Pépinières : Différence entre versions
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| − | + | Royales, seigneuriales, départementales, privées | |
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| + | Les besoins en arbres durant le XVIIIe siècle ont mené à la création de différents types de pépinières à différents niveaux : royales ou seigneuriales mais aussi d’une pépinière privée pionnière en la matière.<br> | ||
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=== Pépinières royales === | === Pépinières royales === | ||
La pépinière de Kientzheim, aménagée sur ses propres terres, dans les jardins du château par le | La pépinière de Kientzheim, aménagée sur ses propres terres, dans les jardins du château par le | ||
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=== La pépinière Baumann à Bollwiller === | === La pépinière Baumann à Bollwiller === | ||
| − | Une pépinière privée est fondée en Alsace | + | Une pépinière privée est fondée en Alsace vers 1735, dont l’objectif est clairement la production de biens de consommation propres à agrémenter le cadre de vie de l’aristocratie et de la bourgeoisie alsacienne. Cette aventure horticole démarre au XVIIIe siècle quand le jardinier Jean |
| − | vers 1735, dont l’objectif est clairement la | + | Baumann (1708-1759), probablement attiré par la réputation du jardin du château des Rosen, choisit de s’installer à Bollwiller. Jean Baumann peut être perçu autant comme un opportuniste chanceux que comme le visionnaire qui a permis le succès futur de la dynastie. Après une formation horticole dans différentes résidences princières, Jean Baumann débute sa vie professionnelle en Hollande. Il arrive au printemps 1731 à Bollwiller, où il trouve du |
| − | + | travail comme jardinier seigneurial du marquis de Rosen (''NDBA''). Dès le XVIIe siècle, le château de Bollwiller était un haut lieu de botanique, avec un très beau jardin et un magnifique verger, composé d’espèces rares, que venaient admirer des visiteurs étrangers. Jean Baumann aurait alors tracé les jardins et les vergers, répondant « parfaitement aux vues de son patron et bientôt on vit surgir la plus magnifique plantation d’arbres fruitiers sur une étendue de deux hectares ». (Sitzmann). Il y sélectionne les variétés fruitières adaptées. Bien inspiré, Jean Baumann négocie la possibilité de créer pour son propre compte une pépinière. Il ne s’agit alors que d’un revenu d’appoint pour le jardinier seigneurial. De toute évidence, le château des Rosen où il travaillait lui a permis de se procurer des espèces fruitières à reproduire. Il est fort probable également qu’à l’instar des autres propriétés seigneuriales, le château des Rosen ait contenu une pépinière spécifique destinée à couvrir ses besoins en jeunes sujets. Les grands propriétaires arborent leurs terres et créent des vergers. Tous ne possèdent cependant pas leur propre pépinière et ont alors recours à l’achat d’arbres auprès des pépiniéristes en émergence, comme Jean Baumann. À titre privé, il achète des terrains agricoles afin de pouvoir développer son activité. Tout au long de sa vie, il acquiert 42 parcelles, autour de Bollwiller. Dans l’état actuel de la recherche sur l’histoire arboricole, cette constitution d’une réserve foncière | |
| − | agrémenter le cadre de vie de l’aristocratie et de | + | destinée à cette activité par un individu est un cas unique au XVIIIe siècle en Alsace, alors qu’elle est déjà répandue en Touraine et en Île-de-France dès le XVIIe, pour des pépinières destinées à approvisionner les campagnes parisiennes. Les premières pépinières d’arbres fruitiers et de vignes semblent être apparues dans le secteur d’Orléans et de Vitry-sur-Seine (Traversat, p. 177-185).<br> |
| − | la bourgeoisie alsacienne. Cette aventure horticole | + | |
