Poids et mesures : Différence entre versions

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Quant aux longues distances, familières aux marchands et aux pèlerins, elles s’évaluent souvent en fonction du temps que l’on met à les parcourir, le rapport espace-temps étant plus parlant que la distance parcourue elle-même. Il faut environ quarante heures, estime Frédéric Saltzmann vers 1780, pour traverser la plaine d’Alsace du nord au sud au trot du cheval (''Schrifttasche einer Reise...'', p. 34) et, en 1789, le voyageur russe Karamzine fait 24 lieues en 14 heures (''Lettres d’un voyageur russe en France...''), la ''Wegstunde'' dépendant en définitive du moyen de locomotion utilisé et de la qualité de la route. Au total, le déplacement journalier (''Tageweile'') peut être estimé à une vingtaine ou une trentaine de kilomètres à pied.<br>
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Unité de mesure fondamentale, la lieue (entre 4,5 et 5 kilomètres, moins de 4 pour la lieue de poste) se situe entre la ''deutsche Meile'' ou grande lieue (de 7 à 7,5 kilomètres) et la ''elsässiche Meile'', lieue du pays ou lieue commune, qui, trois fois plus courte (entre 1,5 et 4,5 kilomètres), est plus proche de l’antique mille romain. Appréhender au quotidien des distances supérieures à la lieue revient donc à utiliser des subdivisions. Connue sous des appellations diverses (''vertica'', verge, corde, brasse, toise d’Alsace ( J. Peltre), ''Klafter'', ''Rute''), la perche a la particularité d’être à la fois une unité de longueur et de surface, compte tenu de l’utilisation de cet instrument de mesure dans les travaux d’arpentage. Dans le premier cas, sa valeur se situe entre 9 et 12 pieds subdivisés en autant de lignes chacun, soit entre 3 et 5 mètres (Hanauer, ''op. cit.'', t. II, p. 8) tandis que la perche décimale (''dezimal Ruthe'') comporte 10 pieds français (AHR C 1180 B, Walheim, 1769).<br>
rapport espace-temps étant plus parlant que la dis-
 
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pour traverser la plaine d’Alsace du nord au sud
 
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en France...), la Wegstunde dépendant en définitive
 
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d’Alsace ( J. Peltre), Klafter, Rute), la perche a la
 
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Dans le premier cas, sa valeur se situe entre 9 et
 
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==== Superficies et temps de travail ====
 
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Version du 13 mai 2026 à 13:05

Qu’il s’agisse de se repérer dans l’espace, par l’indispensable maîtrise des longueurs et des superficies, ou d’évaluer les ressources dont ils pouvaient disposer, usagers – artisans, marchands, cabaretiers – et autorités éprouvaient le besoin de mesurer, de compter, de peser. À l’usage interne des poids et mesures, à la portée des habitants, s’ajoute donc une fonction externe imposée par les gouvernants pour les besoins du commerce et de la fiscalité. Pour le Moyen Âge et l’époque moderne, l’ouvrage de référence reste celui de Hanauer (v. bibliographie), qui relève l’extrême variabilité des mesures dans l’espace et le temps.

De l’approximation à la précision : l’usage et la loi

En principe, c’est le seigneur qui, dans la tradition carolingienne et en vertu du pouvoir régalien qu’il s’attribue, est le garant des poids et mesures en usage. À l’époque moderne, la fragmentation du pouvoir permet à chacun d’entre eux d’imposer sa propre métrologie, surtout dans les régions isolées, restées à l’écart d’un pouvoir central fort, même si les autorités supérieures acceptent de déléguer ce privilège – clostermess et stettemess – à des abbayes ou des municipalités (De Boug, Ordonnances d’Alsace, t. II, extraits du registre du Conseil souverain d’Alsace, 21 juin 1740, exemple de Ribeauvillé). Ainsi, dans l’aire de juridiction du prieuré Saint-Alban de Bâle (Gilomen, op. cit., p. 351), quatre types de mesures étaient utilisées, parfois simultanément, depuis le Moyen Âge : celle du monastère (mensura monasterii), celle de la Ville de Bâle (Basler Mass) ou de Rheinfelden (Rheinfelder Mass) et une mesure locale (örtliches Mass). Dans le comté de Horbourg-Riquewihr, apprenons-nous par un rapport du receveur Rosé en 1788, la majorité des villages s’alignent sur Colmar, d’autres sur Riquewihr ou Neuf-Brisach, tandis que « quelques autres ne savent pas à quoi s’en tenir » (AN K 2360, 25 janvier 1788). Mais sans doute les habitants, habitués à des mesures « fonctionnelles » marquées du sceau de la tradition, consultent-ils les étalons imposés par les autorités, donc étroitement liés au pouvoir seigneurial, avec la même méfiance avec laquelle ils accueillent l’agent seigneurial.

