Artisanat : Différence entre versions

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<p class="1-Entr" style="text-align: justify;">''<span lang="DE" style="font-family:"><span style="font-weight:normal">Antwerk, Handwerk, Handkünste, Gewerbe</span></span>''</p>
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''Antwerk, Handwerk, Handkünste, Gewerbe''
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= Au Moyen Age =
 
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<p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 11.35pt; text-align: justify;">Au Moyen Age, l’artisanat relève des arts mécaniques (''artes mechanicae''), opposés aux arts libéraux.</p>
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Au Moyen Age, l’artisanat relève des arts mécaniques (''artes mechanicae''), opposés aux arts libéraux.
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== Les ''artes mechanicae''&nbsp;(''Handwerke'') ==
 
== Les ''artes mechanicae''&nbsp;(''Handwerke'') ==
<p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 11.35pt; text-align: justify;">Ces arts mécaniques font l’objet de plusieurs traités. Ainsi, Hugues de Saint-Victor (1215-1279) répertorie les inventions de l’homme, qu’il divise, par analogie avec les arts libéraux, en sept sciences : la fabrication de la laine, l’armement, la navigation, l’agriculture, la chasse, la médecine et le théâtre (''Didascalicon de studio legendi'', II, 20 - vers 1125). Bonaventure (1217, 1218 ou 1221-1274), les organise selon leur finalité en affirmant qu’ils furent inventés pour suppléer aux faiblesses du corps, dont ils permettent le soulagement ou le confort (''De reductione artium ad theologiam'')''.'' Robert Kilwardby (1215-1279) se réfère à Hugues de Saint-Victor dans la description des arts mécaniques et affirme qu’ils occupent la dernière place dans la hiérarchie du savoir (''De ortu scientiarum'' - Sur l’origine des sciences). Thomas d’Aquin (~ 1225-1274) les définit comme serviles et leur finalité est celle de tout travail manuel : assurer la subsistance, vaincre l’oisiveté et juguler les mauvais désirs (''Somme théologique'', II-II, 187, 3). Cependant, d’autres auteurs, comme Roger Bacon (1214-1294) ou Raymond Lulle (~ 1232-1316), les considèrent moins négativement. Rodericus Zamorensis (dit Rodrigo Sanchez de Arévalo, 1404-1470) leur consacre un chapitre dans son ''Speculum vite humane'' (1467), traduit en plusieurs langues, dont l’allemand et le français (à Strasbourg, entre 1477 et 1480), et diffusé dans toute l’Europe. L’édition allemande traduit arts mécaniques par ''Handwerk'' ou ''Handkünste''. Il pose la question de savoir ce que sont les arts mécaniques, quel est leur nombre, quelle est leur utilité au niveau social et comment on les évalue dans la société. Il reprend la classification de Hugues de Saint-Victor, décrit les métiers et y ajoute une iconographie. Ainsi, le travail de la laine comprend la fabrication, la préparation et la vente du drap, la fabrication de la corde, le battage de la laine, la couture, le filage, etc. Il affirme que la civilisation est impossible sans les métiers. Cependant, les artisans (''Antwerker'', ''Handwerker'') restent pour lui des hommes de second ordre (même s’ils sont utiles pour la ville, comme les paysans ou les marchands), car leurs préoccupations n’appartiennent pas au domaine de la vertu et qu’ils ne se préoccupent que d’eux-mêmes. Ils sont incapables de conseiller, de juger et d’assumer des fonctions publiques. L’auteur participe ainsi au chœur des auteurs qui critiquent les artisans, mais les louent aussi, par le biais d’un dialogue entre les métiers pesant le pour et le contre.</p>
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Ces arts mécaniques font l’objet de plusieurs traités. Ainsi, Hugues de Saint-Victor (1215-1279) répertorie les inventions de l’homme, qu’il divise, par analogie avec les arts libéraux, en sept sciences : la fabrication de la laine, l’armement, la navigation, l’agriculture, la chasse, la médecine et le théâtre (''Didascalicon de studio legendi'', II, 20 - vers 1125). Bonaventure (1217, 1218 ou 1221-1274), les organise selon leur finalité en affirmant qu’ils furent inventés pour suppléer aux faiblesses du corps, dont ils permettent le soulagement ou le confort (''De reductione artium ad theologiam'')''.'' Robert Kilwardby (1215-1279) se réfère à Hugues de Saint-Victor dans la description des arts mécaniques et affirme qu’ils occupent la dernière place dans la hiérarchie du savoir (''De ortu scientiarum'' - Sur l’origine des sciences). Thomas d’Aquin (~ 1225-1274) les définit comme serviles et leur finalité est celle de tout travail manuel : assurer la subsistance, vaincre l’oisiveté et juguler les mauvais désirs (''Somme théologique'', II-II, 187, 3). Cependant, d’autres auteurs, comme Roger Bacon (1214-1294) ou Raymond Lulle (~ 1232-1316), les considèrent moins négativement. Rodericus Zamorensis (dit Rodrigo Sanchez de Arévalo, 1404-1470) leur consacre un chapitre dans son ''Speculum vite humane'' (1467), traduit en plusieurs langues, dont l’allemand et le français (à Strasbourg, entre 1477 et 1480), et diffusé dans toute l’Europe. L’édition allemande traduit arts mécaniques par ''Handwerk'' ou ''Handkünste''. Il pose la question de savoir ce que sont les arts mécaniques, quel est leur nombre, quelle est leur utilité au niveau social et comment on les évalue dans la société. Il reprend la classification de Hugues de Saint-Victor, décrit les métiers et y ajoute une iconographie. Ainsi, le travail de la laine comprend la fabrication, la préparation et la vente du drap, la fabrication de la corde, le battage de la laine, la couture, le filage, etc. Il affirme que la civilisation est impossible sans les métiers. Cependant, les artisans (''Antwerker'', ''Handwerker'') restent pour lui des hommes de second ordre (même s’ils sont utiles pour la ville, comme les paysans ou les marchands), car leurs préoccupations n’appartiennent pas au domaine de la vertu et qu’ils ne se préoccupent que d’eux-mêmes. Ils sont incapables de conseiller, de juger et d’assumer des fonctions publiques. L’auteur participe ainsi au chœur des auteurs qui critiquent les artisans, mais les louent aussi, par le biais d’un dialogue entre les métiers pesant le pour et le contre.
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== L'artisanat et le développement des villes&nbsp; ==
 
== L'artisanat et le développement des villes&nbsp; ==
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">L’artisanat, à partir du moment où il se développe – en même temps que les villes –, peut se diviser en grandes familles de métiers : ceux de l’alimentation, de la construction, du travail des métaux, du cuir, du textile, du bois, de la terre, des « arts », de l’hygiène et de l’édition, soit quelque deux cents au total, les activités étant très parcellisées. Il s’exerce essentiellement en ville sous forme d’atelier où s’activent les maîtres, assistés souvent de leur épouse, de leurs compagnons et apprentis (qui ne sont pas présents dans tous les ateliers), mais aussi dans le plat pays (''Hinterland''), lorsque se met en place le ''Verlagssystem'' (par exemple dans le tissage, phénomène analysé par Tom Scott pour Fribourg-en-Brisgau).</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">L’entrée dans l’artisanat était soumise à trois conditions : que l’impétrant soit un enfant légitime né de parents mariés (''ehelich''), honorables (''ehrlich'') et exerçant un métier digne. Les métiers sont réputés indignes (''unerlich'')&nbsp;lorsqu’ils sont en contact avec le sang et la mort, comme ceux de bourreau, de fossoyeur, de barbier-chirurgien ou de tisserand de lin (les tisserands de lin ont tissé le suaire du Christ), ou quand ils s’exercent à l’écart des villes, comme celui de meunier, toujours suspecté de voler du grain et de se livrer à la contemplation des étoiles. Ainsi, Domenico Scandella, dit Menocchio, meunier du Frioul au XVI<sup>e</sup> siècle, tombe dans les griffes de l’Inquisition pour avoir élaboré sa propre vision de la cosmogonie à partir de lectures imparfaitement comprises et d’observations astronomiques.</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Dans les territoires de langue allemande, le terme d’artisanat, ''Gewerbe'', apparaît très rarement dans les sources, où on lui préfère le terme de ''Handwerk'', terme générique désignant les métiers, soit comme activité unique, mais bien plus comme métier organisé, personne morale dotée d’un règlement, parfois d’un sceau, détenant une autonomie juridique (''eigene Gerichtsbarkeit'') et financière, et prenant part, à partir du XIII<sup>e </sup>siècle, à l’administration des villes du Rhin supérieur. Le terme de ''Handwerk'' sera alors progressivement remplacé par celui de ''Zunft'', corporation.</p>
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L’artisanat, à partir du moment où il se développe – en même temps que les villes –, peut se diviser en grandes familles de métiers : ceux de l’alimentation, de la construction, du travail des métaux, du cuir, du textile, du bois, de la terre, des « arts », de l’hygiène et de l’édition, soit quelque deux cents au total, les activités étant très parcellisées. Il s’exerce essentiellement en ville sous forme d’atelier où s’activent les maîtres, assistés souvent de leur épouse, de leurs compagnons et apprentis (qui ne sont pas présents dans tous les ateliers), mais aussi dans le plat pays (''Hinterland''), lorsque se met en place le ''Verlagssystem'' (par exemple dans le tissage, phénomène analysé par Tom Scott pour Fribourg-en-Brisgau).
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L’entrée dans l’artisanat était soumise à trois conditions : que l’impétrant soit un enfant légitime né de parents mariés (''ehelich''), honorables (''ehrlich'') et exerçant un métier digne. Les métiers sont réputés indignes (''unerlich'')&nbsp;lorsqu’ils sont en contact avec le sang et la mort, comme ceux de bourreau, de fossoyeur, de barbier-chirurgien ou de tisserand de lin (les tisserands de lin ont tissé le suaire du Christ), ou quand ils s’exercent à l’écart des villes, comme celui de meunier, toujours suspecté de voler du grain et de se livrer à la contemplation des étoiles. Ainsi, Domenico Scandella, dit Menocchio, meunier du Frioul au XVI<sup>e</sup> siècle, tombe dans les griffes de l’Inquisition pour avoir élaboré sa propre vision de la cosmogonie à partir de lectures imparfaitement comprises et d’observations astronomiques.
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Dans les territoires de langue allemande, le terme d’artisanat, ''Gewerbe'', apparaît très rarement dans les sources, où on lui préfère le terme de ''Handwerk'', terme générique désignant les métiers, soit comme activité unique, mais bien plus comme métier organisé, personne morale dotée d’un règlement, parfois d’un sceau, détenant une autonomie juridique (''eigene Gerichtsbarkeit'') et financière, et prenant part, à partir du XIII<sup>e </sup>siècle, à l’administration des villes du Rhin supérieur. Le terme de ''Handwerk'' sera alors progressivement remplacé par celui de ''Zunft'', corporation.
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== La corporation (''Zunft'') ==
 