| − | démarre au XVIIIe siècle quand le jardinier Jean | + | François-Joseph Baumann (1751-1837), son fils, prend la succession de l’activité. Il poursuit l’exploitation de la pépinière pour la transformer en une véritable entreprise et la développer par l’acquisition de terres. Alors que son père ne s’occupait de sa pépinière qu’accessoirement à son métier de jardinier seigneurial, François-Joseph ne cumule pas la gestion de sa propre pépinière à un emploi de jardinier au château des Rosen. Il acquiert de nombreuses parcelles et cherche à donner une cohérence dans la localisation des biens qu’il possède grâce à des échanges destinés à regrouper ses propriétés dans une zone géologiquement intéressante. Au fil du temps, François-Joseph Baumann gère la pépinière de façon de plus en plus professionnelle et lui donne de l’envergure, embauchant du personnel pour le travail en pépinière et administratif. Occasionnellement, son activité consiste à demander à son personnel de procéder aux plantations |
| − | Baumann (1708-1759), probablement attiré par la | + | lorsque les acheteurs n’emploient pas eux-mêmes de jardiniers.<br> |
| − | réputation du jardin du château des Rosen, choisit | + | |
| − | de s’installer à Bollwiller. Jean Baumann peut être | + | L’étude du registre des ventes révèle les origines sociales et géographiques des acheteurs. Alors |
| − | perçu autant comme un opportuniste chanceux que | + | que les grands seigneurs entretiennent parfois leur propre pépinière destinée à fournir les arbres pour leurs domaines, François-Joseph Baumann innove et se positionne sur un marché d’une clientèle aisée fort variée : des religieux, du personnel administratif, des médecins, des magistrats, des grands propriétaires. Tous apprécient l’aménagement de jardins et de vergers. La zone d’activité se situe entre Colmar et Bâle. Cependant, même si le nombre de commandes en Haute-Alsace atteint 64 %, elles ne représentent que 48 % du chiffre d’affaires, ce qui incite le pépiniériste à étendre sa zone de chalandise. La deuxième zone de vente est la Suisse. François-Joseph Baumann conquiert aussi le marché de la prestigieuse petite République de Mulhouse, enclave dans le royaume de France, cité qui prospère alors avec les débuts de l’industrie |
| − | comme le visionnaire qui a permis le succès futur | + | textile.<br> |
| − | de la dynastie. Après une formation horticole dans | + | |
| − | différentes résidences princières, Jean Baumann | + | Il diversifie notablement les variétés végétales cultivées, créant ainsi une offre large dans leur production et cela avant même la Révolution française. Il répond alors à un engouement euphorique des personnalités les plus aisées, qui cherchent à agrémenter leurs demeures des variétés de fruits les plus goûteux, jusqu’à en constituer des collections. Son excellence dans les pratiques arboricoles lui permet de reproduire et diffuser de nouveaux fruits ainsi |
| − | débute sa vie professionnelle en Hollande. Il arrive | + | que de nouvelles formes d’arbres. Il se différencie ainsi des pépinières communales ou seigneuriales, dont les productions sont plus ordinaires. Cette prouesse lui permet alors de faire émerger une activité économique à part entière : celle des pépinières. À la fin du siècle, l’accroissement du nombre d’arbres cultivés par François-Joseph Baumann s’effectue aussi au profit des variétés ornementales, marronniers, peupliers d’Italie, tilleuls noyers, mûriers noirs, anticipant ainsi l’engouement à venir pour ce type de végétaux.<br> |
| − | au printemps 1731 à Bollwiller, où il trouve du | + | |
| − | travail comme jardinier seigneurial du marquis de | + | Les troubles révolutionnaires interviennent alors que François-Joseph Baumann a élevé son activité à un haut niveau, en ayant posé les fondements d’un réseau de clientèle et acquis des terrains pour compléter les biens hérités de son père. La Révolution française s’est révélée comme un coup d’arrêt. Sa clientèle privilégiée au XVIIIe siècle étant constituée d’une grande proportion de nobles et d’institutions religieuses, l’effondrement de cette typologie de population entraîne une baisse considérable des débouchés pour l’entreprise. Les pépinières entrent dans