Le développement des États aux dépens des autorités seigneuriales et l’éclosion d’un sentiment national au détriment des particularismes locaux sont-ils de nature à changer radicalement la norme ? L’adoption du système métrique constituera un réel progrès dans l’harmonisation et la rationalisation des poids et mesures. Lorsque, promulguée le 7 avril 1795, la loi du 18 germinal an III institue le système métrique en France, imposant pour l’ensemble du territoire de la république un étalon unique à base décimale et des normes intangibles, les mentalités, en dehors de celles d’une bourgeoisie éclairée, se montrent réticentes à une telle tentative d’uniformisation, de clarification et, comme on le pressent, de contrôle. L’unification des poids et mesures apparaît dans un premier temps davantage comme une construction de l’esprit qu’une impérieuse nécessité, sauf dans le cas d’échanges lointains. Moins de 5 % des doléances avaient porté, en Alsace, en 1789, sur la métrologie, tant il est vrai qu’on s’était habitué à des mesures approximatives, aussi variables dans l’espace que rigides dans le temps. Dans le pays de Hanau, on est davantage familiarisé avec le traditionnel deutsches Mass, plus proche du Landmass local, qu’avec le decimal Maass qui fait figure d’intrus (AM Haguenau, FB 16, Rittershoffen, 1815). Témoigne des difficultés rencontrées, la lenteur de l’adoption des mesures nouvelles, pourtant instaurées en raison de leur commodité entre la loi du 18 germinal an III (1795), l’arrêté du 13 brumaire an IX (1800), le compromis napoléonien de 1812 qui distingue commerce de gros et commerce de détail, et la loi de 1840 qui adopte définitivement le système métrique... D’ailleurs, les mesures traditionnelles dépasseront en longévité la durée de l’Ancien Régime lui-même : jusqu’au XXe siècle, près de deux siècles après l’introduction du système métrique, on continuera à évaluer les terres en Acker ou en Juchert, les quantités de vin en Mass et Ohmen, les légumes en « tas » (Haufen), en « paniers » (Körbe et Bürde), les matériaux de construction en « charretées » (ein Wagen, ein Karren voll). Voilà qui témoigne de la priorité accordée aux ordres de grandeur coutumières sur les mesures précises, aux évaluations pragmatiques sur les données théoriques et, en définitive, à la culture populaire sur la culture savante.

En Alsace, « altes » und « neues », « deutsches und französiches » Mass

Glanées dans les archives, ces expressions traduisent pourtant une possible évolution des unités de mesure dans le temps. Les variations de la contenance du Viertel, mesure de capacité pour les grains, ou du Mass pour le vin, signalées par l’abbaye de Murbach en 1398 (AHR 10 G 1/4) pourraient bien être liées à la perception des impositions qu’on souhaite la plus rentable possible, comme cela semble être le cas dans la région de Sélestat entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle ( J. Krischer, Verfassung und Verwaltung der Stadt Schlettstadt im Mittelalter, Strasbourg, 1909). Si l’écart se creuse entre « anciennes » et « nouvelles » mesures, les habitants sont tentés d’adopter une double échelle de valeurs, l’une à usage interne, l’autre à usage externe, cette dernière étant réservée aux contacts avec l’administration et les difficultés de conversion s’ajoutant à la résistance d’habitudes multiséculaires. Il faut compter, par ailleurs, avec les risques de fraude, en dépit du zèle déployé par le préposé seigneurial aux poids et mesures (le Hengisel dans la vallée de Munster, AM Munster 1H 24/1, XIVe siècle) qui renvoie les cabaretiers à leurs responsabilités. Afin de prévenir les potentielles tricheries, la restauration des étalons, apposés ou scellés sur les bâtiments publics, est inséparable de la police des foires et marchés : églises (parvis de la cathédrale de Strasbourg, transept sud de l’église Saint-Martin de Colmar), bâtiments communs accessibles aux marchands des villes comme aux paysans du plat pays fréquentant le marché (Kapellturm à Obernai). À Strasbourg, toute mesure dépendant de l’objet mesuré, les étalons sont entreposés au Pfennigturm pour ce qui est des grains et des vins, au poêle de la corporation des pêcheurs pour ceux qui concernent le bois de chauffage.

