutement, élection de l’abbé, réformes.

Se protéger du protecteur

Les monastères, à cette époque, n’arrêtent pas de se plaindre des abus de leurs avoués. Ils se défendent d’eux de plusieurs manières : contre les plus tyranniques, ils s’adressent à l’évêque ou au pape pour obtenir leur excommunication, mesure qui peut conduire à résipiscence un avoué âgé, craignant pour sa sépulture ecclésiastique et pour son salut, mais les problèmes réapparaîtront avec ses héritiers. Certains couvents fabriquent de toutes pièces des règlements d’avouerie, prétenduement émanés de Dagobert ou de Charlemagne, qui limitent les prérogatives de l’avoué ; mais même quand ils en obtiennent confirmation par le souverain régnant, ces textes ont peu d’effet concret. Enfin, ils s’appuient sur leurs ministériaux, qu’ils parviennent (non sans mal, cf. MGH DD VI/2, 643 n° 473) à soustraire à la juridiction de l’avoué. Mais celui-ci arrive parfois à les attirer dans son camp par des fiefs ou des mariages avantageux ; le plus à l’aise à ce jeu est le souverain, qui peut aussi leur proposer des carrières intéressantes. Enfin, les monastères ont cherché à obtenir le choix de leur avoué. En effet, l’avouerie des abbayes royales est conférée en fief par le souverain ; celle des abbayes épiscopales peut être donnée en fief par l’évêque (ainsi celle de Marmoutier aux Geroldseck) ou exercée par l’avoué de l’évêché (ainsi celle de Neuwiller par une branche des comtes de Metz-Homburg, puis par les Dagsburg). Celle des abbayes familiales (Eigenklöster) reste généralement aux mains de la famille fondatrice (aux Eguisheim-Dagsburg à Altorf, Sainte-Croix, etc.). Il arrive que celle-ci, cédant aux instances des moines, leur accorde le libre choix de leur avoué. Mais cette liberté reste théorique : de facto, l’avouerie est héréditaire. C’est pourquoi elle est refusée par certains ordres – en particulier les Cisterciens et les ordres militaires – qui prétendent n’avoir d’autre avoué que le roi, à qui ils font un devoir de les protéger gratuitement. Mais ce rejet aussi reste théorique : dans la pratique, ils sont bien obligés de se soumettre à la «protection» du puissant le plus proche : les Ferrette à Lucelle, les Rappoltstein à Pairis, le duc de Lorraine à Stürzelbronn, etc.

Réseaux régionaux d'avoueries

Au haut Moyen Age, une Eglise avait un avoué différent dans chaque pagus. Plus tard, chaque église n’a en principe qu’un avoué, mais c’est d’autant moins vrai que ses biens sont plus dispersés. Pour les plus éloignés ou les plus isolés, il existe des avoueries particulières ou locales. C’est ainsi que l’avouerie de Wissembourg est aux Saliens, puis aux Staufen, mais celle de ses possessions dans l’Eichelgau (Alsace Bossue) est aux Sarrewerden ; celle de Saint-Dié est au duc de Lorraine, mais ses biens alsaciens sont sous l’avouerie de l’Empire. En effet, pour que l’avoué puisse efficacement protéger une possession, il faut que son pouvoir soit réel là où elle se trouve. Un avoué trop lointain ne sert à rien.

D’autre part, les puissants ont des avoueries trop nombreuses pour qu’ils puissent en exercer eux-mêmes les fonctions. C’est pourquoi ils les délèguent à des sous-avoués, pratique que les ecclésiastiques détestent, car ces sous-avoués sont de petits seigneurs souvent plus cupides et plus tyranniques que les avoués principaux. L’avouerie des évêchés est un cas particulier, car les évêques sont mieux armés que les moines pour résister à leur avoué. Celui de l’Evêché de Strasbourg est nommé advocatus civitatis ouadvocatus Argentinensis (Stadtvogt), ce qui donne l’impression sans doute trompeuse que les biens ruraux de l’Eglise de Strasbourg échappent à son influence (seul l’Obermundat a pour avoués les Habsbourg). L’avouerie de Strasbourg appartient à une famille baroniale longtemps sans patronyme, puis aux Rhinau, qui s’éteignent vers 1220. L’évêque redoute alors que les Staufen ne mettent la main sur l’avouerie, mais il arrive à les en écarter et la donne aux Lichtenberg, sous lesquels elle perd toute importance ; au XVe siècle, ils l’inféodent à un sous-avoué (Untervogt) pris dans la noblesse strasbourgeoise. Les avoués des Eglises de Bâle et de Metz sont des comtes - à Bâle les Homberg, à Metz les Metz-Homburg, puis les Dagsburg, à l’extinction desquels (1225) l’évêque abolit l’avouerie.

Avoueries et puissance des grandes familles

Aux XIe et XIIe siècles, période où la richesse se concentre dans les monastères, l’ascension des lignages nobles repose sur l’avouerie, qui leur assure le contrôle de cette richesse. La puissance d’une famille se mesure au nombre et à l’importance de ses avoueries. Un des principaux résultats de la querelle des Investitures en Alsace est que les Dagsburg perdent l’avouerie d’Andlau, d’Erstein, de Colmar et sans doute de Hohenburg/Niedermunster au profit des Staufen, et c’est en procurant à Hugo von Dagsburg celle de l’évêché de Metz que Frédéric Ier scelle sa réconciliation avec lui. L’importance de l’avouerie est telle que le sens du mot «avoué» s’élargit et qu’il en vient à désigner tout simplement le seigneur, même là où ses droits ne découlent nullement de la protection d’une église. Lorsqu’en 1240, Eberhard von Greifenstein se dit dominus et advocatus eiusdem castri [Grifenstein] (SUB I 203 n° 262), il est clair qu’il n’est ni avoué ecclésiastique ni Burgvogt, et que par conséquent advocatus est ici synonyme de dominus. De même, lorsqu’en 1251 un Ettendorf se dit avoué du village de Berstett (SUB I 257 n° 345), et peut-être déjà quand le comte Albert d’Eguisheim se dit avoué du village d’Eichhoffen dans une charte de 1097, mais récrite au milieu du XIIe siècle (AD I 178 n° 230).