un contexte de difficultés financières, venant aussi de la difficulté de commercialiser les arbres. L’activité semble reprendre progressivement dès 1795 grâce à la libéralisation de la circulation dans les différents départements de la République puis à Mulhouse et en Suisse. La diversification des variétés fruitières, amorcée au XVIIIe siècle, se poursuit. François-Joseph reste en perpétuel éveil afin de bénéficier d’opportunités, notamment dans la gamme végétale. En 1801, ses fils, Joseph Baumann et Augustin Baumann fondent les Frères Baumann. Ils rachètent à leur père la pépinière qui s’étendait sur une surface de 2,25 hectares. Ils mènent rapidement une politique d’acquisition foncière afin d’étendre le potentiel de |
| − | Rosen (NDBA). Dès le XVIIe siècle, le château de | + | production notamment en direction des plantations ornementales. Les critères de sélection sont bien évidemment agronomiques et géologiques, mais les possibilités d’irrigation sont également |
| − | Bollwiller était un haut lieu de botanique, avec un | + | importantes. La pépinière des Frères Baumann devient alors une des plus importantes d’Europe |
| − | très beau jardin et un magnifique verger, | + | continentale avec une production largement voué à l’export.<br> |
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| − | + | == Sources - Bibliographie == | |
| − | les jardins et les vergers, répondant « parfaitement | + | |
| − | aux vues de son patron et bientôt on vit surgir la | + | PEUCHET ( Jacques), ''Description topographique et statistique de la France'', Bas-Rhin, Paris, 1807.<br> |
| − | plus magnifique plantation d’arbres fruitiers sur | + | |
| − | une étendue de deux hectares ». (Sitzmann). Il y | + | SCHOEPFLIN ( Jean-Daniel), ''L’Alsace illustrée'', vol. 4, Mulhouse, 1851.<br> |
| − | sélectionne les variétés fruitières adaptées. Bien | + | |
| − | inspiré, Jean Baumann négocie la possibilité de | + | GERARD (Charles) « L’Ancienne Alsace à Table », ''Revue d’Alsace'', Colmar, 1861.<br> |
| − | créer pour son propre compte une pépinière. Il ne | + | |
| − | s’agit alors que d’un revenu d’appoint pour le | + | SITZMANN (Édouard), ''Dictionnaire de biographies des hommes célèbres de l’Alsace'', Rixheim, 1909.<br> |
| − | + | ||
| − | Rosen où il travaillait lui a permis de se procurer | + | CHAPPUIS (Vincent), « Petite histoire de la pépinière royale de Belfort », ''Bulletin de la société belfortaine d’émulation'', 1994.<br> |
| − | des espèces fruitières à reproduire. Il est fort | + | |
| − | + | TRAVERSAT (Michel), ''Les pépinières, étude sur les jardins de France et sur les jardiniers et les pépiniéristes'', thèse de doctorat, EHESS, Paris, 2001.<br> | |
| − | seigneuriales, le château des Rosen ait contenu | + | |
| − | une pépinière spécifique destinée à couvrir ses | + | CHRISTNACHER (Frank), ''Christkindler, Hajbirlé, & Cie... Histoire des plus beaux fruits d’Alsace'', Mulhouse, 2011.<br> |
| − | besoins en jeunes sujets. Les grands propriétaires | + | |
| − | arborent leurs terres et créent des vergers. Tous ne | + | LICHTLÉ (Francis), « La pépinière et l’orangerie de Colmar », ''Mémoire colmarienne'', no 36,2014.<br> |
| − | possèdent cependant pas leur propre pépinière et | + | |
| − | ont alors recours à l’achat d’arbres auprès des | + | MODANESE (Cécile), ''La dynastie des pépiniéristes Baumann de Bollwiller et leur influence sur l’horticulture et le goût des jardins (XVIIIe-XXIe siècles)'', thèse de doctorat en histoire |
| − | + | contemporaine, UHA, Mulhouse, 2020. | |
| − | À titre privé, il achète des terrains agricoles afin de | + | <div align="right">'''Cécile Roth-Modanese'''</div align> |
| − | pouvoir développer son activité. Tout au long de | + | [[Category : P]] |
| − | sa vie, il acquiert 42 parcelles, autour de Bollwiller. | ||
| − | Dans l’état actuel de la recherche sur l’histoire | ||
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| − | destinée à cette activité par un individu est un cas | ||
