Pfingstmontag (Der)

De DHIALSACE
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Le lundi de Pentecôte (1816)

Comédie en dialecte strasbourgeois, monument de la culture alsacienne.

C’est à la césure de deux époques et régimes que paraît en 1816, de manière anonyme, « Der Pfingstmontag. Lustpiel in Straßburger Mundart in fünf Aufzügen und in Versen ». Cette pièce devient l’acte inaugural de la littérature « dialectale » en Alsace, même si les « Fraubasengespräche », ces « Conversations de commères » (anonymes), dont Arnold se réclame dans son avant-propos, ont joué le rôle de précurseurs. Le fait que J. W. Goethe en fasse un long compte rendu élogieux dans Kunst und Alterthum en 1820 n’est peut-être pas étranger à la consécration en quelque sorte définitive que la pièce a ainsi acquise.

Arnold, un professeur et poète strasbourgeois et rhénan (Révolution et Empire)

Le nom de l’auteur, Georges Daniel Arnold (1780-1829), universitaire strasbourgeois, ne sera connu que par la suite. Après une brillante scolarité à Strasbourg, ce dernier s’inscrit à l’université de sa ville en 1794 mais doit interrompre ses études pour des raisons économiques. D’ailleurs, les en- seignements à l’université étaient pratiquement à l’arrêt, plusieurs professeurs ayant été soit arrêtés, soit bannis. Après la Terreur, certains professeurs ont pu reprendre leurs cours (Schweighäuser, Koch, Blessig, Haffner, Herrenschneider...) et Arnold reprit également ses études. Il montre une préférence pour le droit et part en 1801 pour l’uni- versité de Göttingen, puis sera quelques temps à Paris en 1804. Durant ces années, il voyage beau- coup et tisse des liens avec de nombreux intellec- tuels et écrivains de son temps (visite à Schiller à Weimar, rencontre avec Goethe à Iéna en 1803). Il est nommé professeur de droit civil à Coblence en 1806. C’est là qu’il fera la connaissance d’Adrien de Lezay-Marnésia, alors préfet de Rhin-et- Moselle (en Allemagne napoléonienne). Il est enfin nommé professeur d’histoire à l’université de Strasbourg en 1809, où il obtient une chaire de droit romain en 1811. Il assumera de nom- breuses fonctions : doyen de la faculté de droit, membre du Directoire de l’Église de la Confession d’Augsbourg et aussi conseiller officieux de Lezay- Marnésia, devenu préfet du Bas-Rhin, ainsi que de certains de ses successeurs. Arnold s’est intéressé depuis sa jeunesse à la littérature, notamment en faisant partie de la « Literarische Übungsgesellschaft », société qu’avait fondée Johann Lorenz Blessig (avec son ami proche Ehrenfried Stöber, Klauhold, Schweighäuser, Blöchel, Zorn von Bulach...). Comme d’autres jeunes gens lettrés, quel qu’ait pu être leur choix professionnel ultérieur, le droit (et, accessoirement, la botanique) ne l’avait pas écarté de la littérature, qu’il lisait ou pratiquait lui-même : ses nombreuses poésies, essentiellement en allemand littéraire, en attestent.

Une comédie en dialecte strasbourgeois

Lorsqu’il publie Der Pfingstmontag, Arnold l’ins- crit dans les événements de son temps, en souhaitant que les fonds recueillis par la vente de son ouvrage puissent contribuer à panser les plaies des villages incendiés durant les campagnes militaires de 1815 [« Der Wunsch den unglücklichen Bewohnern der im Feldzuge des vorigen Jahrs durch Feuer verwüsteten, vordem so blühenden Dörfer in der Nähe unsrer Stadt, so wie auch unsrer Arbeitsschule, durch den Ertrag einer Druckschrift, seinerseits eine Beisteuer über- reichen zu können [...] » (début du premier para- graphe de l’« Avant-propos » (« Vorbericht » ; les cinq pages du Vorbericht de l’édition de 1816). Sur la page de titre se trouve cette précision : « Zum Besten der Armen der in den Kriegsvorfällen des vorigen Jahrs bei Straßburg abgebrannter Dörfer, so wie auch der Straßburger Armenarbeitsschule. »] Pourtant, le fait qu’il s’agisse d’une comédie en cinq actes, en alexandrins, aurait pu laisser penser que sa rédaction n’avait pas pu être menée à bien aussi rapidement, entre les destructions et le moment où le livre paraît. Lui-même indique qu’il l’a écrite en « environ un an et demi, durant [ses] heures de loisir » ou peut-être même en un temps plus contraint. « Und so konnte ich in etwa anderthalb Jahren, in freien Stunden [das] Werkchen schreiben » (cité d’après Marckwald 1914 : XLII, reproduisant partiellement la lettre qu’Arnold a adressée à Goethe pour le remercier de la recension très favorable que ce dernier avait faite en 1820). Marckwald 1914 : XLII, note 1 fait état d’indi- cations d’Engelhardt (1831) et d’Auguste Stoeber (1844) qui affirment tous les deux qu’Arnold aurait écrit sa pièce en quelques mois, les premières pages ayant déjà été imprimées alors qu’il travaillait encore aux derniers actes. Néanmoins, Arnold s’était documenté assez long- temps sur le parler, les croyances, les coutumes des uns et des autres, de différentes couches de la socié- té, en prenant des notes et en fixant les tournures dialectales qu’il entendait autour de lui – son en- tourage s’en fait l’écho – et il affirme dans sa lettre de remerciements à Goethe de 1822 qu’il s’agit du résultat de l’expérience et du monde des images qui se sont imprégnées toute une vie durant : « Alles was ich von Kindheit an hier in meiner Vaterstadt gesehn, gehört, gefühlt, floß da wie in einem Brennpunkt wieder zusammen » (cité d’après Marckwald 1914 : XLII).

