Poids et mesures : Différence entre versions
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Glanées dans les archives, ces expressions tra- | Glanées dans les archives, ces expressions tra- | ||
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Version du 13 mai 2026 à 11:03
Qu’il s’agisse de se repérer dans l’espace, par l’in-
dispensable maîtrise des longueurs et des superfi-
cies, ou d’évaluer les ressources dont ils pouvaient
disposer, usagers – artisans, marchands, cabare-
tiers – et autorités éprouvaient le besoin de mesurer, de compter, de peser. À l’usage interne des poids
et mesures, à la portée des habitants, s’ajoute donc
une fonction externe imposée par les gouvernants
pour les besoins du commerce et de la fiscalité.
Pour le Moyen Âge et l’époque moderne, l’ouvrage
de référence reste celui de Hanauer (v. bibliogra-
phie), qui relève l’extrême variabilité des mesures
dans l’espace et le temps.
De l’approximation à la précision : l’usage et la loi
En principe, c’est le seigneur qui, dans la tradi-
tion carolingienne et en vertu du pouvoir régalien
qu’il s’attribue, est le garant des poids et mesures
en usage. À l’époque moderne, la fragmentation du
pouvoir permet à chacun d’entre eux d’imposer sa
propre métrologie, surtout dans les régions isolées,
restées à l’écart d’un pouvoir central fort, même si
les autorités supérieures acceptent de déléguer ce
privilège – clostermess et stettemess – à des abbayes
ou des municipalités (De Boug, Ordonnances d’Al-
sace, t. II, extraits du registre du Conseil souverain
d’Alsace, 21 juin 1740, exemple de Ribeauvillé).
Ainsi, dans l’aire de juridiction du prieuré Saint-
Alban de Bâle (Gilomen, op. cit., p. 351), quatre
types de mesures étaient utilisées, parfois simul-
tanément, depuis le Moyen Âge : celle du mo-
nastère (mensura monasterii), celle de la Ville de
Bâle (Basler Mass) ou de Rheinfelden (Rheinfelder
Mass) et une mesure locale (örtliches Mass). Dans le
comté de Horbourg-Riquewihr, apprenons-nous
par un rapport du receveur Rosé en 1788, la majo-
rité des villages s’alignent sur Colmar, d’autres sur
Riquewihr ou Neuf-Brisach, tandis que « quelques
autres ne savent pas à quoi s’en tenir » (AN K 2360,
25 janvier 1788). Mais sans doute les habitants, ha-
bitués à des mesures « fonctionnelles » marquées
du sceau de la tradition, consultent-ils les étalons
imposés par les autorités, donc étroitement liés au
pouvoir seigneurial, avec la même méfiance avec
laquelle ils accueillent l’agent seigneurial.
Le développement des États aux dépens des
autorités seigneuriales et l’éclosion d’un senti-
ment national au détriment des particularismes
locaux sont-ils de nature à changer radicalement
la norme ? L’adoption du système métrique consti-
tuera un réel progrès dans l’harmonisation et la
rationalisation des poids et mesures. Lorsque,
promulguée le 7 avril 1795, la loi du 18 germi-
nal an III institue le système métrique en France,
imposant pour l’ensemble du territoire de la ré-
publique un étalon unique à base décimale et des
normes intangibles, les mentalités, en dehors de
celles d’une bourgeoisie éclairée, se montrent ré-
ticentes à une telle tentative d’uniformisation, de
clarification et, comme on le pressent, de contrôle.
L’unification des poids et mesures apparaît dans un premier temps davantage comme une construction
de l’esprit qu’une impérieuse nécessité, sauf dans
le cas d’échanges lointains. Moins de 5 % des do-
léances avaient porté, en Alsace, en 1789, sur la
métrologie, tant il est vrai qu’on s’était habitué à
des mesures approximatives, aussi variables dans
l’espace que rigides dans le temps. Dans le pays de
Hanau, on est davantage familiarisé avec le tradi-
tionnel deutsches Mass, plus proche du Landmass
local, qu’avec le decimal Maass qui fait figure d’in-
trus (AM Haguenau, FB 16, Rittershoffen, 1815).
Témoigne des difficultés rencontrées, la lenteur de
l’adoption des mesures nouvelles, pourtant instau-
rées en raison de leur commodité entre la loi du
18 germinal an III (1795), l’arrêté du 13 brumaire
an IX (1800), le compromis napoléonien de 1812
qui distingue commerce de gros et commerce de
détail, et la loi de 1840 qui adopte définitivement
le système métrique... D’ailleurs, les mesures tra-
ditionnelles dépasseront en longévité la durée de
l’Ancien Régime lui-même : jusqu’au XXe siècle,
près de deux siècles après l’introduction du sys-
tème métrique, on continuera à évaluer les terres
en Acker ou en Juchert, les quantités de vin en Mass
et Ohmen, les légumes en « tas » (Haufen), en « pa-
niers » (Körbe et Bürde), les matériaux de construc-
tion en « charretées » (ein Wagen, ein Karren voll).
Voilà qui témoigne de la priorité accordée aux
ordres de grandeur coutumières sur les mesures
précises, aux évaluations pragmatiques sur les don-
nées théoriques et, en définitive, à la culture popu-
laire sur la culture savante.
En Alsace, « altes » und « neues », « deutsches und französiches » Mass
Glanées dans les archives, ces expressions tra- duisent pourtant une possible évolution des unités de mesure dans le temps. Les variations de la contenance du Viertel, mesure de capacité pour les grains, ou du Mass pour le vin, signalées par l’abbaye de Murbach en 1398 (AHR 10 G 1/4) pourraient bien être liées à la perception des im- positions qu’on souhaite la plus rentable possible, comme cela semble être le cas dans la région de Sélestat entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle ( J. Krischer, Verfassung und Verwaltung der Stadt Schlettstadt im Mittelalter, Strasbourg, 1909). Si l’écart se creuse entre « anciennes » et « nouvelles » mesures, les habitants sont tentés d’adopter une double échelle de valeurs, l’une à usage interne, l’autre à usage externe, cette dernière étant réservée aux contacts avec l’administration et les difficultés de conversion s’ajoutant à la résis- tance d’habitudes multiséculaires. Il faut compter, par ailleurs, avec les risques de fraude, en dépit du zèle déployé par le préposé seigneurial aux poids