== La corporation (''Zunft'') ==
<p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 2.4pt; text-align: justify;">La corporation, entité administrative, préside aux destinées d’un ou de plusieurs métiers apparentés ou non, par exemple, celle des forgerons de Colmar, ''Zum Holderbaum ''(Au Sureau), regroupe, après la réduction du nombre de corporations de vingt à dix en 1521, les forgerons, les tailleurs de pierre, les serruriers, les fabricants de marteaux, de couteaux, d’aiguilles, les maçons, les potiers d’étain, les menuisiers et les charpentiers). Elle est dirigée par un maître élu parmi ses pairs (la rotation est annuelle), et faisant partie des ''Sexvirs'', ensemble de six personnes ayant des responsabilités particulières. Le but de la corporation est d’édicter des règlements pour chacun des métiers qui en font partie. Ces règlements, oraux pour la plupart jusque vers la fin du XIV<sup>e</sup> siècle, bénéficient ensuite d’une mise par écrit qui en précise les innombrables détails et les fixe de façon incontestable, répondant ainsi à la volonté d’ordonner – dans tous les domaines – insufflée par les autorités. Cet ensemble d’articles définissent les modalités d’approvisionnement en matière première, les modalités de fabrication (devant aboutir à une qualité constante et égale des produits, des vérificateurs les contrôlant), les lieux de vente, la durée et les conditions de l’apprentissage et du compagnonnage, le nombre d’apprentis et de salariés par atelier, le montant des salaires et le prix des repas (partie du salaire), les amendes en cas d’infraction, le fonctionnement de la juridiction interne, etc. Ces dispositions sont destinées à créer une égalité entre les artisans et à éviter une concurrence sauvage. Ce résultat n’est pas nécessairement atteint, certains artisans développant leur activité jusqu’à lui donner, à partir du XV<sup>e</sup> siècle, une forme pré-capitaliste, alors que d’autres font faillite, ce dont font état les inventaires après décès ou les changements de statut (le maître indépendant pouvant devenir salarié chez un autre maître ou changer d’activité). Toute personne vivant en ville et exerçant une activité devait obligatoirement s’affilier à une corporation. Les membres devaient verser un droit d’entrée (''Einung'') et une cotisation.</p>  
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<p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 2.4pt; text-align: justify">La corporation, entité administrative, préside aux destinées d’un ou de plusieurs métiers apparentés ou non, par exemple, celle des forgerons de Colmar, ''Zum Holderbaum ''(Au Sureau), regroupe, après la réduction du nombre de corporations de vingt à dix en 1521, les forgerons, les tailleurs de pierre, les serruriers, les fabricants de marteaux, de couteaux, d’aiguilles, les maçons, les potiers d’étain, les menuisiers et les charpentiers). Elle est dirigée par un maître élu parmi ses pairs (la rotation est annuelle), et faisant partie des ''Sexvirs'', ensemble de six personnes ayant des responsabilités particulières. Le but de la corporation est d’édicter des règlements pour chacun des métiers qui en font partie. Ces règlements, oraux pour la plupart jusque vers la fin du XIV<sup>e</sup> siècle, bénéficient ensuite d’une mise par écrit qui en précise les innombrables détails et les fixe de façon incontestable, répondant ainsi à la volonté d’ordonner – dans tous les domaines – insufflée par les autorités. Cet ensemble d’articles définissent les modalités d’approvisionnement en matière première, les modalités de fabrication (devant aboutir à une qualité constante et égale des produits, des vérificateurs les contrôlant), les lieux de vente, la durée et les conditions de l’apprentissage et du compagnonnage, le nombre d’apprentis et de salariés par atelier, le montant des salaires et le prix des repas (partie du salaire), les amendes en cas d’infraction, le fonctionnement de la juridiction interne, etc. Ces dispositions sont destinées à créer une égalité entre les artisans et à éviter une concurrence sauvage. Ce résultat n’est pas nécessairement atteint, certains artisans développant leur activité jusqu’à lui donner, à partir du XV<sup>e</sup> siècle, une forme pré-capitaliste, alors que d’autres font faillite, ce dont font état les inventaires après décès ou les changements de statut (le maître indépendant pouvant devenir salarié chez un autre maître ou changer d’activité). Toute personne vivant en ville et exerçant une activité devait obligatoirement s’affilier à une corporation. Les membres devaient verser un droit d’entrée (''Einung'') et une cotisation.</p> <p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 2.4pt;  text-align: justify">&nbsp;</p>  
 
== Le poids politique dans les villes ==
 
== Le poids politique dans les villes ==
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Cet aspect administratif des métiers se double d’un aspect politique à partir du moment où ils entrent dans le gouvernement des villes, devenues indépendantes dans leur gestion, soit par privilège impérial, soit par soustraction à la souveraineté d’un prince. C’est à ce moment-là qu’ils se transforment en corporations, de ''Handwerk'', on passe à ''Zunft''. Ce phénomène débute à la fin du XIII<sup>e</sup> siècle. Les maîtres élus des corporations forment le Conseil ; le gouvernement, ou Magistrat (''Meister und Rat'') se composant du Conseil, d’un bourgmestre assisté de ''Stettmeister'', où figurent également les nobles et parfois des commissions spécialisées. La composition du Magistrat varie selon les villes et les époques au gré des conflits entre les diverses factions pour la détention du pouvoir (marchands détenant des capitaux, artisans, nobles), ainsi que l’analyse Martin Alioth pour Strasbourg dans son ouvrage ''Gruppen an der Macht''. La participation des corporations au pouvoir a pour conséquence de créer d’importants clivages entre elles et surtout entre les artisans, certains étant trop modestes pour consacrer leur temps aux assemblées politiques. Il se forme ainsi une oligarchie des métiers au pouvoir, qui pèse sur l’élaboration des constitutions urbaines.</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">L’artisanat connaît aussi les multiples conflits initiés par les compagnons de métier. Des facteurs exogènes, comme les pestes de la deuxième moitié du XIV<sup>e</sup> siècle, les guerres ou la cherté de la vie, puis, au XV<sup>e</sup> siècle, les difficultés accrues de l’accès à la maîtrise, conduisent les compagnons de métier à de multiples contestations. Elles portent sur les salaires, le droit à la juridiction interne dans leurs instances (confréries ou poêles), une journée de congé supplémentaire, la reconnaissance de leur honneur (compagnons boulangers de Colmar en 1495), le maintien de prérogatives acquises de longue date (pelletiers de Strasbourg en 1470) ou encore la soustraction à la mainmise corporative (mouvement des compagnons cordonniers du Rhin supérieur en 1407). Ces velléités se heurtent, dans la quasi-majorité des cas, à une fin de non-recevoir et engendrent la répression des autorités, comme la suppression des confréries ou des poêles, voire l’emprisonnement des meneurs. Le mode d’action des compagnons dans les situations conflictuelles sont la rupture unilatérale du contrat de travail (assortie d’une perte de salaire et la poursuite devant les tribunaux), soit isolément, soit en bloc, et l’interdit jeté sur un maître ou tous les maîtres d’un métier, qui correspond à un appel à tous les compagnons de ne pas travailler chez ce ou ces derniers, par le biais des réseaux qu’ils constituent, essentiellement les confréries.</p>
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Cet aspect administratif des métiers se double d’un aspect politique à partir du moment où ils entrent dans le gouvernement des villes, devenues indépendantes dans leur gestion, soit par privilège impérial, soit par soustraction à la souveraineté d’un prince. C’est à ce moment-là qu’ils se transforment en corporations, de ''Handwerk'', on passe à ''Zunft''. Ce phénomène débute à la fin du XIII<sup>e</sup> siècle. Les maîtres élus des corporations forment le Conseil ; le gouvernement, ou Magistrat (''Meister und Rat'') se composant du Conseil, d’un bourgmestre assisté de ''Stettmeister'', où figurent également les nobles et parfois des commissions spécialisées. La composition du Magistrat varie selon les villes et les époques au gré des conflits entre les diverses factions pour la détention du pouvoir (marchands détenant des capitaux, artisans, nobles), ainsi que l’analyse Martin Alioth pour Strasbourg dans son ouvrage ''Gruppen an der Macht''. La participation des corporations au pouvoir a pour conséquence de créer d’importants clivages entre elles et surtout entre les artisans, certains étant trop modestes pour consacrer leur temps aux assemblées politiques. Il se forme ainsi une oligarchie des métiers au pouvoir, qui pèse sur l’élaboration des constitutions urbaines.
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L’artisanat connaît aussi les multiples conflits initiés par les compagnons de métier. Des facteurs exogènes, comme les pestes de la deuxième moitié du XIV<sup>e</sup> siècle, les guerres ou la cherté de la vie, puis, au XV<sup>e</sup> siècle, les difficultés accrues de l’accès à la maîtrise, conduisent les compagnons de métier à de multiples contestations. Elles portent sur les salaires, le droit à la juridiction interne dans leurs instances (confréries ou poêles), une journée de congé supplémentaire, la reconnaissance de leur honneur (compagnons boulangers de Colmar en 1495), le maintien de prérogatives acquises de longue date (pelletiers de Strasbourg en 1470) ou encore la soustraction à la mainmise corporative (mouvement des compagnons cordonniers du Rhin supérieur en 1407). Ces velléités se heurtent, dans la quasi-majorité des cas, à une fin de non-recevoir et engendrent la répression des autorités, comme la suppression des confréries ou des poêles, voire l’emprisonnement des meneurs. Le mode d’action des compagnons dans les situations conflictuelles sont la rupture unilatérale du contrat de travail (assortie d’une perte de salaire et la poursuite devant les tribunaux), soit isolément, soit en bloc, et l’interdit jeté sur un maître ou tous les maîtres d’un métier, qui correspond à un appel à tous les compagnons de ne pas travailler chez ce ou ces derniers, par le biais des réseaux qu’ils constituent, essentiellement les confréries.
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== Les confréries (''Bruderschaften'') ==
 