| − | unique au XVIIIe siècle en Alsace, alors qu’elle est | ||
| − | déjà répandue en Touraine et en Île-de-France dès | ||
| − | le XVIIe, pour des pépinières destinées à | ||
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| − | pépinières d’arbres fruitiers et de vignes semblent | ||
| − | être apparues dans le secteur d’Orléans et de Vitry- | ||
| − | sur-Seine (Traversat, p. 177-185). | ||
| − | François-Joseph Baumann (1751-1837), son fils, | ||
| − | prend la succession de l’activité. Il poursuit | ||
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| − | une véritable entreprise et la développer par | ||
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| − | pépinière de façon de plus en plus professionnelle | ||
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| − | sociales et géographiques des acheteurs. Alors | ||
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| − | leur propre pépinière destinée à fournir les arbres | ||
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| − | administratif, des médecins, des magistrats, des | ||
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| − | zone de chalandise. La deuxième zone de vente | ||
| − | est la Suisse. François-Joseph Baumann conquiert | ||
| − | aussi le marché de la prestigieuse petite République | ||
| − | de Mulhouse, enclave dans le royaume de France, | ||
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| − | Il diversifie notablement les variétés végétales | ||
| − | cultivées, créant ainsi une offre large dans leur | ||
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| − | personnalités les plus aisées, qui cherchent à | ||
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| − | goûteux, jusqu’à en constituer des collections. Son | ||
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| − | prouesse lui permet alors de faire émerger une | ||
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| − | d’un réseau de clientèle et acquis des terrains | ||
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| − | d’arrêt. Sa clientèle privilégiée au XVIIIe siècle | ||
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| − | père la pépinière qui s’étendait sur une surface de | ||
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| − | bien évidemment agronomiques et géologiques, | ||
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Version actuelle datée du 30 avril 2026 à 10:29
Royales, seigneuriales, départementales, privées
Les besoins en arbres durant le XVIIIe siècle ont mené à la création de différents types de pépinières à différents niveaux : royales ou seigneuriales mais aussi d’une pépinière privée pionnière en la matière.
Sommaire
Pépinières royales
La pépinière de Kientzheim, aménagée sur ses propres terres, dans les jardins du château par le
baron de Montclar (1625-1690), commandant militaire d’Alsace à partir de 1680 (Schoepflin
Jean-Daniel) est un point de départ à la création de pépinières en Alsace. Le baron de Montclar
encourage également la création d’une pépinière à Harthouse (Gérard Charles) près de Haguenau sur
les terres du marquis d’Uxelles (1652-1730).
La politique de réfection et d’aménagement des routes durant le XVIIIe siècle entraîne dans son sillage la création de pépinières royales en Alsace. Les arbres destinés à border les routes y sont cultivés. Il s’agit aussi d’approvisionner l’artillerie ou de replanter les forêts. Les deux premières pépinières créées en Alsace sont celles de Krautergesheim et de Saverne en 1737 (Chappuis). À la même époque naît le projet d’en aménager une à Colmar, aux Erlen, transférée en 1742 route de Horbourg (Lichtlé), complétée par celle de Belfort en 1743 et de Dachstein en 1744, qui remplace celle de Krautergersheim. L’Alsace, du Nord au Sud, peut s’approvisionner. Lors de la création des pépinières, les premiers arbres sont obtenus de noix et de graines. Les plus récentes pépinières bénéficient au départ d’un approvisionnement en arbres des plus anciennes. Ce fut le cas à Belfort.