Un miroir de la société strasbourgeoise en 1789

La pièce n’a pas vraiment d’argument central et ne présente pas de fil rouge narratif, mais des actions diverses, dont l’intérêt reste à la fois convenu et se- condaire : l’ensemble se déroule dans des familles bourgeoises conservatrices d’avant la Révolution, avec des histoires d’amour et de mariages, par- fois contrariées par la jalousie, des mensonges ou des quiproquos. Ce sont les seuls éléments qui connaissent un développement tout au long de la pièce, selon une logique tout à fait conventionnelle et finalement heureuse. Le personnage central et l’objet même de la pièce, ce sont le parler strasbourgeois et, d’une certaine manière, Strasbourg (et ses environs), qui consti- tue, de manière fusionnelle, un tout avec son parler et ses habitants comme usagers de ce parler. Arnold convient que l’objectif de la pièce, c’est bien « die lebendige Darstellung der elsässischen Mundarten und vorzüglich des Straßburger Dialekts » (Vorbericht). D’autres variétés parlées en Alsace ap- paraissent aussi (Kochersberg, moyenne Alsace...), mais plutôt comme comparses. Le fait que l’auteur choisisse la forme dramatique lui permet non seu- lement de montrer l’ampleur et la diversité quan- titatives de ce parler (notamment par son lexique et toutes les formes d’expressions plus ou moins figées), mais aussi ses caractéristiques qualitatives en jouant sur de nombreux registres et styles. La pièce étant située en 1789, la hiérarchie sociale assez conservatrice de Strasbourg est bien présente et permet de fournir des contextes situationnels, de camper des personnages de différentes couches de la société, de faire produire des interactions orales aux contenus très variés grâce auxquelles une pa- lette linguistique extrêmement large peut être uti- lisée.

Un dictionnaire vivant, lebendiges Idiotikon

C’est ce que souligne Goethe : « Der Dichter führt uns zwölf Personen aus Straßburg und drei aus der Umgegend vor. Stand, Alter, Charakter, Gesinnung, Denk- und Sprechweise contrastieren durchaus, indem sie sich stufenartig an einander fügen. » Et il aurait pu ajouter la diversité des situations de parole qui donne à la pièce le caractère de « lebendiges Idiotikon », aux yeux de Goethe, un « dictionnaire vivant », c’est-à-dire un dictionnaire où les mots sont employés en situation, et non simplement ordonnés selon un ordre alphabétique et avec quelques indications d’emploi.

Belles strasbourgeoises et soupirants étrangers, d’outre-Vosges ou d’outre-Rhin

En intégrant encore deux personnages (les deux jeunes hommes amoureux) qui utilisent, à l’oral, l’allemand écrit, l’un (un jeune prédicateur au- tochtone) de manière simple et compréhensible et l’autre (étudiant en médecine venant de Brême) de façon exagérément littéraire, incompréhensible pour les jeunes femmes strasbourgeoises, d’une part, mais aussi un licencié fat et affectant de savoir le français, d’autre part, l’auteur montre une situa- tion sociolinguistique complexe, dans laquelle le parler strasbourgeois est le moyen de communi- cation usuel, même s’il présente des emprunts au français, mais où d’autres formes sont également présentes, ici, l’allemand écrit oralisé, langue des intellectuels et des lettrés, et une présence du fran- çais sous une forme qui est moquée par le person- nage qui tente d’en montrer sa connaissance. En combinant les variétés linguistiques et les varia- tions des niveaux de langue, l’auteur montre une société vivante, dont les expressions linguistiques sont constitutives à la fois des situations, des condi- tions sociales et des intentions de parole. Dans la mesure où Arnold glisse des remarques épilinguis- tiques dans les propos de ses personnages, c’est-à- dire des remarques sur les langues elles-mêmes et les représentations qu’elles induisent, on peut faire l’hypothèse qu’il les a aussi entendues auprès de ses contemporains.