== Les confréries (''Bruderschaften'') ==
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">L’artisanat se caractérise aussi par des structures parallèles aux corporations, à savoir les confréries de piété (''Bruderschaft''), les poêles (''Stube, Trinkstube'') et les associations (''Gesellschaft'')&nbsp;régionales ou à l’échelle de l’Empire. Les confréries sont vouées à la louange divine, mariale ou des saints. Elles sont placées sous la houlette du clergé, soit celui d’une paroisse, soit d’un ordre religieux, essentiellement les ordres mendiants. Bien qu’elles aient, pour la plupart, existé avant le XV<sup>e</sup> siècle, elles mettent leurs statuts et règlements (''Satzung und Ordnungen'') par écrit lors de ce siècle, afin de leur donner une assise officielle et apodictique, leur existence bénéficiant de l’aval des autorités. Néanmoins, en ce qui concerne les confréries vouées aux seuls compagnons, les autorités se prémunissent contre les abus (les confréries sont un paravent idéal pour l’incitation aux troubles ou la création de ligues) en y incluant des clauses de sauvegarde les autorisant à les supprimer en cas de manquement collectif aux articles. Ainsi, la confrérie des compagnons pelletiers de Strasbourg, dont les statuts datent de 1404 (bien que la confrérie existât auparavant ; AMS, charte n° 2969), a été supprimée à une date inconnue, et réhabilitée en 1428. (En 1423, les compagnons pelletiers avaient quitté en bloc la ville pour se rendre à Haguenau ; la suppression est sans doute liée à cet événement). Par ailleurs, les finances sont vérifiées par les corporations, tandis que les maîtres assistent aux réunions de nombreuses confréries, par exemple, celles des compagnons tanneurs de Strasbourg (AMS, charte n° 6435, 1477), « et écoutent ce qui s’y dit » (confrérie des compagnons tanneurs de Colmar, 1470 ; StA. Freiburg im Breisgau, A1, VIe, Gerberzunft). La confrérie fonctionne comme une association ; les membres en assument à tour de rôle les responsabilités et versent une cotisation. Elle dispose d’une juridiction interne lui permettant de juger des infractions des confrères et d’appliquer des sanctions. Elle dispose, parfois sous forme de rente, de lits dans un hôpital où sont accueillis les malades et les blessés. Elle s’occupe aussi des funérailles des défunts (messe, enterrement dans une sépulture propre) et octroie des prêts. Les fonds récoltés (cotisations et amendes), ne doivent servir qu’à l’exercice de la piété, dans une chapelle ou devant un autel dédié dans une église où brûlent des cierges, emblèmes de la confrérie, et dont les décors sont parfois somptueux. Ces décors révèlent que certaines confréries possédaient des finances importantes.</p> <p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 2.4pt; text-align: justify;">La confrérie des compagnons boulangers de Sélestat, par exemple, disposait de biens liturgiques d’une étonnante richesse, comme le précise un contrat passé entre elle et le gestionnaire de l’Hôpital des Pauvres de la ville (StA. Freiburg im Breisgau, A1, VIe, ''Bäckerzunft'', 1489). Ce contrat porte d’une part sur les biens que la confrérie remet en donation à l’Hôpital pour l’ornement de son église, à savoir un tableau sur le maître-autel, deux anges le décorant, des cierges pour l’éclairer, un vitrail le surplombant, deux grands cierges dorés destinés à accompagner les processions des Quatre-Temps, quatre candélabres d’étain, un livre de messe, deux calices et deux vêtements liturgiques dont l’un de soie verte. Elle donne aussi un pré, baillé à cens d’un montant de sept ''schillings'' par an. Elle achète deux lits avec la literie dans ce même Hôpital et deux cercueils pour les sépultures. Elle fonde également deux messes par semaine contre versement de quatre livres annuelles à l’intention des confrères et consœurs vivants et morts et de ses malades, et une œuvre de bienfaisance destinée à donner, lors des Quatre-Temps, pour un ''pfennig'' de pain et un demi-''mass ''de vin à chacun des pauvres de l’Hôpital et aux nécessiteux. La confrérie a également fait peindre l’ossuaire et dépensé soixante florins pour un nouveau tableau. En contrepartie, l’Hôpital accueillera à ses frais les confrères malades, les nourrira et les soignera de jour comme de nuit. Pendant leur convalescence, ils prendront leurs repas à la table du gestionnaire et des prébendiers jusqu’à complète guérison. L’Hôpital s’engage aussi à mettre à disposition de la confrérie une ou deux charrettes pour sa sortie traditionnelle au moment des moissons.</p>  
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L’artisanat se caractérise aussi par des structures parallèles aux corporations, à savoir les confréries de piété (''Bruderschaft''), les poêles (''Stube, Trinkstube'') et les associations (''Gesellschaft'')&nbsp;régionales ou à l’échelle de l’Empire. Les confréries sont vouées à la louange divine, mariale ou des saints. Elles sont placées sous la houlette du clergé, soit celui d’une paroisse, soit d’un ordre religieux, essentiellement les ordres mendiants. Bien qu’elles aient, pour la plupart, existé avant le XV<sup>e</sup> siècle, elles mettent leurs statuts et règlements (''Satzung und Ordnungen'') par écrit lors de ce siècle, afin de leur donner une assise officielle et apodictique, leur existence bénéficiant de l’aval des autorités. Néanmoins, en ce qui concerne les confréries vouées aux seuls compagnons, les autorités se prémunissent contre les abus (les confréries sont un paravent idéal pour l’incitation aux troubles ou la création de ligues) en y incluant des clauses de sauvegarde les autorisant à les supprimer en cas de manquement collectif aux articles. Ainsi, la confrérie des compagnons pelletiers de Strasbourg, dont les statuts datent de 1404 (bien que la confrérie existât auparavant ; AMS, charte n° 2969), a été supprimée à une date inconnue, et réhabilitée en 1428. (En 1423, les compagnons pelletiers avaient quitté en bloc la ville pour se rendre à Haguenau ; la suppression est sans doute liée à cet événement). Par ailleurs, les finances sont vérifiées par les corporations, tandis que les maîtres assistent aux réunions de nombreuses confréries, par exemple, celles des compagnons tanneurs de Strasbourg (AMS, charte n° 6435, 1477), « et écoutent ce qui s’y dit » (confrérie des compagnons tanneurs de Colmar, 1470 ; StA. Freiburg im Breisgau, A1, VIe, Gerberzunft). La confrérie fonctionne comme une association ; les membres en assument à tour de rôle les responsabilités et versent une cotisation. Elle dispose d’une juridiction interne lui permettant de juger des infractions des confrères et d’appliquer des sanctions. Elle dispose, parfois sous forme de rente, de lits dans un hôpital où sont accueillis les malades et les blessés. Elle s’occupe aussi des funérailles des défunts (messe, enterrement dans une sépulture propre) et octroie des prêts. Les fonds récoltés (cotisations et amendes), ne doivent servir qu’à l’exercice de la piété, dans une chapelle ou devant un autel dédié dans une église où brûlent des cierges, emblèmes de la confrérie, et dont les décors sont parfois somptueux. Ces décors révèlent que certaines confréries possédaient des finances importantes.
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<p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 2.4pt; text-align: justify">La confrérie des compagnons boulangers de Sélestat, par exemple, disposait de biens liturgiques d’une étonnante richesse, comme le précise un contrat passé entre elle et le gestionnaire de l’Hôpital des Pauvres de la ville (StA. Freiburg im Breisgau, A1, VIe, ''Bäckerzunft'', 1489). Ce contrat porte d’une part sur les biens que la confrérie remet en donation à l’Hôpital pour l’ornement de son église, à savoir un tableau sur le maître-autel, deux anges le décorant, des cierges pour l’éclairer, un vitrail le surplombant, deux grands cierges dorés destinés à accompagner les processions des Quatre-Temps, quatre candélabres d’étain, un livre de messe, deux calices et deux vêtements liturgiques dont l’un de soie verte. Elle donne aussi un pré, baillé à cens d’un montant de sept ''schillings'' par an. Elle achète deux lits avec la literie dans ce même Hôpital et deux cercueils pour les sépultures. Elle fonde également deux messes par semaine contre versement de quatre livres annuelles à l’intention des confrères et consœurs vivants et morts et de ses malades, et une œuvre de bienfaisance destinée à donner, lors des Quatre-Temps, pour un ''pfennig'' de pain et un demi-''mass ''de vin à chacun des pauvres de l’Hôpital et aux nécessiteux. La confrérie a également fait peindre l’ossuaire et dépensé soixante florins pour un nouveau tableau. En contrepartie, l’Hôpital accueillera à ses frais les confrères malades, les nourrira et les soignera de jour comme de nuit. Pendant leur convalescence, ils prendront leurs repas à la table du gestionnaire et des prébendiers jusqu’à complète guérison. L’Hôpital s’engage aussi à mettre à disposition de la confrérie une ou deux charrettes pour sa sortie traditionnelle au moment des moissons.</p> <p class="2-Paragraphe" style="margin-top: 2.4pt;  text-align: justify">&nbsp;</p>  
 