À Dachstein, la pépinière est établie en 1744 à l’emplacement d’un ancien château visible sur le plan de Mérian en 1644. Son statut est celui de pépinière royale. La pépinière en elle-même est établie sur des terrains de l’évêché de Strasbourg et est exploitée par Noël Régémorte. L’objectif de départ est de replanter les forêts alsaciennes en ormes. Puis, la culture des muriers (v. Mûrier) visibles sur le plan de 1749, conservé à la bibliothèque du comité technique du Génie, se développe en lien avec la nouvelle activité du château : la magnanerie, installée par Joseph de Massol. Cette magnanerie est vendue dès 1752 à Noël Régémorte. « Elle renfermait toutes sortes d’arbres fruitiers tirés des pays du midi de la Touraine et de la Moselle objet qui n’était point à cette époque en grande culture en Alsace. Pour encourager les propriétaires et les fermiers on les leur vendait deux tiers au-dessous du prix ordinaire et on leur donnait les instructions nécessaires pour les faire réussir. On fit venir aussi des jardiniers français dont plusieurs ont depuis établi des pépinières considérables à Strasbourg, à Haguenau et ailleurs. » (Peuchet).
Les pépinières sont le plus souvent organisées avec une surface divisée en carrés de culture. Des étangs permettent une accumulation d’eau. À Belfort, une rivière traverse la pépinière. Elles
comprennent la plupart du temps aussi un jardin potager (Dachstein, Belfort).
Le fonctionnement et la gestion de ces lieux s’organise progressivement. Alors qu’au départ la pépinière de Belfort fonctionnait grâce à des corvées, un jardinier est embauché en 1750. Le contrat est ensuite transformé afin que le traitement fixe du jardinier baisse et que celui-ci touche une part des ventes.
Il est question de supprimer les pépinières royales de la province dès 1787. Celle de Belfort ferme en 1789. Celle de Colmar est transformée en 1803 en pépinière départementale par l’Empire. Félix Desportes, préfet du Haut-Rhin, menant une politique active en matière de plantations d’arbres fruitiers afin de transformer l’Alsace en un vaste verger, permet un important développement de cette pépinière, par l’achat de nouvelles espèces. Des végétaux d’ornement complétaient le tout, destinés à arborer les parcs publics. En 1818, elle est adjugée à un particulier, un certain Guyot.
Pépinières seigneuriales
Certains seigneurs développent de leur côté aussi des pépinières. Elles endossent également le rôle de réserve en arbres destinée à arborer forêts et domaines. Encouragée par les différents seigneurs-propriétaires, l’arboriculture connaît durant le XVIIIe siècle un élan dans l’Alsace entière. Selon Charles Gérard, « les espèces perfectionnées ne parurent dans [la] province, qu’après la conquête française [au XVIIe siècle]. Les intendants royaux, frappés de la fertilité du sol et de l’indigence de nos vergers, établirent plusieurs pépinières qu’ils confièrent à des jardiniers français et dont les produits étaient destinés à propager dans le pays de meilleures races d’arbres fruitiers » (Gerard).
La famille Waldner de Freundstein (NDBA, vol. 39, p. 4068-4072) est en possession de plusieurs pépinières. Une d’entre elles, particulièrement avant-gardiste, est celle de Sierentz, confiée par le bailli agronome François-Joseph-Antoine de Hell (NDBA, p. 1504-1507) au jardinier Charles Guérin. Son importance est telle, que François de Hell fait publier la liste des fruits contenus vers 1775 (AHR 2 E 70.). De Hell expérimente dans ses pépinières et ses plantations de nombreux végétaux nouveaux, notamment à des fins nutritives pour la population dans un état de pauvreté alarmant. Correspondant de sociétés savantes et ami de Malsherbes, il contribue largement au progrès agronomique du Sud Alsace. Il fait réaliser de nombreux essais de plantations fruitières et forestières dans sa pépinière et contribue ainsi au progrès de l’économie rurale du XVIIIe siècle en Alsace. Les Waldner de Freunstein implantent une
autre pépinière à Ollwiller largement approvisionnée par celle de Sierentz (Christnacher).