Par ailleurs, tout au long du XVIIIe siècle, les services de l’Intendance semblent être déroutés, dans cette province frontière nouvellement conquise, par l’interférence entre mesures « allemandes » et « françaises ». La tentative d’uniformisation entreprise par Louis XV, en date du 16 mai 1766, se heurte à l’obstruction des négociants de Strasbourg qui, en cheville avec le Magistrat de la Ville, se prononcent « pour le maintien des anciens poids et mesures » : résistance passive, au nom d’un légitime respect des us et coutumes, face aux initiatives des autorités au nom de la loi.

Comme pour ajouter à la confusion, les unités de mesure varient dans l’espace au point qu’en 1788, le duc de Wurtemberg propose une unification sur l’ensemble de ses terres (AN K 2360). En effet, la diversité est de règle, comme l’attestent de nombreux exemples (voir tableau 1, Système allemand et système français au XVIIIe siècle).

Tableau 1. Système allemand et système français au XVIIIe siècle

Système allemand (local) Système français (officiel)
Arpent (en ares) 20 51,07
Aune (en mètres) 0,54 1,12
Pied (en mètres) 0,29 0,32
Rézal, Viertzel (en livres) 180 125

Mesurer les longueurs et les distances : la référence au corps humain

Au quotidien, la démarche consiste à utiliser les étalons qu’offre le corps humain pour déboucher sur des mesures anthropométriques. À la base se situe le pied (pes, Schuh, Fuss) d’une longueur de 30 centimètres environ (entre 27 et 32 selon les endroits). Le « pied du Roy », dont la dimension change d’ailleurs entre le XIVe et le XVIIe siècle, est légèrement plus long que le « pied d’Allemagne », lui-même assez proche du « pied du Rhin » (pes Rhinlandicus vel Rhenanus). De même, le « pied de campagne » (pes ruralis) est un peu plus long que le « pied de ville », qui, de surcroît, varie entre Bâle et Wissembourg où on utilise également le « pied du Palatinat ». La mesure la plus grande est le « pied commun » (Gemeinschuh ou Werkschuh), qui équivaut à la moitié d’une aune ou le tiers d’un Stab, entre 32 et 35 centimètres, et qui est assez proche du « pied gaulois » ou « germanique », lui-même légèrement plus long que le « pied romain » traditionnel (respectivement 34,3 et 29 centimètres), mais qui supporte la comparaison avec le « pied carolingien » (M. Thomann, art. cit.).

Le pouce (Zoll), qui correspond au dixième du pied, soit une trentaine de millimètres, est lui-même subdivisé en lignes et en points. Mais on lui préfère souvent les normes concrètes à caractère anthropométrique, la simplicité et la répétitivité des gestes fournissant un étalon naturel : écarter les doigts, allonger le bras, compter le nombre de pas parcourus d’un endroit à l’autre sont des démarches qui renvoient à l’échelle du quotidien. L’empan (Gemünde ou Spanne) correspond à la largeur d’une main, les doigts écartés, entre l’extrémité du pouce et celle du petit doigt, soit entre 22 et 24 centimètres. La coudée (Elle, parfois confondue avec le Stab) mesure aux environs d’un demi-mètre, entre 54 et 56 centimètres, ce qui nous renvoie au geste familier des marchands de tissus d’autrefois ou à l’aune en bois traditionnellement utilisée pour mesurer la toile. À la fois unité et instrument de mesure, l’aune mérite une mention spéciale : elle correspond à la coudée, longueur séparant l’extrémité du doigt majeur au coude (Ellenbogen). Or, elle prend en compte la nature et la valeur marchande de l’objet mesuré, l’aune de lin étant légèrement plus longue que celle qui sert à mesurer les toiles de laine et, à plus forte raison, de soie. Quant à la brassée (Armspannbreite), elle correspond à la distance séparant l’extrémité des bras étendus, soit environ trois coudées ou 1 mètre 50. (voir tableau 2, Correspondances approximatives et simplifiées des mesures linéaires)