== Les poêles des artisans (''Stuben'') ==
 
== Les poêles des artisans (''Stuben'') ==
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Les poêles des artisans sont des lieux de convivialité, où se déroulent réunions, repas pris en commun et banquets exceptionnels. Elles sont un facteur d’intégration sociale ; ceux qui ne participent pas sont mis à l’écart du tissu relationnel. Par exemple, Augustin Güntzer, potier d’étain du XVII<sup>e</sup> siècle, est raillé et méprisé pour son rejet de cette structure. Les poêles renforcent les liens sociaux. Ainsi, les artisans se choisissent entre eux comme parrains de leurs enfants, phénomène qui contribue à l’élaboration de réseaux étendus de parentèle. Les règlements de poêle sont également très tatillons, amendes et exclusions sont prévues. Les us et coutumes en vigueur tant dans les confréries que dans les poêles, répondent à des rituels qui assurent la cohésion des groupes. Ils se manifestent au niveau du « boire et du manger ensemble » et des jeux. L’ensemble réglementaire des métiers et des confréries, en particulier celui des confréries des compagnons, est très sévère ; il prévoit également des règles de comportement, afin d’initier ou de pérenniser un lissage des mœurs.</p>
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Les poêles des artisans sont des lieux de convivialité, où se déroulent réunions, repas pris en commun et banquets exceptionnels. Elles sont un facteur d’intégration sociale ; ceux qui ne participent pas sont mis à l’écart du tissu relationnel. Par exemple, Augustin Güntzer, potier d’étain du XVII<sup>e</sup> siècle, est raillé et méprisé pour son rejet de cette structure. Les poêles renforcent les liens sociaux. Ainsi, les artisans se choisissent entre eux comme parrains de leurs enfants, phénomène qui contribue à l’élaboration de réseaux étendus de parentèle. Les règlements de poêle sont également très tatillons, amendes et exclusions sont prévues. Les us et coutumes en vigueur tant dans les confréries que dans les poêles, répondent à des rituels qui assurent la cohésion des groupes. Ils se manifestent au niveau du « boire et du manger ensemble » et des jeux. L’ensemble réglementaire des métiers et des confréries, en particulier celui des confréries des compagnons, est très sévère ; il prévoit également des règles de comportement, afin d’initier ou de pérenniser un lissage des mœurs.
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== Corporations territoriales ==
 
== Corporations territoriales ==
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Les associations, qui existent pour certains métiers, ont été créées à l’échelle d’une région ou de l’Empire ; elles sont dotées d’un règlement valable pour tous les membres d’un métier donné. Elles se placent souvent sous la protection d’un noble ou d’un seigneur qui en assure la défense et les intérêts (par exemple, les Rathsamhausen pour les chaudronniers, Henman von Offenburg pour les potiers). Dans leurs statuts, elles insistent sur les modalités de fabrication des produits, leurs prix, les conditions de travail, leur juridiction interne, la lutte contre les artisans non affiliés, etc. Elles ont aussi un caractère social : assemblée générale annuelle, banquets, secours aux membres âgés ou malades et octroi de prêts. Ces groupements se distinguent aussi par un volet religieux : ils sont placés sous la protection de la Vierge ou d’un saint, disposent d’un autel dans une église, font lire des messes, créent des fondations et insistent sur la conduite honorable de leurs membres. Ces associations disposent d’un comité apte à prendre des décisions et d’un tribunal amené à juger les entorses aux règlements. Elles accueillent maîtres et compagnons, qui versent une cotisation. La différence entre ces groupements et les corporations réside essentiellement dans la non-implication des premières dans les affaires administratives et politiques des villes.</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Certains métiers sont des ''geschenkte Handwerke''. Appartenir à ces métiers apporte certains avantages, comme la réception du compagnon, son temps d’apprentissage achevé, par un banquet au déroulement ritualisé, et l’accueil des compagnons pérégrinant (obligation corporative) par des artisans dans une ville étrangère (gîte, couvert et assurance d’un travail pendant quelque temps).</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Les artisans, enfin, ont un sens développé de l’honneur, vertu cardinale. Bien que des femmes exercent toutes sortes de professions, soit comme assistantes de leur famille ou comme artisans indépendants, l’artisanat est un monde d’hommes, prompt à s’investir dans des défilés avec bannières, écussons ou porte-cierge, en particulier lors des grandes fêtes liturgiques, comme la Fête-Dieu, des manifestations publiques comme le ''Schwörtag'' (jour de la prestation annuelle du serment à la constitution municipale) ou les arrivées de princes. Les artisans défilent dans le cadre de leur corporation ou de leur confrérie selon un ordre précis et manifestent ainsi leur rang et leur valeur dans le tissu social.</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">L’artisanat suscite quantité de sujets connexes, tels que le droit du travail, les institutions urbaines, la production littéraire ou encore le ''Bundschuh'', révolte initiée entre autres par des artisans, auxquels il convient d’ajouter les monographies sur l’un ou l’autre métier.</p>
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Les associations, qui existent pour certains métiers, ont été créées à l’échelle d’une région ou de l’Empire ; elles sont dotées d’un règlement valable pour tous les membres d’un métier donné. Elles se placent souvent sous la protection d’un noble ou d’un seigneur qui en assure la défense et les intérêts (par exemple, les Rathsamhausen pour les chaudronniers, Henman von Offenburg pour les potiers). Dans leurs statuts, elles insistent sur les modalités de fabrication des produits, leurs prix, les conditions de travail, leur juridiction interne, la lutte contre les artisans non affiliés, etc. Elles ont aussi un caractère social : assemblée générale annuelle, banquets, secours aux membres âgés ou malades et octroi de prêts. Ces groupements se distinguent aussi par un volet religieux : ils sont placés sous la protection de la Vierge ou d’un saint, disposent d’un autel dans une église, font lire des messes, créent des fondations et insistent sur la conduite honorable de leurs membres. Ces associations disposent d’un comité apte à prendre des décisions et d’un tribunal amené à juger les entorses aux règlements. Elles accueillent maîtres et compagnons, qui versent une cotisation. La différence entre ces groupements et les corporations réside essentiellement dans la non-implication des premières dans les affaires administratives et politiques des villes.
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Certains métiers sont des ''geschenkte Handwerke''. Appartenir à ces métiers apporte certains avantages, comme la réception du compagnon, son temps d’apprentissage achevé, par un banquet au déroulement ritualisé, et l’accueil des compagnons pérégrinant (obligation corporative) par des artisans dans une ville étrangère (gîte, couvert et assurance d’un travail pendant quelque temps).
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Les artisans, enfin, ont un sens développé de l’honneur, vertu cardinale. Bien que des femmes exercent toutes sortes de professions, soit comme assistantes de leur famille ou comme artisans indépendants, l’artisanat est un monde d’hommes, prompt à s’investir dans des défilés avec bannières, écussons ou porte-cierge, en particulier lors des grandes fêtes liturgiques, comme la Fête-Dieu, des manifestations publiques comme le ''Schwörtag'' (jour de la prestation annuelle du serment à la constitution municipale) ou les arrivées de princes. Les artisans défilent dans le cadre de leur corporation ou de leur confrérie selon un ordre précis et manifestent ainsi leur rang et leur valeur dans le tissu social.
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L’artisanat suscite quantité de sujets connexes, tels que le droit du travail, les institutions urbaines, la production littéraire ou encore le ''Bundschuh'', révolte initiée entre autres par des artisans, auxquels il convient d’ajouter les monographies sur l’un ou l’autre métier.
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== Sources - Bibliographie ==
 