La pépinière Baumann à Bollwiller
Une pépinière privée est fondée en Alsace vers 1735, dont l’objectif est clairement la production de biens de consommation propres à agrémenter le cadre de vie de l’aristocratie et de la bourgeoisie alsacienne. Cette aventure horticole démarre au XVIIIe siècle quand le jardinier Jean
Baumann (1708-1759), probablement attiré par la réputation du jardin du château des Rosen, choisit de s’installer à Bollwiller. Jean Baumann peut être perçu autant comme un opportuniste chanceux que comme le visionnaire qui a permis le succès futur de la dynastie. Après une formation horticole dans différentes résidences princières, Jean Baumann débute sa vie professionnelle en Hollande. Il arrive au printemps 1731 à Bollwiller, où il trouve du
travail comme jardinier seigneurial du marquis de Rosen (NDBA). Dès le XVIIe siècle, le château de Bollwiller était un haut lieu de botanique, avec un très beau jardin et un magnifique verger, composé d’espèces rares, que venaient admirer des visiteurs étrangers. Jean Baumann aurait alors tracé les jardins et les vergers, répondant « parfaitement aux vues de son patron et bientôt on vit surgir la plus magnifique plantation d’arbres fruitiers sur une étendue de deux hectares ». (Sitzmann). Il y sélectionne les variétés fruitières adaptées. Bien inspiré, Jean Baumann négocie la possibilité de créer pour son propre compte une pépinière. Il ne s’agit alors que d’un revenu d’appoint pour le jardinier seigneurial. De toute évidence, le château des Rosen où il travaillait lui a permis de se procurer des espèces fruitières à reproduire. Il est fort probable également qu’à l’instar des autres propriétés seigneuriales, le château des Rosen ait contenu une pépinière spécifique destinée à couvrir ses besoins en jeunes sujets. Les grands propriétaires arborent leurs terres et créent des vergers. Tous ne possèdent cependant pas leur propre pépinière et ont alors recours à l’achat d’arbres auprès des pépiniéristes en émergence, comme Jean Baumann. À titre privé, il achète des terrains agricoles afin de pouvoir développer son activité. Tout au long de sa vie, il acquiert 42 parcelles, autour de Bollwiller. Dans l’état actuel de la recherche sur l’histoire arboricole, cette constitution d’une réserve foncière
destinée à cette activité par un individu est un cas unique au XVIIIe siècle en Alsace, alors qu’elle est déjà répandue en Touraine et en Île-de-France dès le XVIIe, pour des pépinières destinées à approvisionner les campagnes parisiennes. Les premières pépinières d’arbres fruitiers et de vignes semblent être apparues dans le secteur d’Orléans et de Vitry-sur-Seine (Traversat, p. 177-185).
François-Joseph Baumann (1751-1837), son fils, prend la succession de l’activité. Il poursuit l’exploitation de la pépinière pour la transformer en une véritable entreprise et la développer par l’acquisition de terres. Alors que son père ne s’occupait de sa pépinière qu’accessoirement à son métier de jardinier seigneurial, François-Joseph ne cumule pas la gestion de sa propre pépinière à un emploi de jardinier au château des Rosen. Il acquiert de nombreuses parcelles et cherche à donner une cohérence dans la localisation des biens qu’il possède grâce à des échanges destinés à regrouper ses propriétés dans une zone géologiquement intéressante. Au fil du temps, François-Joseph Baumann gère la pépinière de façon de plus en plus professionnelle et lui donne de l’envergure, embauchant du personnel pour le travail en pépinière et administratif. Occasionnellement, son activité consiste à demander à son personnel de procéder aux plantations
lorsque les acheteurs n’emploient pas eux-mêmes de jardiniers.
L’étude du registre des ventes révèle les origines sociales et géographiques des acheteurs. Alors
que les grands seigneurs entretiennent parfois leur propre pépinière destinée à fournir les arbres pour leurs domaines, François-Joseph Baumann innove et se positionne sur un marché d’une clientèle aisée fort variée : des religieux, du personnel administratif, des médecins, des magistrats, des grands propriétaires. Tous apprécient l’aménagement de jardins et de vergers. La zone d’activité se situe entre Colmar et Bâle. Cependant, même si le nombre de commandes en Haute-Alsace atteint 64 %, elles ne représentent que 48 % du chiffre d’affaires, ce qui incite le pépiniériste à étendre sa zone de chalandise. La deuxième zone de vente est la Suisse. François-Joseph Baumann conquiert aussi le marché de la prestigieuse petite République de Mulhouse, enclave dans le royaume de France, cité qui prospère alors avec les débuts de l’industrie
textile.