Tableau 2. Correspondances approximatives et simplifiées des mesures linéaires

Klafter Elle Schuh Zoll Linie Punkt
Toise Aune Pied Pouce Ligne Point
1 1/5 1/10 1/100 1/1000 1/10 000

Expérience et mesures

Il arrive fréquemment qu’on se passe d’unités de mesure pour se repérer. Lors des pluies torrentielles de juin 1670, se forment à Marlenheim des ravins « de la hauteur du genou » (AMS VI 100) et, pendant l’hiver 1779/1780, la neige atteint, dans les environs de Strasbourg, « l’épaisseur d’une main de travers » (Archives Société royale de Médecine 166/10 et 149/38). Au cours du XVIIIe siècle, de nombreux témoignages décrivent, de façon très concrète, des grêlons « gros comme un poing », « un œuf de poule ou d’oie », « une noix » ou « une noisette ». Les petites distances peuvent s’évaluer en portées de mousquet, d’arc ou d’arbalète (Armbrustschuss) ou encore en jets de pierre (Boehler, Poids et mesures, p. 35, 45-46 et Paysannerie, t. I, p. 141-166) ou en nombre de pas (passus ou Schritt), plus précisément en « doubles pas » de trois pieds chacun, soit entre 60 et 75 centimètres.

Distances et temps de déplacement

Quant aux longues distances, familières aux marchands et aux pèlerins, elles s’évaluent souvent en fonction du temps que l’on met à les parcourir, le rapport espace-temps étant plus parlant que la distance parcourue elle-même. Il faut environ quarante heures, estime Frédéric Saltzmann vers 1780, pour traverser la plaine d’Alsace du nord au sud au trot du cheval (Schrifttasche einer Reise..., p. 34) et, en 1789, le voyageur russe Karamzine fait 24 lieues en 14 heures (Lettres d’un voyageur russe en France...), la Wegstunde dépendant en définitive du moyen de locomotion utilisé et de la qualité de la route. Au total, le déplacement journalier (Tageweile) peut être estimé à une vingtaine ou une trentaine de kilomètres à pied.

Unité de mesure fondamentale, la lieue (entre 4,5 et 5 kilomètres, moins de 4 pour la lieue de poste) se situe entre la deutsche Meile ou grande lieue (de 7 à 7,5 kilomètres) et la elsässiche Meile, lieue du pays ou lieue commune, qui, trois fois plus courte (entre 1,5 et 4,5 kilomètres), est plus proche de l’antique mille romain. Appréhender au quotidien des distances supérieures à la lieue revient donc à utiliser des subdivisions. Connue sous des appellations diverses (vertica, verge, corde, brasse, toise d’Alsace ( J. Peltre), Klafter, Rute), la perche a la particularité d’être à la fois une unité de longueur et de surface, compte tenu de l’utilisation de cet instrument de mesure dans les travaux d’arpentage. Dans le premier cas, sa valeur se situe entre 9 et 12 pieds subdivisés en autant de lignes chacun, soit entre 3 et 5 mètres (Hanauer, op. cit., t. II, p. 8) tandis que la perche décimale (dezimal Ruthe) comporte 10 pieds français (AHR C 1180 B, Walheim, 1769).