== Sources - Bibliographie ==
<p class="8-Sourcespremire" style="text-align: justify;">« Artes mechanicae''», ''Lexikon des Mittelalters'', 1, Munich, 1977, 1063-1065.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''ALLARD (Guy), LUSIGNAN (Serge), éd., « Les Arts mécaniques au Moyen Âge''», ''Cahiers d’études médiévales,'' numéro spécial 7, Montréal-Paris, 1982.</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">ALIOTH, ''Gruppen ''(1988). Résumé dans « Les groupes socio-économiques de Strasbourg à la poursuite de leurs intérêts (1332-1482) », ''RA'', t. 114, 1988, p. 237-250.</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">AMMANN (Hektor), ''Mittelalterliche Wirtschaft im Alltag. Quellen zur Geschichte von Gewerbe, Industrie und Handel des 14. und 15. Jahrhunderts aus den Notariatsregistern von Freiburg im Üchtland'', 1, Aarau, 1942-1954.</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">BERLEPSCH (Hermann), ''Chronik der Gewerbe''': nach Forschungen in den alten Quellensammlungen und Archiven vieler Städte Deutschlands und der Schweiz'', 9 volumes, Saint-Gall, 1850-1853.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''DEBUS KEHR (Monique), ''Travailler, prier, se révolter. Les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir. 'Rhin supérieur – XV<sup>e</sup> siècle'', Strasbourg, 2006.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''ELKAR (Rainer), « Deutsches Handwerk in Spätmittelalter und Früher Neuzeit. Sozialgeschichte – Volkskunde – Literaturgeschichte », ''Göttinger Beiträge zur Wirtschafts- und Sozialgeschichte'', 9, Göttingen, 1983.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''GAUVARD (Claude), LIBERA (Alain de) et ZINK (Michel), dir., « Arts mécaniques », ''Dictionnaire du Moyen Age'', Paris, 2002, p. 96.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''GÖTTMANN (Frank), ''Handwerk und Bündnispolitik. Die Handwerkerbünde am Mittelrhein vom 14. bis zum 17. Jahrhundert'', (''Frankfurter Historische Abhandlungen'', 15), Wiesbaden, 1977.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''GINZBURG (Carlo), ''Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVI<sup>e</sup> siècle'', Paris, 1980 (Traduction française de ''Il formaggio e i vermi'', 1978).''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''GÜNTZER (Augustin), ''Kleines Biechlin von meinem gantzen Leben. Die Autobiographie eines Elsässer Kannengießers aus dem 17. Jahrhundert''. ''Ediert und kommentiert von Fabian Brändle und Dominik Sieber'', Cologne, Weimar et Vienne, 2002.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''HATT (Jacques), « Les métiers strasbourgeois du XII<sup>e </sup>au XVIII<sup>e </sup>siècle », ''RA'', 101'',''Strasbourg, 1962, p. 51-78.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''KREBS (Werner), ''Alte Handwerksbräuche mit besonderer Berücksichtigung der Schweiz'', Bâle, 1933.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''KURZE (Dietrich), « Lob und Tadel der artes mechanicae unter besonderer Berücksichtigung des Speculum vite humane des Rodrigo Sanchez de Arévalo (1467) mit drei Anhängen », SCHULZ (Knut), dir., ''Handwerk in Europa. Vom Spätmittelalter bis zur Frühen Neuzeit''(''Schriften des Historischen Kollegs'', 41), Munich, 1999, p. 109-155.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''PALLA (Rudi), ''Das Lexikon der untergegangenen Berufe. Von Abdecker bis Zockelmacher'', Francfort-sur-le-Main, 1998.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''REININGHAUS (Wilfried), « Handwerk, Bürgertum und Staat : Beiträge des Zweiten Handwerksgeschichtlichen Kolloquiums auf Schloss Raesfeld, 12. bis 14. Januar 1995 », ''Untersuchungen zur Wirtschafts-, Sozial- und Technikgeschichte, ''15, Dortmund, 1997.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''ROTT (Jean), « Artisans et mouvements sociaux à Strasbourg autour de 1525 », ''Artisans et ouvriers d’Alsace'', Strasbourg, 1965, p. 137-170.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''SCOTT (Tom), ''Freiburg and the Breisgau, Town-Country Relations in the Age of Reformation and Peasants’ War, ''Oxford, 1986.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''SCHULZ (Knut), dir., ''Handwerk in Europa. Vom Spätmittelalter bis zur Frühen Neuzeit''(Schriften des Historischen Kollegs, 41), Munich, 1999.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''SCHWINEKÖPER (Berent), ''Gilden und Zünfte. Kaufmännische und gewerbliche Genossenschaften im frühen und hohen Mittelalter'', Sigmaringen, 1985.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''SITTLER (Lucien), « Les associations artisanales en Alsace au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime », ''RA.'', 97, 1958, p. 36-80.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''STERNAGEL (Peter), ''Die Artes mechanicae im Mittelalter, Begriffs- und Bedeutungsgeschichte bis zum Ende des 13. Jahrhunderts'', Kalmünz, 1966.''</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">''REITH (Reinbold), ''Lexikon des alten Handwerks. Vom späten Mittelalter bis ins 20.'''&nbsp;'''''Jahrhundert'', München, 1990.</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">WISSEL (Rudolf), « Des alten Handwerks Recht und Gewohnheit », 1-3, hg. von SCHRAEPLER (Ernst), ''Einzelveröffentlichungen der Historischen Kommission zu Berlin'', 7, Berlin, 1971-1974-1981 (édition originale, 1929).</p> <p class="9-Signature" style="text-align: right;">'''Monique Debus Kehr'''</p> <p class="9-Signature" style="text-align: right;">&nbsp;</p>
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« Artes mechanicae''», ''Lexikon des Mittelalters'', 1, Munich, 1977, 1063-1065.''
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''ALLARD (Guy), LUSIGNAN (Serge), éd., « Les Arts mécaniques au Moyen Âge''», ''Cahiers d’études médiévales,'' numéro spécial 7, Montréal-Paris, 1982.
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ALIOTH, ''Gruppen ''(1988). Résumé dans « Les groupes socio-économiques de Strasbourg à la poursuite de leurs intérêts (1332-1482) », ''RA'', t. 114, 1988, p. 237-250.
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AMMANN (Hektor), ''Mittelalterliche Wirtschaft im Alltag. Quellen zur Geschichte von Gewerbe, Industrie und Handel des 14. und 15. Jahrhunderts aus den Notariatsregistern von Freiburg im Üchtland'', 1, Aarau, 1942-1954.
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BERLEPSCH (Hermann), ''Chronik der Gewerbe''': nach Forschungen in den alten Quellensammlungen und Archiven vieler Städte Deutschlands und der Schweiz'', 9 volumes, Saint-Gall, 1850-1853.''
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''DEBUS KEHR (Monique), ''Travailler, prier, se révolter. Les compagnons de métier dans la société urbaine et leur relation au pouvoir. 'Rhin supérieur – XV<sup>e</sup> siècle'', Strasbourg, 2006.''
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''ELKAR (Rainer), « Deutsches Handwerk in Spätmittelalter und Früher Neuzeit. Sozialgeschichte – Volkskunde – Literaturgeschichte », ''Göttinger Beiträge zur Wirtschafts- und Sozialgeschichte'', 9, Göttingen, 1983.''
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''GAUVARD (Claude), LIBERA (Alain de) et ZINK (Michel), dir., « Arts mécaniques », ''Dictionnaire du Moyen Age'', Paris, 2002, p. 96.''
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''GÖTTMANN (Frank), ''Handwerk und Bündnispolitik. Die Handwerkerbünde am Mittelrhein vom 14. bis zum 17. Jahrhundert'', (''Frankfurter Historische Abhandlungen'', 15), Wiesbaden, 1977.''
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''GINZBURG (Carlo), ''Le fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVI<sup>e</sup> siècle'', Paris, 1980 (Traduction française de ''Il formaggio e i vermi'', 1978).''
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''GÜNTZER (Augustin), ''Kleines Biechlin von meinem gantzen Leben. Die Autobiographie eines Elsässer Kannengießers aus dem 17. Jahrhundert''. ''Ediert und kommentiert von Fabian Brändle und Dominik Sieber'', Cologne, Weimar et Vienne, 2002.''
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''HATT (Jacques), « Les métiers strasbourgeois du XII<sup>e </sup>au XVIII<sup>e </sup>siècle », ''RA'', 101'',''Strasbourg, 1962, p. 51-78.''
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''KREBS (Werner), ''Alte Handwerksbräuche mit besonderer Berücksichtigung der Schweiz'', Bâle, 1933.''
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''KURZE (Dietrich), « Lob und Tadel der artes mechanicae unter besonderer Berücksichtigung des Speculum vite humane des Rodrigo Sanchez de Arévalo (1467) mit drei Anhängen », SCHULZ (Knut), dir., ''Handwerk in Europa. Vom Spätmittelalter bis zur Frühen Neuzeit''(''Schriften des Historischen Kollegs'', 41), Munich, 1999, p. 109-155.''
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''PALLA (Rudi), ''Das Lexikon der untergegangenen Berufe. Von Abdecker bis Zockelmacher'', Francfort-sur-le-Main, 1998.''
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''REININGHAUS (Wilfried), « Handwerk, Bürgertum und Staat : Beiträge des Zweiten Handwerksgeschichtlichen Kolloquiums auf Schloss Raesfeld, 12. bis 14. Januar 1995 », ''Untersuchungen zur Wirtschafts-, Sozial- und Technikgeschichte, ''15, Dortmund, 1997.''
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''ROTT (Jean), « Artisans et mouvements sociaux à Strasbourg autour de 1525 », ''Artisans et ouvriers d’Alsace'', Strasbourg, 1965, p. 137-170.''
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''SCOTT (Tom), ''Freiburg and the Breisgau, Town-Country Relations in the Age of Reformation and Peasants’ War, ''Oxford, 1986.''
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''SCHULZ (Knut), dir., ''Handwerk in Europa. Vom Spätmittelalter bis zur Frühen Neuzeit''(Schriften des Historischen Kollegs, 41), Munich, 1999.''
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''SCHWINEKÖPER (Berent), ''Gilden und Zünfte. Kaufmännische und gewerbliche Genossenschaften im frühen und hohen Mittelalter'', Sigmaringen, 1985.''
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''SITTLER (Lucien), « Les associations artisanales en Alsace au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime », ''RA.'', 97, 1958, p. 36-80.''
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''STERNAGEL (Peter), ''Die Artes mechanicae im Mittelalter, Begriffs- und Bedeutungsgeschichte bis zum Ende des 13. Jahrhunderts'', Kalmünz, 1966.''
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''REITH (Reinbold), ''Lexikon des alten Handwerks. Vom späten Mittelalter bis ins 20.'''&nbsp;'''''Jahrhundert'', München, 1990.
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WISSEL (Rudolf), « Des alten Handwerks Recht und Gewohnheit », 1-3, hg. von SCHRAEPLER (Ernst), ''Einzelveröffentlichungen der Historischen Kommission zu Berlin'', 7, Berlin, 1971-1974-1981 (édition originale, 1929).
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<p style="text-align: right">'''Monique Debus Kehr'''</p>  
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= Période française =
 
= Période française =
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Le Conseil souverain d’Alsace précise dans plusieurs arrêts qu’il n’y a pas en Alsace de corporations d’artisans semblables à celles de la France, particulièrement à Paris. Les « tribus » des villes réunissent des bourgeois qui peuvent comprendre de nombreux métiers. Certains métiers – potiers, bonnetiers – ont des corps qui s’étendent sur toute l’Alsace et adhèrent à des confraternités avec les principautés voisines relevant de l’Empire.</p>
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Le Conseil souverain d’Alsace précise dans plusieurs arrêts qu’il n’y a pas en Alsace de corporations d’artisans semblables à celles de la France, particulièrement à Paris. Les « tribus » des villes réunissent des bourgeois qui peuvent comprendre de nombreux métiers. Certains métiers – potiers, bonnetiers – ont des corps qui s’étendent sur toute l’Alsace et adhèrent à des confraternités avec les principautés voisines relevant de l’Empire.
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== Une institution municipale ==
 