Il diversifie notablement les variétés végétales cultivées, créant ainsi une offre large dans leur production et cela avant même la Révolution française. Il répond alors à un engouement euphorique des personnalités les plus aisées, qui cherchent à agrémenter leurs demeures des variétés de fruits les plus goûteux, jusqu’à en constituer des collections. Son excellence dans les pratiques arboricoles lui permet de reproduire et diffuser de nouveaux fruits ainsi
que de nouvelles formes d’arbres. Il se différencie ainsi des pépinières communales ou seigneuriales, dont les productions sont plus ordinaires. Cette prouesse lui permet alors de faire émerger une activité économique à part entière : celle des pépinières. À la fin du siècle, l’accroissement du nombre d’arbres cultivés par François-Joseph Baumann s’effectue aussi au profit des variétés ornementales, marronniers, peupliers d’Italie, tilleuls noyers, mûriers noirs, anticipant ainsi l’engouement à venir pour ce type de végétaux.
Les troubles révolutionnaires interviennent alors que François-Joseph Baumann a élevé son activité à un haut niveau, en ayant posé les fondements d’un réseau de clientèle et acquis des terrains pour compléter les biens hérités de son père. La Révolution française s’est révélée comme un coup d’arrêt. Sa clientèle privilégiée au XVIIIe siècle étant constituée d’une grande proportion de nobles et d’institutions religieuses, l’effondrement de cette typologie de population entraîne une baisse considérable des débouchés pour l’entreprise. Les pépinières entrent dans un contexte de difficultés financières, venant aussi de la difficulté de commercialiser les arbres. L’activité semble reprendre progressivement dès 1795 grâce à la libéralisation de la circulation dans les différents départements de la République puis à Mulhouse et en Suisse. La diversification des variétés fruitières, amorcée au XVIIIe siècle, se poursuit. François-Joseph reste en perpétuel éveil afin de bénéficier d’opportunités, notamment dans la gamme végétale. En 1801, ses fils, Joseph Baumann et Augustin Baumann fondent les Frères Baumann. Ils rachètent à leur père la pépinière qui s’étendait sur une surface de 2,25 hectares. Ils mènent rapidement une politique d’acquisition foncière afin d’étendre le potentiel de
production notamment en direction des plantations ornementales. Les critères de sélection sont bien évidemment agronomiques et géologiques, mais les possibilités d’irrigation sont également
importantes. La pépinière des Frères Baumann devient alors une des plus importantes d’Europe
continentale avec une production largement voué à l’export.
Sources - Bibliographie
PEUCHET ( Jacques), Description topographique et statistique de la France, Bas-Rhin, Paris, 1807.
SCHOEPFLIN ( Jean-Daniel), L’Alsace illustrée, vol. 4, Mulhouse, 1851.
GERARD (Charles) « L’Ancienne Alsace à Table », Revue d’Alsace, Colmar, 1861.
SITZMANN (Édouard), Dictionnaire de biographies des hommes célèbres de l’Alsace, Rixheim, 1909.
CHAPPUIS (Vincent), « Petite histoire de la pépinière royale de Belfort », Bulletin de la société belfortaine d’émulation, 1994.
TRAVERSAT (Michel), Les pépinières, étude sur les jardins de France et sur les jardiniers et les pépiniéristes, thèse de doctorat, EHESS, Paris, 2001.
CHRISTNACHER (Frank), Christkindler, Hajbirlé, & Cie... Histoire des plus beaux fruits d’Alsace, Mulhouse, 2011.
LICHTLÉ (Francis), « La pépinière et l’orangerie de Colmar », Mémoire colmarienne, no 36,2014.
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