Superficies et temps de travail

Selon le même principe que pour les distances, la méthode revient à substituer aux mesures anthro- pométriques des unités de travail, à savoir le temps que l’on met pour réaliser telle ou telle opération. La Mannsmatt correspond à la superficie qu’un in- dividu est capable de faucher à la faux en l’espace d’une journée soit, selon le cas, l’équivalent d’une trentaine ou d’une quarantaine d’ares. Pour les labours, la situation est plus complexe selon qu’on utilise la charrue ou non, qu’on y at- telle le cheval, plus rapide, ou le bœuf, plus lent mais plus endurant, qu’on laboure en terrain plat ou accidenté, en sol lourd ou léger. Théoriquement, le « journal », Mannwerk, Tagwann, Tagwerk, est l’équivalent de ce qu’est la Mannsmatt pour les prés de fauche, à savoir la surface qu’un homme peut retourner en une journée à l’aide d’une charrue attelée d’une paire de bêtes de trait : la synonymie de Pflug, en termes de superficie, n’est pas fortuite, mais on lui préfère souvent celle de Morgen dans la région de Wissembourg, ou de Juchart en Haute- Alsace : cette dernière indique la surface de terre qu’un attelage de deux bœufs couplés sous le joug (jugum, Joch) peut labourer en une demi-journée ou en une journée entière (d’où le terme de journal) entre le lever et le coucher du soleil, soit entre 30 et 40 ares, selon qu’il s’agit du Juch ou de la Juchart (Haenlé, Kurze, doch wahrhafte und gründliche Beschreibung deren Früchten und Getreidt...,1747, BNUS Ms 630, fol. 79-80). Dans son enquête pré- liminaire à la confection de l’Atlas linguistique de l’Alsace, Ernest Beyer distinguait trois domaines lexicaux : un type septentrional qui est celui du Morgen, un type méridional qui est celui de la Juchert et entre les deux, un type médian qui est celui de l’Acker. Au-delà du terme générique, synonyme de « champ » à contenance indéfinie (ager), l’Ac- ker est devenu une mesure de superficie courante qui désigne, au nord de Colmar, la pièce de terre qu’un attelage est en mesure de labourer (z’ackern, contraction de zu ackern) en une demi-journée, su- perficie approximativement comparable à celle du Juch. Le bétail se fatiguant aussi vite que celui qui le conduit, on prend, en effet, l’habitude de raisonner en demi-journées, car on s’arrête souvent de tra- vailler à la fin de la matinée, au terme d’un labour de six ou sept heures d’affilée qui tiennent dans une demi-journée. Ainsi, il y a des « grands » Morgen (Hubmorgen) et des « petits » Morgen, comme il y a des Juch ou Juchlin, qui correspondent au travail de quelques heures, grosso modo d’une matinée. Si la racine est la même (le jugerum romain), la conte- nance, par rapport à la grande Juchert, doit quasi- ment être divisée par deux (entre 25 et 35 ares), la Juchert contenant fréquemment 1 Juch et demi, jusqu’à 40 à 50 ares, l’équivalent de l’arpent français qui double la surface de l’arpent local ou Acker (20 à 25 ares). Les subdivisions s’évaluent en Zweitel (environ 2/3 d’Acker, soit une quinzaine d’ares), en Halbacker (une dizaine d’ares), en Viertel ou Viertzel (1/4 d’Acker, environ 5 ares) et les mul- tiples en Anderthalb (environ 30 ares). C’est plus exceptionnellement qu’on a recours, comme c’est le cas pour la « boisselée », la « bicherée » ou la « sété- rée » en vieille France, à des unités de capacité de- venues unités de superficie (Scheffel, Sester, Fuder) dans la mesure où elles peuvent être considérées comme des unités de semailles et, par conséquent, de rapport entre la quantité de grains semée et la quantité moissonnée. Les subdivisions du grand arpent, parfois au gré des héritages, s’imposent, en particulier pour les petits paysans, détenteurs de parcelles minuscules ou les journaliers dépourvus d’attelage et travaillant à la houe. On ne sera pas étonné de découvrir à l’in- térieur des Mannsmatten de petites unités comme le Schatz (5-6 ares), le Schlag ou fauchée, enfin la Beet (10-15 ares) qui désigne également le billon sans référence à une unité de superficie précise, tout comme le Stück, pièce de terre à contenance va- riable. Ce morcellement touche surtout le vignoble où le Schemel, plus rarement le Steckhaufen, litté- ralement la place occupée par quelques centaines d’échalas entassés après les vendanges, donnent leur nom à la pièce de terre en question (M. Barth, op. cit., t. I, p. 5). (voir tableaux 3 - 4, Les superfi- cies : Rapports approximatifs entre les principales unités de superficie, petit arpent et grand arpent) Ces mesures sont suffisamment approximatives pour devoir être redressées de temps à autre par les autorités municipales ou géométriquement mesurées par des travaux d’arpentage initiés par le seigneur ou l’intendant moyennant l’utilisation d’instruments appropriés, bien avant la généralisation méthodique de l’arpentage au début du XIXe siècle (v. Cadastre). Les terriers ne répondant pas à ces exigences, car telle n’est pas leur finalité, on procède à des opérations d’arpentage en bonne et due forme, en particulier lors de la reconstruction au lendemain des guerres (ABR 8 E 297/1, exemple de Mittelhausen dans le Kochersberg, page de garde du terrier de 1715) ou suite à l’impulsion unificatrice de l’intendant au XVIIIe siècle (ABR C Suppl. Intendance 15, intendant de Lucé, 1761 ; ABR C 320 et AHR C 1129, exemple d’Eschentzwiller dans le Sundgau, 1760-1767 et AHR C 1180 B, travaux préparatoires du cadastre de Walheim, 1769).