Riche Allemagne ou morne France ?

Et lorsque l’une des filles d’une famille bour- geoise, Lissel, exprime des regrets linguistiques et culturels par rapport au français et à l’alle- mand (« Pourquoi ne m’ont-ils pas envoyée en Allemagne /à Mannheim ou à Spire, j’aurais préfé- ré être là-bas / plutôt qu’à Saint-Dié, dans ce petit trou welche / où bon an mal an on se nourrit de pommes de terre // Aujourd’hui, je pourrais parler avec des messieurs allemands [= les deux jeunes hommes amoureux] », acte I, scène 2), « Jez wurrum henn sie mi nit gschickt in’s Dytschland niwwer, / Uf Mannem oder Spyr, dert wärd i gsin viel liewer / Aß in Sangdiedel do, dem klaine welsche Nest, / Wo merr Johr us, Johr yn sich mit Grumbeere mest, / Ze kinnt i doch jez au mit dytsche Herre redde ». Arnold rappelle que dans les familles bourgeoises, on envoyait les filles apprendre le français au-de- là des Vosges ou de la trouée de Belfort, mais que les liens avec l’espace germanophone restaient très étroits. Dans ce sens, même s’il s’agit d’une fiction, Arnold donne quelques clés du fonctionnement de cette société, dont il fait certes partie, mais qu’il décrit de manière souvent ironiquement et mali- cieusement distancée.

Monument de la culture alsacienne et strasbourgeoise

Ce n’est pas tant une œuvre littéraire que livre Arnold, mais bien plus une sorte de monument qu’il dresse à son parler et à sa ville, en livrant un condensé ethnographique (Strasbourg et ses rues et ruelles, la vie des habitants, leurs représentations, leurs superstitions...) et une vision amusée de la société conservatrice qu’il y voit, tout en glorifiant les richesses lexicographiques (par exemple : l’énu- mération de tous les jeux auxquels jouent les en- fants, la manière de nommer le nez selon la forme, l’aspect...), les sentences, les tournures proverbiales et autres formes phraséologiques de son parler. Si son intention n’est pas vraiment de faire œuvre littéraire, il use néanmoins des moyens formels propres à la dramaturgie pour que sa pièce ne fasse pas l’objet de critiques de la part des spécialistes de littérature : l’usage de vers (alexandrins), l’uni- té de lieu, de temps et d’action (qui ne sont pas vraiment strictement respectés) ou l’usage de la narration dramatique anticipatoire (« dramatische Vorerzählung »). En insistant sur le fait qu’il a été attentif aux dif- ficultés de lecture qui pourraient surgir et qu’il a tenté de simplifier ou pour lesquelles il propose une aide au lecteur (lexicale par exemple), Arnold semble considérer implicitement qu’il s’agit avant tout d’une pièce à lire. La première représentation aura lieu chez l’avocat Schneegans, à Strasbourg, en 1835. Et, dans ce sens, il la situe quand même dans le champ de la littérature, en défendant globalement fond et forme et en considérant que cette forme littéraire fait bien partie des belles lettres : « Diese Gattung von Gedichten [= solche Fraubasengespräche wie sie hier vorkommen] [ist] älter und im Gebiete der Kunst einheimischer [...] als sie [= les sceptiques, cri- tiques] glauben, indem es schon zu Euripides Zeiten welche gab, die eine Lieblingslektüre des göttlichen Plato, und sogar in der Folge von Theokrit scheinen nachgeahmt worden zu seyn. » (dernière phrase du Vorbericht).

Avec un glossaire pour ce monument linguistique alsatique

Le sens de l’ajout d’un glossaire est explicitement glosé par l’auteur : « Als Anhang ist ein gedrän- gtes Wörterbuch beigefügt, damit das Werkchen, die Bestimmung eines kleinen alsatischen Sprachdenkmals in jeder Hinsicht erfüllen möge. » Au-delà de sa fonction empirique, il lui confère donc aussi une fonction patrimoniale. Mais cela ne semble pas être sa seule fonction : il doit bel et bien permettre à des lecteurs d’autres espaces-temps, mais aussi et surtout d’autres espaces germanophones de lire la pièce. Ainsi, il s’agit du signe le plus tangible qu’il espère que sa pièce franchisse les limites de l’Alsace et puisse toucher tout l’espace germano- phone. C’est ce qui est directement confirmé dans son avant-propos : « Uebringens ergeht an auslän- dische Leser, die Bitte, unsrer Mundart in Hinsicht auf Harmonie und Tonausdruck doch ja nicht auf den ersten Schriftanschein hin den Stab zu brechen. » Enfin, tant dans la fonction de l’allemand écrit oralisé dans la pièce que de celle qui lui est attribuée dans le glossaire, l’auteur montre qu’il a conscience que le statut et les fonctions de l’allemand écrit sont différents de ceux des parlers dialectaux, no- tamment comme marqueurs sociaux.