== Une institution municipale ==
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Il appartient au Magistrat exerçant les pouvoirs de police de régler l’exercice d’une profession dans son ressort, pour tout ce qui regarde « le bon ordre et le bien public ». Cela peut s’étendre à la réglementation de la concurrence. Ainsi le Magistrat de Haguenau interdit aux membres de la tribu des marchands de faire concurrence aux perruquiers et aux cordonniers. Le Conseil souverain approuve cet arrêté, qui, à ses yeux, réunit les deux conditions nécessaires de principe et de compétence. Le principe : « Le bon ordre et le bien public exigent que chacun se borne à sa profession » ; la compétence des auteurs de l’arrêté : « les magistrats peuvent légitimement faire tous règlemens que nécessitent le bon ordre et le bien public » (''Ordonnances d’Alsace,'' t. II. p. 285, 9 mars 1747). Des artisans, quoique incorporés à la Tribu des marchands ne peuvent faire le commerce de marchands. Par contre, le Magistrat n’avait plus depuis le rattachement à la France, la compétence de créer de nouveaux « corps de métiers », dont disposaient les anciens États d’Empire (les seigneurs, princes et villes) sauf à s’être vu reconnaître cette compétence par le roi, ce qui est le cas de l’évêque de Strasbourg, ou encore du prince de Hesse-Darmstadt (Hanau-Lichtenberg), ou du duc de Deux-Ponts.</p>
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Il appartient au Magistrat exerçant les pouvoirs de police de régler l’exercice d’une profession dans son ressort, pour tout ce qui regarde « le bon ordre et le bien public ». Cela peut s’étendre à la réglementation de la concurrence. Ainsi le Magistrat de Haguenau interdit aux membres de la tribu des marchands de faire concurrence aux perruquiers et aux cordonniers. Le Conseil souverain approuve cet arrêté, qui, à ses yeux, réunit les deux conditions nécessaires de principe et de compétence. Le principe : « Le bon ordre et le bien public exigent que chacun se borne à sa profession » ; la compétence des auteurs de l’arrêté : « les magistrats peuvent légitimement faire tous règlemens que nécessitent le bon ordre et le bien public » (''Ordonnances d’Alsace,'' t. II. p. 285, 9 mars 1747). Des artisans, quoique incorporés à la Tribu des marchands ne peuvent faire le commerce de marchands. Par contre, le Magistrat n’avait plus depuis le rattachement à la France, la compétence de créer de nouveaux « corps de métiers », dont disposaient les anciens États d’Empire (les seigneurs, princes et villes) sauf à s’être vu reconnaître cette compétence par le roi, ce qui est le cas de l’évêque de Strasbourg, ou encore du prince de Hesse-Darmstadt (Hanau-Lichtenberg), ou du duc de Deux-Ponts.
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== Un pouvoir réglementaire à confirmer par lettre patente ==
 
== Un pouvoir réglementaire à confirmer par lettre patente ==
<p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Cependant, le Conseil souverain homologue les anciens statuts des corps de métiers qui lui sont déférés, à titre provisoire, et sous réserve d’une confirmation par lettre patente royale. Cette formalité de confirmation vérifiée, le Conseil admet le droit des corps de métiers à agir contre d’autres métiers accusés de concurrence illicite (''Ordonnances d’Alsace, ''t. II, p. 525, 26 mai 1759. Tailleurs de Colmar contre fripiers de Colmar 1759). Vers le milieu du XVIIIe siècle, le Conseil souverain abandonne cette jurisprudence. Il fonde sur le seul principe du « bien public » l’enregistrement des statuts pris par les Magistrats, donnant aux différents corps de métiers le droit d’établir des règles pour l’exercice de leur métier, par exemple pour la formation des apprentis, la réception des compagnons et des maîtres. Il rejette donc les réclamations qui ne se fondent que sur la défense d’intérêts particuliers, ainsi pour les restrictions portant sur le nombre de compagnons par profession. Paradoxalement, il compte l’exercice de la médecine au nombre de ces « intérêts particuliers » en déboutant médecins et chirurgiens qui se plaignent de la concurrence de guérisseurs et apportent la preuve par témoins de l’efficacité de leur pratique (''Ordonnances d’Alsace'', Arrêt de 1685, mais aussi de 1784).</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Le Conseil souverain, au nom de la spécificité de l’organisation des métiers en Alsace, refusa d’enregistrer la Déclaration de 1776 supprimant les corporations dans le royaume.</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">La spécificité alsacienne consacrée par le Conseil souverain se ramène en fait à confier l’organisation des métiers aux magistrats municipaux. Elle comporte un aspect non négligeable, car les statuts comportent reconnaissance réciproque des qualifications de part et d’autre du Rhin.</p> <p class="2-Paragraphe" style="text-align: justify;">Ce fut l’un des principaux arguments employés par certains magistrats et corps de métiers pour rejeter l’application de la loi Le Chapelier, qui n’entra pas moins en vigueur.</p>
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Cependant, le Conseil souverain homologue les anciens statuts des corps de métiers qui lui sont déférés, à titre provisoire, et sous réserve d’une confirmation par lettre patente royale. Cette formalité de confirmation vérifiée, le Conseil admet le droit des corps de métiers à agir contre d’autres métiers accusés de concurrence illicite (''Ordonnances d’Alsace, ''t. II, p. 525, 26 mai 1759. Tailleurs de Colmar contre fripiers de Colmar 1759). Vers le milieu du XVIIIe siècle, le Conseil souverain abandonne cette jurisprudence. Il fonde sur le seul principe du « bien public » l’enregistrement des statuts pris par les Magistrats, donnant aux différents corps de métiers le droit d’établir des règles pour l’exercice de leur métier, par exemple pour la formation des apprentis, la réception des compagnons et des maîtres. Il rejette donc les réclamations qui ne se fondent que sur la défense d’intérêts particuliers, ainsi pour les restrictions portant sur le nombre de compagnons par profession. Paradoxalement, il compte l’exercice de la médecine au nombre de ces « intérêts particuliers » en déboutant médecins et chirurgiens qui se plaignent de la concurrence de guérisseurs et apportent la preuve par témoins de l’efficacité de leur pratique (''Ordonnances d’Alsace'', Arrêt de 1685, mais aussi de 1784).
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Le Conseil souverain, au nom de la spécificité de l’organisation des métiers en Alsace, refusa d’enregistrer la Déclaration de 1776 supprimant les corporations dans le royaume.
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La spécificité alsacienne consacrée par le Conseil souverain se ramène en fait à confier l’organisation des métiers aux magistrats municipaux. Elle comporte un aspect non négligeable, car les statuts comportent reconnaissance réciproque des qualifications de part et d’autre du Rhin.
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Ce fut l’un des principaux arguments employés par certains magistrats et corps de métiers pour rejeter l’application de la loi Le Chapelier, qui n’entra pas moins en vigueur.
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== Sources - Bibliographie ==
 
== Sources - Bibliographie ==
<p class="8-Sourcespremire" style="text-align: justify;">DE BOUG, ''Recueil des Edits, Déclarations... du Conseil d’Etat et du Conseil Souverain d’Alsace...'', Colmar, 1775.</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">HOFFMANN (Charles), ''L’Alsace au XVIII<sup>e</sup> siècle ''(1906), t. I. p. 563-588.</p> <p class="8-Sources" style="text-align: justify;">Collectif, ''Artisans et ouvriers d’Alsace'', Strasbourg, 1965, p. 35-263.</p> <p class="8-Sources" style="text-align: right;">'''François Igersheim'''</p>
 
  
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DE BOUG, ''Recueil des Edits, Déclarations... du Conseil d’Etat et du Conseil Souverain d’Alsace...'', Colmar, 1775.
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HOFFMANN (Charles), ''L’Alsace au XVIII<sup>e</sup> siècle ''(1906), t. I. p. 563-588.
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Collectif, ''Artisans et ouvriers d’Alsace'', Strasbourg, 1965, p. 35-263.
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<p style="text-align: right">'''François Igersheim'''</p>
 
= Notices connexes =
 
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Version du 19 août 2020 à 15:20

Antwerk, Handwerk, Handkünste, Gewerbe

Au Moyen Age

Au Moyen Age, l’artisanat relève des arts mécaniques (artes mechanicae), opposés aux arts libéraux.

 

Les artes mechanicae (Handwerke)

Ces arts mécaniques font l’objet de plusieurs traités. Ainsi, Hugues de Saint-Victor (1215-1279) répertorie les inventions de l’homme, qu’il divise, par analogie avec les arts libéraux, en sept sciences : la fabrication de la laine, l’armement, la navigation, l’agriculture, la chasse, la médecine et le théâtre (Didascalicon de studio legendi, II, 20 - vers 1125). Bonaventure (1217, 1218 ou 1221-1274), les organise selon leur finalité en affirmant qu’ils furent inventés pour suppléer aux faiblesses du corps, dont ils permettent le soulagement ou le confort (De reductione artium ad theologiam). Robert Kilwardby (1215-1279) se réfère à Hugues de Saint-Victor dans la description des arts mécaniques et affirme qu’ils occupent la dernière place dans la hiérarchie du savoir (De ortu scientiarum - Sur l’origine des sciences). Thomas d’Aquin (~ 1225-1274) les définit comme serviles et leur finalité est celle de tout travail manuel : assurer la subsistance, vaincre l’oisiveté et juguler les mauvais désirs (Somme théologique, II-II, 187, 3). Cependant, d’autres auteurs, comme Roger Bacon (1214-1294) ou Raymond Lulle (~ 1232-1316), les considèrent moins négativement. Rodericus Zamorensis (dit Rodrigo Sanchez de Arévalo, 1404-1470) leur consacre un chapitre dans son Speculum vite humane (1467), traduit en plusieurs langues, dont l’allemand et le français (à Strasbourg, entre 1477 et 1480), et diffusé dans toute l’Europe. L’édition allemande traduit arts mécaniques par Handwerk ou Handkünste. Il pose la question de savoir ce que sont les arts mécaniques, quel est leur nombre, quelle est leur utilité au niveau social et comment on les évalue dans la société. Il reprend la classification de Hugues de Saint-Victor, décrit les métiers et y ajoute une iconographie. Ainsi, le travail de la laine comprend la fabrication, la préparation et la vente du drap, la fabrication de la corde, le battage de la laine, la couture, le filage, etc. Il affirme que la civilisation est impossible sans les métiers. Cependant, les artisans (Antwerker, Handwerker) restent pour lui des hommes de second ordre (même s’ils sont utiles pour la ville, comme les paysans ou les marchands), car leurs préoccupations n’appartiennent pas au domaine de la vertu et qu’ils ne se préoccupent que d’eux-mêmes. Ils sont incapables de conseiller, de juger et d’assumer des fonctions publiques. L’auteur participe ainsi au chœur des auteurs qui critiquent les artisans, mais les louent aussi, par le biais d’un dialogue entre les métiers pesant le pour et le contre.