Entre volumes et poids : mesurer les quantités

Peser les solides
Pour les transactions au marché comme pour les opérations, très réglementées, des meuniers et des boulangers, il revient aux autorités de fixer les éta- lons et de contrôler les récipients servant à recueil- lir les grains et qu’on évalue, jusqu’à la Révolution, en fonction de la capacité du contenant et non du poids du contenu. Or le rézal ou quartaut, Viertel alémanique ou Malter francique, d’un poids moyen de 75 à 100 kilos, n’est guère utilisé autrement que pour les transactions importantes et parfois re- groupé par trois, quatre ou six pour constituer le muid (Mut) de 300 à 400 kilos. Or ces « sacs », d’une centaine de kilos, ne conviennent qu’aux robustes épaules d’hommes habitués à porter des charges lourdes et préfigurent le quintal (Zentner) d’une cinquantaine de kilos et le double quintal (Doppelzentner) d’une centaine de kilos utilisés jusqu’à nos jours. Peu maniables et trop lourds, les sacs alsaciens : c’est la raison pour laquelle on leur préfère par- fois des fonds de sacs, qualifiés de Stumpe, sans contenance ni poids précis, et que la mesure cou- rante, maniable et concrète, est le boisseau local ou Sester (de 6 à 8 boisseaux par rézal, l’équivalent d’une quinzaine de kilos). Or ce dernier n’est pas à l’abri de variations : confectionné en bois, il subit les effets de l’humidité ou de la sécheresse am- biantes, auxquelles cherche à remédier le cerclage. S’y ajoutent des distorsions quant à la nature spé- cifique des grains (grains lourds comme le froment, le seigle ou l’orge ; grains légers comme l’avoine ou l’épeautre), le déficit des seconds étant partiellement compensé par un excédent de volume (7 boisseaux par sac au lieu de 6). Intervient également la ma- nière de le remplir « au bombé » (gehäuft) ou « au ras » (gestrichen), le profit (entre 15 et 25 %) rési- dant souvent dans le comble (Zugabe). Par ailleurs, le Landsester peut contenir entre 4 et 5 % de grains de plus que le Stadtsester en raison de la différence entre le Landmess et le Stadtmess. À Mulhouse et à Bâle, on distingue le Bürgermass, utilisé pour les transactions commerciales, du Rittermass, légè- rement plus grand que le précédent et servant à payer les cens et rentes. Enfin, la distorsion entre le système français et le système allemand conduit à distinguer le « boisseau du roy » d’une trentaine de livres, contre une vingtaine pour le boisseau « du pays ». (voir tableaux 5-6, Unités de capacités et de poids des céréales : les subdivisions du rézal (de froment) Lorsque l’administration révolutionnaire adopte la base décimale en donnant la préférence à l’ap- préciation en volumes (litres et hectolitres) sur la pesée (livres), elle fournit des garanties de préci- sion, de rationalité et d’objectivité. Ne concluons pas trop vite à l’universalité et à l’intangibilité des unités de poids qui nécessitent à leur tour, pour l’usage quotidien, des subdivisions comme le Vierling (autour de 3 kilos) et le Messel (moins d’un kilo). La livre elle-même, qui pèse 500 grammes environ, peut revêtir une valeur variable selon qu’il s’agit de la livre marchande (livre lourde), utili- sée pour les produits pondéreux, et la livre légère, présente dans le commerce de détail, ou encore la livre d’apothicaire ou celle, plus précise, qui sert à la pesée du sel (Boehler, Poids et mesures, p. 100-102).