A partir du XIIIe siècle, les monastères traditionnels déclinent et la richesse se concentre désormais dans les villes. C’est dans celles-ci que naissent désormais la plupart des nouveaux couvents, notamment ceux des Ordres Mendiants. Mais comme ce ne sont plus des fondations familiales et qu’ils n’ont pas de seigneuries foncières, ils n’ont pas non plus d’avoué – à l’exception des Dominicaines et des Clarisses, qui ont parfois l’une ou l’autre exploitation rurale assez grosse pour se voir imposer un avoué local. Entre les abbayes bénédictines et augustines et leurs avoués, les conflits persistent, et certains sont encore aigus (entre Marmoutier et les Geroldseck, entre Senones et les comtes de Salm jusque vers 1260 (MGH SS 25, 311-13, 316, 318), mais en général ils ont perdu en intensité.

Déclin de l'avouerie : essor des villes

L’avoué n’est plus aussi prédateur, les abbayes ont souvent réussi à limiter ses exigences ; celles-ci, en contrepartie, sont devenues coutumières, donc acceptées. L’abonnement de la taille et les limitations du droit de gîte mentionnées dans les coutumiers domaniaux (Hofrechte, Weistümer) en témoignent. Depuis le XIIIe siècle, c’est surtout dans cette catégorie de sources qu’il est question de l’avoué. Elle est naturellement portée à souligner les limites de son pouvoir : il ne doit venir que si le seigneur ecclésiastique l’appelle, principalement pour contraindre des tenanciers récalcitrants ; l’avoué n’apparaît ainsi guère que comme un agent d’exécution, ce qui occulte sans doute plus que de raison ses pouvoirs de haut justicier. D’autre part, comme les Weistümer énoncent la coutume particulière d’un lieu, c’est toujours l’avouerie locale qui y apparaît, même quand celui qui l’exerce nous est connu comme avoué général. Il en est de même quand on voit un monastère racheter les droits de son avoué sur une de ses cours.

Qu’aux XIIIe et XIVe siècles l’avouerie, pour autant, n’est pas tombée au rang de source de menus profits pour des nobles besogneux, c’est l’histoire urbaine qui le montre : toutes les villes impériales d’Alsace, sauf Haguenau et Kaysersberg, ont été fondées sur les terres d’abbayes dont les Hohenstaufen avaient l’avouerie, et diverses autres villes ont la même origine, qu’elles aient été fondées par l’avoué (Bouxwiller, Erstein, Masevaux, etc.) ou par l’abbaye, évincée plus tard par son avoué (Marmoutier, Neuwiller, Seltz ?). En revanche, la décadence des monastères traditionnels aux XVe et XVIe siècles fait tomber leur avouerie dans une insignifiance dont la renaissance monastique du XVIIIe siècle ne la fera pas sortir.

En conclusion, comme beaucoup d’autres institutions médiévales, l’avouerie doit son essor à la faiblesse de l’Etat, qui n’est pas capable de garantir la sécurité des maisons religieuses et le respect de leurs propriétés, ce qui les oblige à se soumettre à des protecteurs plus efficaces, parce que plus proches. Mais la protection est toujours le prétexte de l’exploitation.

Néanmoins, aussi rapaces qu’ils aient été, les avoués n’ont pas tué la poule aux œufs d’or. Jamais on n’a fondé autant de nouveaux monastères qu’à l’époque où ils avaient le plus à souffrir de leurs avoués. Les deux sont liés : sans l’avouerie, les donations de l’aristocratie à l’Eglise auraient fini par ruiner la première et par enrichir la seconde sans contrepartie. L’avouerie rétablit l’équilibre ; elle profite aux mouvements religieux qui répondent le mieux aux attentes de la société laïque, car ce sont eux qui bénéficient des donations les plus nombreuses, et ce sont les autres que les avoués ont le moins de scrupules à exploiter. De cette manière, l’avouerie contribue à éviter au monde religieux de se scléroser.

Bibliographie

DUBLED (Henri), « L’avouerie dans les monastères d’Alsace au Moyen Age (8e-12e s.) », AEA, 26, 1959, p. 1-88.

DUBLED (Henri), « L’avouerie dans les monastères d’Alsace au Moyen Age (13e-15e s.) », AEA, 30, 1964, p. 65-141 [ces 2 articles sont riches de références, mais aussi d’erreurs et de confusions].

SCHMID (Karl), « Adel und Reform in Schwaben », Investiturstreit und Reichsverfassung (Vorträge und Forschungen, 17), 1973, p. 295-319.

PARISSE (Michel), La noblesse lorraine, 1976, t. I, 59-108.

GILOMEN (Hans Jürgen), Die Grundherrschaft des Basler Cluniazenser-Priorates St. Alban im Mittelalter, 1977, p. 85-100 ; L’avouerie en Lotharingie, publ. de la section hist. de l’Institut Grand-Ducal de Luxembourg, 98, 1984.

LEGL (Franck), Studien zur Geschichte der Grafen von Dagsburg-Egisheim, 1998, p. 522-7

HUMMER (Hans J.), Politics and Power in Early Medieval Europe. Alsace and the Frankish Realm, 600-1000, 2005.

Bernhard Metz