 

L'artisanat et le développement des villes 

L’artisanat, à partir du moment où il se développe – en même temps que les villes –, peut se diviser en grandes familles de métiers : ceux de l’alimentation, de la construction, du travail des métaux, du cuir, du textile, du bois, de la terre, des « arts », de l’hygiène et de l’édition, soit quelque deux cents au total, les activités étant très parcellisées. Il s’exerce essentiellement en ville sous forme d’atelier où s’activent les maîtres, assistés souvent de leur épouse, de leurs compagnons et apprentis (qui ne sont pas présents dans tous les ateliers), mais aussi dans le plat pays (Hinterland), lorsque se met en place le Verlagssystem (par exemple dans le tissage, phénomène analysé par Tom Scott pour Fribourg-en-Brisgau).

L’entrée dans l’artisanat était soumise à trois conditions : que l’impétrant soit un enfant légitime né de parents mariés (ehelich), honorables (ehrlich) et exerçant un métier digne. Les métiers sont réputés indignes (unerlich) lorsqu’ils sont en contact avec le sang et la mort, comme ceux de bourreau, de fossoyeur, de barbier-chirurgien ou de tisserand de lin (les tisserands de lin ont tissé le suaire du Christ), ou quand ils s’exercent à l’écart des villes, comme celui de meunier, toujours suspecté de voler du grain et de se livrer à la contemplation des étoiles. Ainsi, Domenico Scandella, dit Menocchio, meunier du Frioul au XVIe siècle, tombe dans les griffes de l’Inquisition pour avoir élaboré sa propre vision de la cosmogonie à partir de lectures imparfaitement comprises et d’observations astronomiques.

Dans les territoires de langue allemande, le terme d’artisanat, Gewerbe, apparaît très rarement dans les sources, où on lui préfère le terme de Handwerk, terme générique désignant les métiers, soit comme activité unique, mais bien plus comme métier organisé, personne morale dotée d’un règlement, parfois d’un sceau, détenant une autonomie juridique (eigene Gerichtsbarkeit) et financière, et prenant part, à partir du XIIIe siècle, à l’administration des villes du Rhin supérieur. Le terme de Handwerk sera alors progressivement remplacé par celui de Zunft, corporation.

 

La corporation (Zunft)

La corporation, entité administrative, préside aux destinées d’un ou de plusieurs métiers apparentés ou non, par exemple, celle des forgerons de Colmar, Zum Holderbaum (Au Sureau), regroupe, après la réduction du nombre de corporations de vingt à dix en 1521, les forgerons, les tailleurs de pierre, les serruriers, les fabricants de marteaux, de couteaux, d’aiguilles, les maçons, les potiers d’étain, les menuisiers et les charpentiers). Elle est dirigée par un maître élu parmi ses pairs (la rotation est annuelle), et faisant partie des Sexvirs, ensemble de six personnes ayant des responsabilités particulières. Le but de la corporation est d’édicter des règlements pour chacun des métiers qui en font partie. Ces règlements, oraux pour la plupart jusque vers la fin du XIVe siècle, bénéficient ensuite d’une mise par écrit qui en précise les innombrables détails et les fixe de façon incontestable, répondant ainsi à la volonté d’ordonner – dans tous les domaines – insufflée par les autorités. Cet ensemble d’articles définissent les modalités d’approvisionnement en matière première, les modalités de fabrication (devant aboutir à une qualité constante et égale des produits, des vérificateurs les contrôlant), les lieux de vente, la durée et les conditions de l’apprentissage et du compagnonnage, le nombre d’apprentis et de salariés par atelier, le montant des salaires et le prix des repas (partie du salaire), les amendes en cas d’infraction, le fonctionnement de la juridiction interne, etc. Ces dispositions sont destinées à créer une égalité entre les artisans et à éviter une concurrence sauvage. Ce résultat n’est pas nécessairement atteint, certains artisans développant leur activité jusqu’à lui donner, à partir du XVe siècle, une forme pré-capitaliste, alors que d’autres font faillite, ce dont font état les inventaires après décès ou les changements de statut (le maître indépendant pouvant devenir salarié chez un autre maître ou changer d’activité). Toute personne vivant en ville et exerçant une activité devait obligatoirement s’affilier à une corporation. Les membres devaient verser un droit d’entrée (Einung) et une cotisation.

 

Le poids politique dans les villes

Cet aspect administratif des métiers se double d’un aspect politique à partir du moment où ils entrent dans le gouvernement des villes, devenues indépendantes dans leur gestion, soit par privilège impérial, soit par soustraction à la souveraineté d’un prince. C’est à ce moment-là qu’ils se transforment en corporations, de Handwerk, on passe à Zunft. Ce phénomène débute à la fin du XIIIe siècle. Les maîtres élus des corporations forment le Conseil ; le gouvernement, ou Magistrat (Meister und Rat) se composant du Conseil, d’un bourgmestre assisté de Stettmeister, où figurent également les nobles et parfois des commissions spécialisées. La composition du Magistrat varie selon les villes et les époques au gré des conflits entre les diverses factions pour la détention du pouvoir (marchands détenant des capitaux, artisans, nobles), ainsi que l’analyse Martin Alioth pour Strasbourg dans son ouvrage Gruppen an der Macht. La participation des corporations au pouvoir a pour conséquence de créer d’importants clivages entre elles et surtout entre les artisans, certains étant trop modestes pour consacrer leur temps aux assemblées politiques. Il se forme ainsi une oligarchie des métiers au pouvoir, qui pèse sur l’élaboration des constitutions urbaines.

L’artisanat connaît aussi les multiples conflits initiés par les compagnons de métier. Des facteurs exogènes, comme les pestes de la deuxième moitié du XIVe siècle, les guerres ou la cherté de la vie, puis, au XVe siècle, les difficultés accrues de l’accès à la maîtrise, conduisent les compagnons de métier à de multiples contestations. Elles portent sur les salaires, le droit à la juridiction interne dans leurs instances (confréries ou poêles), une journée de congé supplémentaire, la reconnaissance de leur honneur (compagnons boulangers de Colmar en 1495), le maintien de prérogatives acquises de longue date (pelletiers de Strasbourg en 1470) ou encore la soustraction à la mainmise corporative (mouvement des compagnons cordonniers du Rhin supérieur en 1407). Ces velléités se heurtent, dans la quasi-majorité des cas, à une fin de non-recevoir et engendrent la répression des autorités, comme la suppression des confréries ou des poêles, voire l’emprisonnement des meneurs. Le mode d’action des compagnons dans les situations conflictuelles sont la rupture unilatérale du contrat de travail (assortie d’une perte de salaire et la poursuite devant les tribunaux), soit isolément, soit en bloc, et l’interdit jeté sur un maître ou tous les maîtres d’un métier, qui correspond à un appel à tous les compagnons de ne pas travailler chez ce ou ces derniers, par le biais des réseaux qu’ils constituent, essentiellement les confréries.

 

Les confréries (Bruderschaften)

L’artisanat se caractérise aussi par des structures parallèles aux corporations, à savoir les confréries de piété (Bruderschaft), les poêles (Stube, Trinkstube) et les associations (Gesellschaft) régionales ou à l’échelle de l’Empire. Les confréries sont vouées à la louange divine, mariale ou des saints. Elles sont placées sous la houlette du clergé, soit celui d’une paroisse, soit d’un ordre religieux, essentiellement les ordres mendiants. Bien qu’elles aient, pour la plupart, existé avant le XVe siècle, elles mettent leurs statuts et règlements (Satzung und Ordnungen) par écrit lors de ce siècle, afin de leur donner une assise officielle et apodictique, leur existence bénéficiant de l’aval des autorités. Néanmoins, en ce qui concerne les confréries vouées aux seuls compagnons, les autorités se prémunissent contre les abus (les confréries sont un paravent idéal pour l’incitation aux troubles ou la création de ligues) en y incluant des clauses de sauvegarde les autorisant à les supprimer en cas de manquement collectif aux articles. Ainsi, la confrérie des compagnons pelletiers de Strasbourg, dont les statuts datent de 1404 (bien que la confrérie existât auparavant ; AMS, charte n° 2969), a été supprimée à une date inconnue, et réhabilitée en 1428. (En 1423, les compagnons pelletiers avaient quitté en bloc la ville pour se rendre à Haguenau ; la suppression est sans doute liée à cet événement). Par ailleurs, les finances sont vérifiées par les corporations, tandis que les maîtres assistent aux réunions de nombreuses confréries, par exemple, celles des compagnons tanneurs de Strasbourg (AMS, charte n° 6435, 1477), « et écoutent ce qui s’y dit » (confrérie des compagnons tanneurs de Colmar, 1470 ; StA. Freiburg im Breisgau, A1, VIe, Gerberzunft). La confrérie fonctionne comme une association ; les membres en assument à tour de rôle les responsabilités et versent une cotisation. Elle dispose d’une juridiction interne lui permettant de juger des infractions des confrères et d’appliquer des sanctions. Elle dispose, parfois sous forme de rente, de lits dans un hôpital où sont accueillis les malades et les blessés. Elle s’occupe aussi des funérailles des défunts (messe, enterrement dans une sépulture propre) et octroie des prêts. Les fonds récoltés (cotisations et amendes), ne doivent servir qu’à l’exercice de la piété, dans une chapelle ou devant un autel dédié dans une église où brûlent des cierges, emblèmes de la confrérie, et dont les décors sont parfois somptueux. Ces décors révèlent que certaines confréries possédaient des finances importantes.