Jauger les liquides Nouvelle preuve de l’imprécision des unités de mesure avant l’apparition du litre, le 18 germinal an III : on a l’habitude de recourir à des me- sures différentes non seulement en fonction du volume considéré, mais selon la nature du produit. C’est ainsi que les mesures peuvent varier suivant qu’il s’agit de vin, d’huile ou de lait. On adopte par ailleurs la même technique que pour le pain (v. Pain) : au lieu d’en faire fluctuer le prix du vin, par exemple, on diminue, en période de pénurie, la capacité du récipient. Enfin, il existe des réci- pients qui n’ont pas de contenance précise : tel est le cas du cuveau (Kübel, Zuber, Eimer, Kessel), dont certains sont utilisés pour la collecte et la vente du lait. (voir tableaux 7 - 8, Les liquides : mesures de capacité : foudres, ohmes, pintes, chopes, pots) La terminologie change selon qu’on jauge le conte- nant (eichen) ou le contenu (sinnen), cette dernière opération s’exerçant par exemple à l’occasion de la perception de la dîme ou lors du prélèvement d’une taxe spécifique sur le commerce du vin, car le droit de jaugeage revient au seigneur. Le foudre (Fuder), terme employé d’ailleurs aussi bien pour une quan- tité de vin (24-26 mesures, environ 1 200 litres) que pour une charge de foin, est une unité trop grande pour être utilisée en dehors du grand commerce. On lui préfère celle de la « mesure » (Ohmen, Kerf) d’une cinquantaine de litres, devenue l’unité de ré- férence, même si sa capacité est légèrement plus grande en Haute qu’en Basse-Alsace. En effet, la mesure de vin (de 32 à 36 pots en général) peut varier non seulement dans l’espace, mais également en fonction de la nature ou du conditionnement du vin (clair ou trouble, servi à l’auberge ou non, débité au détail ou non). Le Saum en contient près de trois, le Viertel à peine un quart, soit une quinzaine de litres et le pot ou pinte (Mass) à 4-6 chopines, soit un quart à un demi-litre cha- cune. Quant au tonneau-miniature qu’est le Logel (1-5 litres selon le nombre de consommateurs po- tentiels), il n’est pas officiellement une mesure de capacité mais il est conçu comme devant répondre aux besoins d’un ou de plusieurs travailleurs aux champs durant un laps de temps défini (v. Logel). (voir tableaux 9 - 10, Anciennes et nouvelles me- sures : table de conversion : Distances, longueurs et superficies, Céréales et liquides)

Conclusion

C’est ainsi qu’un système métrologique coutu- mier, réputé à tort ou à raison intangible et cohérent depuis l’époque carolingienne, voire romaine, abou- tit, à l’époque médiévale et moderne, à un véritable maquis de mesures, en attendant la clarification apportée par la Révolution. Différentes raisons, parfois convergentes, peuvent l’expliquer : rapports de forces entre citadins et ruraux ou entre percep- teurs et redevables ; facteurs techniques interférant avec les mentalités ; conditions commerciales et lois du marché... Certes, tout est mesurable, mais, aux certitudes propres à une élite intellectuelle et aux étalons normalisés imposés par les autorités, se substituent souvent les mesures concrètes d’une métrologie pragmatique en liaison avec le corps, les gestes familiers et les rythmes de travail, avec leur part d’approximation et d’imprécision.

Sources - Bibliographie

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Notices connexes

V. Achter, Acker, Aime-Ohm, Aune, Billon-Beet, Cadastre, Corde-Klafter, Dreiling, Drittel, Droits urbains, Eichamt, Enger, Foudre-Fuder, Fuhr, Fuss- Pied, Irte, Jaugeage-Sinne, Juch- Juchert, Justice (Institutions judiciaires – Strasbourg), Kauf-Kauf- mann, Kerbholz, Klafter, Koppel, Küpling, Lager, Landschuh, Last, Lettre-terrier, Lieue, Ligne, Maas, Malter-Maltzer, Mannsmatt-Mannwerk, Marché, Meile, Mentag, Messel, Mesurage, Minot Morgen, Muid-Mut, Once, Pas-Schritt, Perche, Pflug, Pouce-Zoll, Rute, Scheer, Schatz, Stab, Ta- gwann, Tagwerk, Toise, Tschuppen, Verge, Vierling, Viert(z)el, Zweitel.

Jean-Michel Boehler