Un modèle pour les œuvres à venir

Si Arnold ne s’est servi de la forme dramatique que pour célébrer son parler strasbourgeois, il a posé une pierre centrale pour le genre littéraire du théâtre en soi, et la comédie en particulier. D’autres auteurs vont, à leur tour, se lancer dans l’écriture de comédies, sans autre prétention ou objectif. C’est bien malgré lui qu’Arnold aura été l’initiateur d’un genre dont les premiers auteurs seront aussi des lettrés, comme son ami Ehrenfried Stöber, qui s’es- saiera même au « Singspiel » Stoeber Ehrenfried, 1823, Daniel oder der Straßburger auf der Probe, Straßburg, Schuler (sans versification), même s’il est vrai qu’Arnold avait également prévu des chants dans sa pièce, en particulier dans une longue scène de joute de maîtres chanteurs (acte V, scène VIII).

Origine du titre Pfingstmontag de la pièce d’Arnold (1816)

Voici comment, dans la pièce, le lundi de Pentecôte est évoqué et justifié (acte I scène 6) : (Lissel, la fille des Starckhans, s’adressant à Christinel, une amie, filleule de Mehlbrüh, couple ami des Starckhans) Mer mache Jo ’s Z’middaauesse dert [à Eckbolsheim] im freye Wald, un bache N-au Holderküechle drus. ’S isch alles schunn gerüst; Wursch sehn was do for Dings wurd were-n-ufge- discht. So e Pfingstmondaa wurd gewiß nimm’ gfyert were Wie der. Wurrum? Es isch de-n Eltre scheen ze-n- Ehre. ’S isch d’ silwre Hochzyt morn. Vor fünf e zwanzig Johr Henn sie just d’ Hyroth ghet an demm Daa. «So e Pfingstmondaa wurd gewiß nimm’ gfyert were / Wie der» peut avoir un double sens, ici aussi un sens plus politique, dans le cadre d’un ordre ancien le dernier lundi de Pentecôte sous l’Ancien Régime, mais c’est d’abord le Lundi de Pentecôte où l’on fête les noces d’argent des parents de Lissel.

Sources - Bibliographie

ARNOLD (Georg Daniel), Der Pfingstmontag. Lustspiel in Straßburger Mundart in fünf Aufzügen und in Versen. Nebst einem die eigenthümlichen einheimischen Ausdrücke erklärenden Wörterbuche, Strasbourg, 1816. GOETHE ( J.W.), « Göthe’s Beurteilung dieses Lustspiels », ARNOLD ( Johann Georg Daniel), Der Pfingstmontag. Lustspiel in Straßburger Mundart, Neue revidierte Ausgabe. Mit einer literar-historischen Einleitung von L. Spach, Strasbourg, 1873, p. XIX-XXXIV. ARNOLD (Georg Daniel), Der Pfingstmontag. Lustspiel in Straßburger Mundart. Nach der vom Dichter durchgesehe- nen zweiten Ausgabe des Jahres 1816, hrsg. von J. Lefftz und E. Marckwald, Strasbourg, 1914. Également accessible sous : Arnold, Johann Georg Daniel: Der Pfingstmontag - DraCor (version numérisée dans le cadre du projet de recherche METHAL [responsable : Pablo Ruiz Fabo], Université de Strasbourg, UR 1339). MARCKWALD (Ernst), « Georg Daniel Arnold », ARNOLD (Georg Daniel), Der Pfingstmontag. Lustspiel in Straßburger Mundart. Nach der vom Dichter durchgesehenen zweiten Ausgabe des Jahres 1816, hrsg. von J. Lefftz und E. Marckwald, Strasbourg, 1914, p. I-XLV. GALL ( Jean-Marie), Le théâtre populaire alsacien au XIXe siècle, Strasbourg, 1974. IGERSHEIM (François), L’Alsace et ses historiens, 1680- 1914. La fabrique des monuments, Strasbourg, 2006. ARNOLD (Georges-Daniel), Le Lundi de Pentecôte, Orbey, 2016.

Dominique Huck