La confrérie des compagnons boulangers de Sélestat, par exemple, disposait de biens liturgiques d’une étonnante richesse, comme le précise un contrat passé entre elle et le gestionnaire de l’Hôpital des Pauvres de la ville (StA. Freiburg im Breisgau, A1, VIe, Bäckerzunft, 1489). Ce contrat porte d’une part sur les biens que la confrérie remet en donation à l’Hôpital pour l’ornement de son église, à savoir un tableau sur le maître-autel, deux anges le décorant, des cierges pour l’éclairer, un vitrail le surplombant, deux grands cierges dorés destinés à accompagner les processions des Quatre-Temps, quatre candélabres d’étain, un livre de messe, deux calices et deux vêtements liturgiques dont l’un de soie verte. Elle donne aussi un pré, baillé à cens d’un montant de sept schillings par an. Elle achète deux lits avec la literie dans ce même Hôpital et deux cercueils pour les sépultures. Elle fonde également deux messes par semaine contre versement de quatre livres annuelles à l’intention des confrères et consœurs vivants et morts et de ses malades, et une œuvre de bienfaisance destinée à donner, lors des Quatre-Temps, pour un pfennig de pain et un demi-mass de vin à chacun des pauvres de l’Hôpital et aux nécessiteux. La confrérie a également fait peindre l’ossuaire et dépensé soixante florins pour un nouveau tableau. En contrepartie, l’Hôpital accueillera à ses frais les confrères malades, les nourrira et les soignera de jour comme de nuit. Pendant leur convalescence, ils prendront leurs repas à la table du gestionnaire et des prébendiers jusqu’à complète guérison. L’Hôpital s’engage aussi à mettre à disposition de la confrérie une ou deux charrettes pour sa sortie traditionnelle au moment des moissons.

 

Les poêles des artisans (Stuben)

Les poêles des artisans sont des lieux de convivialité, où se déroulent réunions, repas pris en commun et banquets exceptionnels. Elles sont un facteur d’intégration sociale ; ceux qui ne participent pas sont mis à l’écart du tissu relationnel. Par exemple, Augustin Güntzer, potier d’étain du XVIIe siècle, est raillé et méprisé pour son rejet de cette structure. Les poêles renforcent les liens sociaux. Ainsi, les artisans se choisissent entre eux comme parrains de leurs enfants, phénomène qui contribue à l’élaboration de réseaux étendus de parentèle. Les règlements de poêle sont également très tatillons, amendes et exclusions sont prévues. Les us et coutumes en vigueur tant dans les confréries que dans les poêles, répondent à des rituels qui assurent la cohésion des groupes. Ils se manifestent au niveau du « boire et du manger ensemble » et des jeux. L’ensemble réglementaire des métiers et des confréries, en particulier celui des confréries des compagnons, est très sévère ; il prévoit également des règles de comportement, afin d’initier ou de pérenniser un lissage des mœurs.

 

Corporations territoriales

Les associations, qui existent pour certains métiers, ont été créées à l’échelle d’une région ou de l’Empire ; elles sont dotées d’un règlement valable pour tous les membres d’un métier donné. Elles se placent souvent sous la protection d’un noble ou d’un seigneur qui en assure la défense et les intérêts (par exemple, les Rathsamhausen pour les chaudronniers, Henman von Offenburg pour les potiers). Dans leurs statuts, elles insistent sur les modalités de fabrication des produits, leurs prix, les conditions de travail, leur juridiction interne, la lutte contre les artisans non affiliés, etc. Elles ont aussi un caractère social : assemblée générale annuelle, banquets, secours aux membres âgés ou malades et octroi de prêts. Ces groupements se distinguent aussi par un volet religieux : ils sont placés sous la protection de la Vierge ou d’un saint, disposent d’un autel dans une église, font lire des messes, créent des fondations et insistent sur la conduite honorable de leurs membres. Ces associations disposent d’un comité apte à prendre des décisions et d’un tribunal amené à juger les entorses aux règlements. Elles accueillent maîtres et compagnons, qui versent une cotisation. La différence entre ces groupements et les corporations réside essentiellement dans la non-implication des premières dans les affaires administratives et politiques des villes.

Certains métiers sont des geschenkte Handwerke. Appartenir à ces métiers apporte certains avantages, comme la réception du compagnon, son temps d’apprentissage achevé, par un banquet au déroulement ritualisé, et l’accueil des compagnons pérégrinant (obligation corporative) par des artisans dans une ville étrangère (gîte, couvert et assurance d’un travail pendant quelque temps).

Les artisans, enfin, ont un sens développé de l’honneur, vertu cardinale. Bien que des femmes exercent toutes sortes de professions, soit comme assistantes de leur famille ou comme artisans indépendants, l’artisanat est un monde d’hommes, prompt à s’investir dans des défilés avec bannières, écussons ou porte-cierge, en particulier lors des grandes fêtes liturgiques, comme la Fête-Dieu, des manifestations publiques comme le Schwörtag (jour de la prestation annuelle du serment à la constitution municipale) ou les arrivées de princes. Les artisans défilent dans le cadre de leur corporation ou de leur confrérie selon un ordre précis et manifestent ainsi leur rang et leur valeur dans le tissu social.

L’artisanat suscite quantité de sujets connexes, tels que le droit du travail, les institutions urbaines, la production littéraire ou encore le Bundschuh, révolte initiée entre autres par des artisans, auxquels il convient d’ajouter les monographies sur l’un ou l’autre métier.

 

Sources - Bibliographie

« Artes mechanicae», Lexikon des Mittelalters, 1, Munich, 1977, 1063-1065.

ALLARD (Guy), LUSIGNAN (Serge), éd., « Les Arts mécaniques au Moyen Âge», Cahiers d’études médiévales, numéro spécial 7, Montréal-Paris, 1982.

ALIOTH, Gruppen (1988). Résumé dans « Les groupes socio-économiques de Strasbourg à la poursuite de leurs intérêts (1332-1482) », RA, t. 114, 1988, p. 237-250.

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Monique Debus Kehr

 

Période française

Le Conseil souverain d’Alsace précise dans plusieurs arrêts qu’il n’y a pas en Alsace de corporations d’artisans semblables à celles de la France, particulièrement à Paris. Les « tribus » des villes réunissent des bourgeois qui peuvent comprendre de nombreux métiers. Certains métiers – potiers, bonnetiers – ont des corps qui s’étendent sur toute l’Alsace et adhèrent à des confraternités avec les principautés voisines relevant de l’Empire.

 

Une institution municipale

Il appartient au Magistrat exerçant les pouvoirs de police de régler l’exercice d’une profession dans son ressort, pour tout ce qui regarde « le bon ordre et le bien public ». Cela peut s’étendre à la réglementation de la concurrence. Ainsi le Magistrat de Haguenau interdit aux membres de la tribu des marchands de faire concurrence aux perruquiers et aux cordonniers. Le Conseil souverain approuve cet arrêté, qui, à ses yeux, réunit les deux conditions nécessaires de principe et de compétence. Le principe : « Le bon ordre et le bien public exigent que chacun se borne à sa profession » ; la compétence des auteurs de l’arrêté : « les magistrats peuvent légitimement faire tous règlemens que nécessitent le bon ordre et le bien public » (Ordonnances d’Alsace, t. II. p. 285, 9 mars 1747). Des artisans, quoique incorporés à la Tribu des marchands ne peuvent faire le commerce de marchands. Par contre, le Magistrat n’avait plus depuis le rattachement à la France, la compétence de créer de nouveaux « corps de métiers », dont disposaient les anciens États d’Empire (les seigneurs, princes et villes) sauf à s’être vu reconnaître cette compétence par le roi, ce qui est le cas de l’évêque de Strasbourg, ou encore du prince de Hesse-Darmstadt (Hanau-Lichtenberg), ou du duc de Deux-Ponts.

 

Un pouvoir réglementaire à confirmer par lettre patente

Cependant, le Conseil souverain homologue les anciens statuts des corps de métiers qui lui sont déférés, à titre provisoire, et sous réserve d’une confirmation par lettre patente royale. Cette formalité de confirmation vérifiée, le Conseil admet le droit des corps de métiers à agir contre d’autres métiers accusés de concurrence illicite (Ordonnances d’Alsace, t. II, p. 525, 26 mai 1759. Tailleurs de Colmar contre fripiers de Colmar 1759). Vers le milieu du XVIIIe siècle, le Conseil souverain abandonne cette jurisprudence. Il fonde sur le seul principe du « bien public » l’enregistrement des statuts pris par les Magistrats, donnant aux différents corps de métiers le droit d’établir des règles pour l’exercice de leur métier, par exemple pour la formation des apprentis, la réception des compagnons et des maîtres. Il rejette donc les réclamations qui ne se fondent que sur la défense d’intérêts particuliers, ainsi pour les restrictions portant sur le nombre de compagnons par profession. Paradoxalement, il compte l’exercice de la médecine au nombre de ces « intérêts particuliers » en déboutant médecins et chirurgiens qui se plaignent de la concurrence de guérisseurs et apportent la preuve par témoins de l’efficacité de leur pratique (Ordonnances d’Alsace, Arrêt de 1685, mais aussi de 1784).

Le Conseil souverain, au nom de la spécificité de l’organisation des métiers en Alsace, refusa d’enregistrer la Déclaration de 1776 supprimant les corporations dans le royaume.

La spécificité alsacienne consacrée par le Conseil souverain se ramène en fait à confier l’organisation des métiers aux magistrats municipaux. Elle comporte un aspect non négligeable, car les statuts comportent reconnaissance réciproque des qualifications de part et d’autre du Rhin.

Ce fut l’un des principaux arguments employés par certains magistrats et corps de métiers pour rejeter l’application de la loi Le Chapelier, qui n’entra pas moins en vigueur.

 

Sources - Bibliographie

DE BOUG, Recueil des Edits, Déclarations... du Conseil d’Etat et du Conseil Souverain d’Alsace..., Colmar, 1775.

HOFFMANN (Charles), L’Alsace au XVIIIe siècle (1906), t. I. p. 563-588.

Collectif, Artisans et ouvriers d’Alsace, Strasbourg, 1965, p. 35-263.

François Igersheim

Notices connexes

Artillerie (fonderie)

Asphalte

Ban de la Roche

Bois

Caisse de secours

Confrérie

Compagnon de métier

Conseil de prudhommes

Corporation

Droit de l’Alsace (commercial)

Eau

Faillite

Fer (production et commercialisation)

Flottage

Industrie

Kaufmann

Manufacture

Métallurgie

Moulins et meunerie

Poterie

Sidérurgie

Textile

Tuiles, Tuileries

Travail (droit du travail)

Verre, Verrerie